Culture

Pourquoi la télé américaine est drôle (et difficile à imiter en France)

Claire Levenson, mis à jour le 13.06.2016 à 9 h 01

Beaucoup de nouvelles émissions françaises essaient de reproduire le succès des talk shows à l'américaine. Pour l'instant, un échec, comme le montre l'arrêt de «Jusqu'ici tout va bien», l'émission de Sophia Aram.

Barack Obama durant le «Late Night» le 24 avril 2012. REUTERS/Larry Downing

Barack Obama durant le «Late Night» le 24 avril 2012. REUTERS/Larry Downing

Mise à jour: Le 7 juin 2016, M6 annonce dans un communiqué vouloir lancer une adaptation du «Saturday Night Live» pour la rentrée suivante. Aux manettes: des anciens des «Guignols» également responsables de Tuche 2 et le scénariste de Brice 3. Bon courage!

Depuis la rentrée plusieurs talk shows tentent de sortir du format de l’interview promotionnelle répétitive, et proposent à leurs invités de participer à des dialogues scénarisés, happenings et sketches, comme dans les émissions américaines de fin de soirée.

Avant la première du Grand Journal, Antoine de Caunes avait annoncé qu’il voulait recréer «une humeur proche des late shows anglo-saxons, où tout est écrit, répété, scénarisé». Les téléspectateurs ont donc eu droit à Katie Perry faisant semblant de connaître des gens dans le public sur le plateau ou encore à une étrange bagarre avec Elie Semoun. Dans le Before, Thomas Thouroude a joué un faux dialogue de Woody Allen avec Helena Noguerra, et fait réciter du Molière à La Fouine.

Evidememnt c'est aussi ce que tentait Jusqu’ici Tout Va Bien, où Sophia Aram demandait à ses invités de faire des choses «amusantes» (comme demander à Carole Bouquet lire les infos avec une voix d’actrice érotique). Un tel échec que l'émission s'arrête le 20 décembre. Elle aura duré quatre mois. Le signe que ces talk shows américains sont impossibles à importer en France?

La classe américaine

Ces saynètes sont particulièrement difficiles à réussir, mais aux Etats-Unis pourtant, ceux qui y excellent sont nombreux.

Le maître du genre est actuellement Jimmy Fallon, qui s’est fait percer les oreilles par Harrison Ford:

Il a aussi chanté des chants tyroliens avec Brad Pitt:

Il arrive à rendre ses invités drôles, sans que cela paraisse forcé ou maladroit.

Contrairement aux émissions françaises qui alternent information et humour (l’hybride «infotainment»), les talk show américains misent sur le divertissement à 100%. Vous n’y verrez jamais de chroniqueur politique, encore mois de critique littéraire. Cette absence de prétention journalistique permet une grande liberté de ton.

«En France il faut un humour plus direct, des blagues, des vannes, un traitement amusant de l'actualité. On ne peut pas se permettre de faire autant d’absurde», explique Giulio Callegari, chargé avec deux autres auteurs de rendre drôle Le Before, sur Canal+ –et qui a d'ailleurs regardé le talk show de Fallon tout l'été pour s'y préparer.

Rendre BHL amusant

Les animateurs américains n'ont pas, comme les Français, des formations de journalistes. Les stars comme Jon StewartStephen Colbert, David Letterman ou Conan O’Brien sont tous des professionnels de la scène, soit du stand-up, soit de l’improvisation. Ce n'est pas en soi une garantie de succès –après tout, Sophia Aram avait fait des one woman shows– mais avec une solide équipe d’auteurs, cela assure quelques bons moments de télé.

Prenons l’exemple de Bernard-Henri Lévy, en tournée aux Etats-Unis lors de la traduction en anglais de son livre Ennemis Publics. Rarement hilarant à la télé française, il se révèle extrêmement drôle dans l’émission satirique Colbert Report. L’animateur Stephen Colbert se moque de lui sans être méchant («votre look prouve l’existence de Dieu»), et BHL fait des blagues sur le chien de Michel Houellebecq.

Ce genre d’interview n’est pas scénarisé à 100%. L’animateur a certes préparé quelques remarques, mais il s’appuie sur sa formation d’improvisateur professionnel: il rebondit vite, a un sens extraordinaire de la répartie, et sait rendre son invité presque aussi drôle que lui.

De même, lorsque Conan O’Brien a reçu dans son show le spécialiste du pain Steven Kaplan il y a quelques années, il a su maximiser le formidable potentiel comique de son invité (qui compare la création du pain à un acte sexuel). O’Brien saute sur chaque occasion de placer un commentaire drôle, et il fait escalader le délire avec brio, sans hésiter à recourir au comique physique (il crie, il jette du pain, il fait des grimaces). L’interview est extrêmement bien rythmée; pendant près de 10 minutes, il n’y a aucun temps mort.

La familiarité des Etats-Unis

Si la télévision américaine est pleine de ces pépites, c’est en grande partie parce que le stand-up et l’improvisation font depuis longtemps partie du paysage culturel. Dès la fin du XIXe siècle, l’écrivain Mark Twain était payé pour faire des monologues amusants à travers le pays. Il pratiquait donc déjà une forme de stand up, et considérait ses récits personnels humoristiques comme un genre uniquement américain, qu’il opposait aux mots d’esprit européens.

L’atmosphère du talk show correspond d'ailleurs bien à la familiarité à l’américaine, un rapport aux autres qui s’est développé en opposition à ce que les Américains voient comme les formalités et affectations du Vieux Continent. Les émissions françaises ressemblent souvent à des «salons», alors que les shows américains ont un ton plus direct et décontracté. C’est un pays où, après tout, la première dame danse sans problème avec Jimmy Fallon et où chaque année, le président des Etats-Unis fait du stand up devant un parterre de journalistes pour le dîner des correspondants de la Maison Blanche.

La télévision française s’est depuis longtemps spécialisée dans les débats intellectuels et politiques enflammés. Les Américains, eux, raffinent le genre du talk show humoristique depuis les années 1950. Tous les animateurs actuels s’inspirent du Tonight Show, où dès le début des années 1960, Johnny Carson était connu pour ses interviews amusantes.

«David Letterman a grandi en regardant Carson et Jimmy Fallon en regardant Carson et Letterman», explique Andrew Clark, journaliste et directeur d’une formation d’humoriste au Canada. «Il est difficile de faire marcher ces shows sans une tradition préalable. Les Canadiens ont aussi essayé de faire des talk shows à l’américaine, et beaucoup ont été des catastrophes.»

Auteur télé, un métier méconnu en France

L’humour français est plus ancré dans la satire et la caricature, et les émissions qui correspondent à cet esprit sont plus réussies, comme les Guignols ou le Petit Journal. L’animateur américain doit être drôle sans être méchant –mais en évitant aussi d’être gnangnan— une posture  plus étrangère au style français, où faire rire signifie souvent être cassant (voir les vannes de Thierry Ardisson).

En coulisse, les auteurs qui préparent les blagues et les sketches ont aussi cette formation de stand-up et d’improvisation. Pour une émission comme Late Night with Jimmy Fallon, la dizaine de rédacteurs proposent une centaine de blagues par jour, dont les meilleures sont ensuite testées sur un petit groupe de visiteurs avant le direct.

En France, il y a également des auteurs pour des émissions comme Salut les Terriens, Le Before ou le Grand Journal (où ils sont actuellement une dizaine), mais ils sont peu connus du public et leur nom n’est pas au générique (ils n’ont pas répondu à nos demandes d’interviews). Peu de gens savent que Thierry Ardisson ou encore les miss météo de Canal ont des scénaristes qui préparent leur texte. Certains de ces rédacteurs viennent du journalisme, de la radio, du théâtre, ou encore de la publicité. «C’est un métier nouveau en France, explique Giulio Callegari. Il n’y a pas de parcours classique d'auteurs comme aux Etats-Unis. Peu de gens veulent faire ce métier, car peu de gens savent ce que c'est.»

Aux Etats-Unis, l'écriture télévisuelle est beaucoup plus mise en valeur. Un nombre croissant de jeunes passionnés (les «comedy nerds») adulent ces auteurs, suivent leur carrière sur les blogs spécialisés, et prennent des cours pour essayer un jour de les remplacer.

«Il y a une véritable renaissance de la comédie depuis une dizaine d’années aux Etats-Unis. C’est devenu une véritable religion», explique John Wenzel, journaliste qui écrit sur le sujet pour le Denver Post. «Aujourd’hui si un jeune veut écrire pour la télé, il y a tout un système, une trajectoire à suivre, des écoles dans lesquelles s’inscrire.»

Apprendre l'humour

Des  théâtres comme Second City et Upright Citizens Brigade (UCB) sont des lieux de formation incontournables. On peut y prendre des cours sur les parodies de pub, ou encore les sketches sur l’actualité, ainsi que faire partie d'équipes d'improvisation très sélectives. Les producteurs télé vont régulièrement voir ces spectacles pour recruter les futurs talents.

Toutes les productions comiques américaines appréciées en France –The Office, Parks and Recreation, les films Very Bad Trip, Les Simpsons, 30 Rock ou encore Saturday Night Live– ont des auteurs ou acteurs issus de ces deux théâtres. Bill Murray, Tina Fey, Amy Poehler, Jimmy Fallon, Steve Carell, Stephen Colbert sont passés par là. Second City –fondé en 1959 à Chicago–  a formé les piliers de cette tradition, mais la relève a été assurée par UCB, créé à la fin des années 1990 par Amy Poelher et trois collègues. Le style de la maison est alternatif, délirant, plutôt cérébral mais rarement cynique ou méchant.

Les universités sont aussi des lieux où se cultive l’excellence comique. Beaucoup de facs ont des troupes d’improvisation et des revues satiriques. Celle de Harvard existe depuis 1876, et plusieurs scénaristes de The Office ou des Simpsons en sont issus. Il y a aussi des programmes universitaires spécialisés, comme celui de Columbia College qui propose des semestres d’apprentissage dédiés aux carrières du rire. 

La comédie est un art pris très au sérieux, avec des théoriciens de référence comme Del Close, qui a codifié l’improvisation, et formé des stars comme Bill Murray ou Tina Fey. Il encourageait les humoristes à partir de ce qui est drôle dans leur propre vie, avec l’idée que l’humour doit être ancré dans le réel, et provenir d’un vrai travail intellectuel et personnel.

Difficile donc d’importer des pratiques qui sont enracinées dans des décennies d’expérimentation comique. Les chaînes françaises continuent néanmoins d'essayer: le 20 décembre prochain sera diffusé le deuxième volet du Débarquement, le show humoristique de Canal+ inspiré par le fameux Saturday Night Live... En janvier dernier, Jean Dujardin et ses acolytes chantaient des traductions de Sinatra avec le refrain: «C’est moins bien en français»… Pour l'instant ils ont raison.

Claire Levenson

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