Culture

Rencontre avec le dessinateur de Blacksad, Juanjo Guarnido, entre Bogart et Mickey

Jean-Marc Proust, mis à jour le 28.11.2013 à 16 h 55

Sortie très attendue d’Amarillo, le tome 5 de Blacksad, une série qui a dépassé 1,2 million d’exemplaires et est désormais traduite aux Etats-Unis, son univers. Un succès qui doit beaucoup au pinceau de Juanjo Guarnido, son dessinateur.

Série irrégulière et qui se fait parfois attendre (le tome 4 est sorti cinq ans après le troisième), Blacksad met en scène un privé en imperméable qui résout des enquêtes forcément tordues et parfois s’entiche d’une cliente sexy.

Le scénario est néanmoins plus compréhensible que celui du Grand sommeil, mais le clin d’œil s’impose. A cette nuance près que Bogart est ici un chat, qui évolue parmi des reptiles ou des singes. Blacksad est une série animalière où les animaux ont des corps –plus ou moins– humanisés. L’anthropomorphisme s’invite chez Chandler avec un univers qui n’a rien du zoo, mais tout du roman et du film, noirs –comme Blacksad.

La référence à l’Inspecteur Canardo est rapidement écartée par Juanjo Guarnido:

«C’est une approche totalement différente. Canardo monte à cheval, par exemple, ce qui impossible dans Blacksad.»

Il n’y a pas d’humains, non plus.

L’école Disney

Lorsque Juan Díaz Canales, son scénariste, lui propose Blacksad, Juanjo Guarnido n’hésite pas un instant:

«C’est ça que je voulais dessiner!»

Il vient du monde de l’animation et dessine des animaux depuis tout petit: «Tous les vendredis soirs, on regardait les documentaires animaliers de Félix Rodriguez de la Fuente», une star de la télévision espagnole –l’équivalent de notre Commandant Cousteau. Il connaît davantage les dessins animés de la Warner que ceux de Tex Avery («En Espagne, c’était censuré, on ne connaissait pas.»). Peu importe: le bestiaire grimaçant et violent est là, dans son entière cruauté.

 

Guarnido entre aux Beaux-Arts de Grenade puis travaille dans des studios de dessins animés madrilènes. Avant de rejoindre les studios Walt Disney à Paris en 1993 où il reste dix ans, jusqu’à la fermeture.

«C’est la meilleure école, explique-t-il. On y fait tout, le storyboard, le layout, le scene planning, les effets spéciaux, la mise en couleurs, la recherche de personnages, les animations...»

Et il a dessiné des animaux, sans discontinuer. Dans le zoo poisseux de Blacksad, certains personnages conservent parfois la douceur désarmante des Walt Disney les plus gentillets.

Mais ce n’est pas sa seule école. Guarnido a un faible pour les illustrateurs, dont il acquiert parfois certaines œuvres, en amateur plus qu’en collectionneur. Et il revendique leur influence, à commencer par l’illustrateur allemand Heinrich Kley (1863-1945), «qui a beaucoup inspiré Disney, par exemple pour la séquence de la Danse des heures dans Fantasia».


Fantasia - La Danse des Heures, de Ponchielli par disney-world81

Animaux et années 1950, les zones d’influence

 Univers complexe que celui de Kley, qui regorge de gentils animaux humanisés…

... et associe parfois ces mêmes animaux à des humains, dans un étrange érotisme onirique.

 

Juanjo Guarnido cite d’autres illustrateurs du XXe siècle, dont il admire le «travail de synthèse et d’efficacité». Tels Bernie Fuchs (1932-2009).

ou Earl Oliver Hurst (1895-1958), dont il apprécie l’élégance du trait (tout comme sans doute Yves Chaland et Luc Cornillon, adeptes de la ligne claire de la grande époque de Métal hurlant).

Sans oublier encore Coby Whitmore (1913-1988), dont l’univers est résolument celui de l’Amérique des années 1950. Nul hasard à ce que BlackSad évoque l’âge d’or du cinéma américain, notamment les films noirs.

Un autre illustrateur? Oui, Edward Hopper. Le peintre? Juanjo Guarnido s’emporte:

«Il n’est pas que peintre! On présente son travail d’illustrateur comme quelque chose qu’il aurait fait pour vivre. Les grandes expos, dont celle de Paris, passent sous silence cette partie de son œuvre et les catalogues n’en parlent presque pas! Il y a un dédain insupportable pour l’illustration, qui serait moins digne que la peinture. Je ne crois pas une seconde que Hopper méprisait son travail et était malheureux de faire ces illustrations. Car c’est un travail somptueux et merveilleux.»

Défense des illustrateurs

Il déplore en fait un mépris pour «les arts dits mineurs: illustration, dessin animé, BD, jeux vidéo... Même si on commence à les considérer avec le Musée des arts ludiques». La BD forcément en fait partie. Art mineur, donc? Il dénonce «l’ostracisme et le côté ankylosé de l’élite culturelle ainsi que le côté endogamique du monde de l’art». Pourtant, des collectionneurs se passionnent pour la BD, certaines ventes font exploser les prix, des dessinateurs sont honorés dans les musées, comme Astérix reçu en grande pompe à la BNF.

«Moebius chez Cartier, ça m’a fait énormément plaisir. L’œuvre était tout à fait à sa place. Tout comme Hugo Pratt à la Pinacothèque de Paris. Mais quel besoin avait le directeur d’expliquer qu’il s’agissait d’une exception, liée au statut particulier de Pratt. De rassurer ses visiteurs en disant qu’il n’y aurait pas d’autres dessinateurs de BD! C’est d’un méprisant...»

Avec d’autres dessinateurs, il caresse alors l’idée d’une lettre ouverte: «Rassurez-vous, on n’ira pas chez vous!»

Avant de souligner qu’il n‘y a pas aux Etats-Unis cette différence entre «l’art officiel et les autres, avec ce mépris qu’on observe en Europe, en France en particulier».

L’Amérique en son miroir

L’Amérique donc, terre d’accueil pour illustrateurs et Blacksad. Outre l’univers du privé, la série ne se prive pas d’explorer la mythologie des Etats-Unis: des boîtes de jazz de la Nouvelle-Orléans aux Cadillac colorées de la côte Ouest, en passant par les bandes de motards évoquant l’Equipée sauvage, traversant les lieux mille fois rabâchés: routes s’étendant à l’infini, docks mal famés, clubs de strip-tease. Avec une dimension politique qui confronte Blacksad au maccarthysme, à la ségrégation raciale ou à la beat generation. Un concentré d’Amérique, lorsqu’elle se regarde et se filme.

Evidemment, la série assume des cadrages très cinématographiques. Venus du cinéma, y compris celui qui singe l’Amérique dans ses mythes, comme le fit Sergio Leone.

Des cadrages qu’il trouve «au feeling» et lui permettent parfois de trouver des perspectives, des mouvements inattendus. «Le mouvement il connaît», écrit Loisel dans la préface du premier album, rappelant son passage dans les studios d’animation.

Amarillo (2013)

Jouer avec les clichés

Bien souvent, le lecteur a l’impression de regarder un film: travelling, zooms, déclinés sur plusieurs cases... Sans oublier la «voix off», qui accompagne le récit (sauf dans le dernier album). Cette voix off qui irrigue le film noir.

«On joue avec les clichés du cinéma américain et aussi ceux que peuvent véhiculer les animaux.»

Comme dans les «fables, ce sont des métaphores des vertus humaines, des archétypes physiques...» Un anthropomorphisme sans surprise pour le lecteur:

«C’est beaucoup de terrain gagné. On ne va pas à l’encontre des goûts humains.»

Les avocats sont des hyènes, c’est ainsi. Et tant pis pour les amoureux des rats, serpents ou crocodiles.

C’est le scénariste qui les choisit et leur attribue les rôles. Leur corps est humanisé. Certains sont plus sauvages que d’autres.

«Ça dépend des personnages. S’il y a une queue, c’est toujours dans un but précis.»

Avec la création d’un univers entièrement humanimalisé (pardon pour le néologisme)...

... qui souffre une première exception dans Amarillo (on compte pour rien les aquariums), l’album se déroulant en partie dans un cirque.

«On a pris le parti d’avoir des animaux à part entière, une communauté spécifique. Ce sont des animaux redressés.»

Une BD très documentée

Le soin des détails, avec des arrière-plans très fouillés, résulte d’un goût maniaque pour la documentation. Juanjo Guarnido est «un obsédé de la documentation et des références. J’ai plein de livres et de photos sur les années 1950. Les objets, la décoration intérieure, le design, les habits... Les pubs, c’est une mine d’or pour ça!» Des sources d’inspiration qu’il trouve aussi sur Internet, notamment par Juan Díaz Canales qui lui envoie de nombreux liens.

Avec, parfois, des petits arrangements. Dans Amarillo, une courte séquence se déroule dans un train couchettes (et le lecteur songe forcément à La Mort aux trousses). Guarnido a travaillé à partir d’une vidéo du California Zephyr. Mais n’a pas trouvé les images des canines, qu’il a donc dû inventer. Pour cet album, il a beaucoup regardé Sous le plus grand chapiteau du monde, Emmet Kelly lui ayant inspiré le personnage du koala.

Sa soif de véracité se heurte parfois à ses lassitudes de dessinateur. Il n’aime pas dessiner «les persiennes... Les immeubles, ça va encore... Les véhicules, c’est particulièrement chiant! C’est un casse-tête de proportions et de perspectives... La Cadillac d’Amarillo, je l’ai apprise par cœur. Les motos, c’est encore plus pénible. Il faut synthétiser, enlever des éléments... Et je ne suis pas toujours content du résultat».

Le lecteur appréciera:

Un coloriste pointilleux

Il a abandonné la plume depuis le tome 2, lui préférant le pinceau. Le trait est souple, les contours nerveux et ronds, rehaussés par des couleurs qu’il applique lui-même. Guarnido dessine sur des feuilles A3, qu’il humidifie et tend, puis laisse sécher avant d’y travailler. Ainsi elles supportent l’aquarelle, qu’il applique parfois en plusieurs couches, et restent plates. Des couleurs qui disent les nuances, de l’eau ou de la végétation, mais aussi les ombres, dans une approche vive, qui tend parfois à surpasser le trait.

Lorsqu’il ne colorise pas lui-même, sur d’autres albums, il «pourrit la vie» des coloristes.

Il a bouclé le tome 5 en neuf mois, à raison de «16 heures par jour. Un énorme effort. Je mangeais, je travaillais, je mangeais, je travaillais...» Le prochain Blacksad sera décliné en deux tomes. Entretemps, il fera une autre BD avec un «grand scénariste français, sans animaux. Et j’ai un autre projet qui n’a rien à voir avec la BD».

Il n’a pas d’animaux chez lui, ne se dépare pas d’une désarmante modestie. Il va maintenant assurer la promo de Blacksad et rencontrer son public. Et déplore des séances de dédicaces où son statut de «star» de la BD induit à présent une forme de distance.

«Les gens me parlent moins. Et moi, j’aime des yeux qui pétillent quand je dessine, que les gens me disent ce qu’ils ont aimé, que des dessinateurs m’expliquent ce que ça leur a apporté.»

Avis aux amateurs: on peut parler à Juanjo Guarnido. Il ne s’énervera pas.

Jean-Marc Proust

À LIRE
Blacksad, scénario de Juan Díaz Canales, Dargaud (5 tomes): Quelque part entre les ombres, Arctic-Nation, Ame rouge, L'Enfer, le silence et Amarillo
Sorcelleries, scénario de Teresa Valero, Dargaud (3 tomes): Le Ballet des Mémés, Que la lumière soit fête! et Les jeux sont fées!
Voyageur: Oméga, scénario de Pierre Boisserie et Eric Stalner (Glénat)

À DÉCOUVRIR
Art Ludique-Le Musée | 34, quai d'Austerlitz, 75013 Paris | Exposition «Pixar, 25 ans d’animation»

Jean-Marc Proust
Jean-Marc Proust (173 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte