Monde

La Hongrie, le pays où la stratégie à la Buisson fonctionne

Joël Le Pavous, mis à jour le 02.12.2013 à 13 h 58

Euroscepticisme, anticapitalisme, anti-égalitarisme, chauvinisme, le Premier ministre hongrois, ex-centriste, a fait de ces thèmes radicaux ses chevaux de bataille. De quoi vider l’extrême droite de sa substance en vue des législatives d’avril 2014. Et le siphonnage semble faire ses preuves. Mais à quel prix...

Des militants d'extrême droite vont dévoiler une statue de Miklos Horthy, qui avait collaboré avec les nazis, à  Budapest le 3 novembre. REUTERS/Laszlo Balogh

Des militants d'extrême droite vont dévoiler une statue de Miklos Horthy, qui avait collaboré avec les nazis, à Budapest le 3 novembre. REUTERS/Laszlo Balogh

Budapest, 1987. Viktor Orbán, 24 ans, vient d’obtenir sa licence de droit. Brillant et persuasif, le jeune avocat séduit ses camarades et ses enseignants. L’année suivante, il fonde l’Union civique hongroise (Fidesz) et prononce des discours enflammés contre l’URSS qui feront de lui une icône. 1990: le Mur tombe et Orbán entre au Parlement lors des premières élections libres depuis l’instauration du communisme, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

«C’est l’homme qui a osé dire aux Soviétiques: “Sortez de Hongrie!”. Et c’est cet héritage, ce souvenir qu’ont de lui des millions de Hongrois. Cela a eu une importance énorme après quarante ans d’humiliation, où nous étions comme des esclaves dans notre propre pays», témoigne Laszlo Kéri, politologue et ancien professeur, dans un documentaire diffusé par la télévision suisse en 2012.

En 1998, jackpot. Il devient Premier ministre. A 35 ans. L’un des plus jeunes de l’histoire européenne. Pour gagner, Orbán s’est allié avec le Forum démocratique hongrois, un parti de droite. Son programme, conservateur, est à mille lieues du social-libéralisme bon teint qu’il défendait à la fac. Mais au scrutin suivant de 2002, catastrophe. Lui que se voyait gagnant est battu par la gauche d’un souffle. Un choc. Il fait alors un choix radical: durcir sa stratégie. Et raffermir son discours.

Une idéologie: le national-populisme

L’ambitieux chef de gouvernement déchu part en guerre. Dans la rue. Il entre en résistance contre le pouvoir socialiste. Compare l’Union européenne, à laquelle la Hongrie a adhéré en 2004, à la défunte Union soviétique. Dénonce les «traîtres à la patrie», dont Ferenc Gyurcsány, titulaire du poste entre 2006 et 2010, qu’il traite constamment de «menteur» pour souligner ses promesses non-tenues.

Soutient ceux qui demandent l’annulation du traité de Trianon (1920), après lequel la Hongrie a perdu les deux-tiers de son territoire initial. Bref, se mue en chantre d’un national-populisme modernisé.

Car Viktor Orbán a un don: convertir les frustrations et les haines recuites en bombe tactique. Ce à quoi il s’était employé, en décembre 2001, lorsque ses troupes parlementaires ont voté une loi attribuant des droits aux «Hongrois d’outre-frontières», écartés de leur terre natale par Trianon. Le Miép (Parti de la vie et de la vérité), alors avatar national des radicaux, n’avait rien pu faire contre cette offensive révisionniste. Conséquence: zéro député en 2002.

«Il a su exploiter les traumatismes historiques des Hongrois et leur légendaire complexe d’infériorité, tout en flattant leur fibre nationaliste, pour se muer en porte-drapeau d’un peuple en colère contre des élites libéralo-progressistes qui auraient sacrifié la grandeur du pays sur l’autel de l’Europe et du capitalisme», explique Pierre Waline, spécialiste des pays de l’Est et diplômé en langues orientales.

Résultat: il revient triomphalement aux affaires en 2010. 52% des voix et majorité absolue au Parlement pour la Fidesz. Au premier tour. La gauche est humiliée (19%). Les extrémistes du Jobbik débarquent à l’Assemblée (16%). Qu’importe cette percée surprise, la voie politique est presque totalement libre. Le nouveau premier ministre s’emploie à la dégager. Sans faire de détails.

Une méthode: le machiavélisme

Quel que soit l’adversaire qui ose se mettre sur son chemin, Viktor Orban n’a qu’une obsession: le décrédibiliser, pour mieux le détruire. Déjà en 1998, lorsque le Miép s’était invité au Parlement, avec 5,6%, il lui avait ouvert les ondes et l’audiovisuel. Ces nostalgiques aux envolées passéistes se sont cassé les dents face au verbe tranchant des «Fidesz boys», plus soluble dans le XXIe siècle. Comme quand Sarkozy, en 2007, a remixé le triptyque travail-sécurité-patrie pour «ringardiser» Le Pen.

Depuis, le Premier ministre a étendu son tableau de chasse. Les médias sont muselés. Les SDF, bannis de Budapest. L’Europe, qu’il combat dès qu’elle le critique. Et surtout, le Jobbik, dont il a absorbé le corpus idéologique. Ce qui passe par décorer des personnalités d’extrême droite, se taire après l’inauguration d’une statue de Miklós Horthy (connu pour avoir pactisé avec les nazis, ndlr) ou magnifier les racines ancestrales à travers des commémorations et des expositions.

Le tout, en cultivant une redoutable ambiguïté sur tous les terrains. Politique: il dit mépriser les radicaux mais n’hésite pas à marcher allègrement sur leurs plates-bandes. Economique: il brave l’UE et le FMI mais accueille à bras ouverts les subsides communautaires pour bâtir la «nouvelle Hongrie». Et même footballistique: il fait ériger des grands stades pour divertir ses compatriotes sans distinction de classe, mais vient apprécier le sport-roi en loge VIP.

 «Le succès remporté dans le football justifierait nettement la supériorité du Système de la Coopération nationale (l’alliance entre la Fidesz et le parti chrétien-démocrate KDNP, basée sur le slogan “travail, foyer, famille, santé et ordre”) sur la démocratie libérale occidentale décadente», analyse Márton Kozák, sociologue, dans un article du magazine Magyar Narancs.

Et pourtant, malgré ces combines, Orbán jouit d’une popularité intacte. En octobre, près d’un électeur sur deux, selon les sondages, se disait prêt à voter Fidesz aux législatives d’avril 2014. «Honnêtement, il a de grandes chances d’être réélu. Si la gauche veut le bousculer ne serait-ce qu’un peu dans les urnes, elle doit absolument construire un message politique structuré. Pour le moment, je n’en vois aucun», souligne Péter Kreko, politologue et directeur du Political Capital Institute, à Budapest.

Là où la «droitisation» de Nicolas Sarkozy, orchestrée par son éminence grise Patrick Buisson, avait effrayé les modérés et provoqué sa défaite contre François Hollande en 2012, celle de Viktor Orbán, totalement assumée, est en passe de prolonger son bail de quatre ans. Celui qui voulait chasser les Russes dans les années 1980 se bâtit, en toute légalité, un futur à la Poutine. Indéboulonnable.

Joël Le Pavous

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Joël Le Pavous (28 articles)
Journaliste
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