France

Trente ans après la «marche des beurs», l'ex-curé des Minguettes continue le combat

Henri Tincq, mis à jour le 26.11.2013 à 10 h 09

Le prêtre Christian Delorme fut l’un des animateurs de la Marche de 1983 pour l’égalité et contre le racisme. Aujourd'hui simple curé dans la banlieue lyonnaise, il reste l’un des principaux acteurs du dialogue entre chrétiens et musulmans et dénonce la vision d’un islam monolithique et hostile.

La marche des beurs, 25 février 1983 / Djida Tazdait ou ses amis/collègues au Parlement Européen via Wikimedia Commons

La marche des beurs, 25 février 1983 / Djida Tazdait ou ses amis/collègues au Parlement Européen via Wikimedia Commons

Le «curé des Minguettes» a changé de paroisse: Christian Delorme, 63 ans, est depuis 2007 curé d’Oullins et de Pierre-Bénite, dans la proche banlieue ouest de Lyon. Mais il a gardé ses «paroissiens», ses amis de la «Marche des beurs» pour l’égalité et contre le racisme de 1983, qui avait succédé, il y a trente ans, aux premières émeutes urbaines de Vénissieux. Une Marche qui est aujourd’hui portée à l’écran par le réalisateur Nabil Ben Yadir. Olivier Gourmet y tient le rôle du prêtre, le Père Delorme.

Grand, œil pétillant, épaules larges, voix douce mais ferme, cheveu blanchi, front dégarni, Christian Delorme est resté le «grand frère» de la Marche, dont il ne veut retenir, trente ans après l’échec apparent, que le «tournant» qu’elle a représenté dans l’imaginaire français: «La France y a découvert toute une jeunesse issue de son empire colonial». On l’a appelé la génération «beur», de double culture maghrébine et française, alors peu motivée par l’islam —la religion des parents et de l’exil—, venue clamer sa soif de reconnaissance et d’intégration.

La Marche fut à la fois un «cri» et une «main tendue», nous dit aujourd’hui Christian Delorme. Un cri, déjà, contre le racisme, les inégalités, le rejet, le mal-être dans des quartiers ghettoïsés, un cri contre un avenir promis à l’échec scolaire et au chômage. Une main tendue qui n’a pas été saisie par les politiques, hormis les tentatives de récupération d’associations comme SOS-racisme nées de la Marche. «Il aura fallu trente ans pour qu’on ait des députés issus de l’émigration», commente-t-il.

C’est cette déception par rapport à la politique qui a détourné les jeunes beurs vers la radicalisation ou vers … la religion. L’histoire de ces trente dernières années est celle d’une lente ré-islamisation, au moins partielle, pacifique ou extrémiste, de cette génération.

Une marche, un cri, une main tendue

Cette religion musulmane —«L’islam que j’aime, l’islam qui m’inquiète», selon le titre de son livre de 2010 (chez Bayard)— est restée au cœur de l’action de Christian Delorme. Depuis trente ans, il n’est pas un jour sans qu’il ne pense, au risque d’être taxé —souvent— de naïveté ou d’angélisme, aux chances du dialogue entre chrétiens et musulmans.

Après la Marche de 1983 dont il fut l’un des initiateurs, prêtre du diocèse de Lyon, il est entré à la Cimade (ONG chrétienne de défense des immigrés) où il a fait partie, pendant près de dix ans, de l’équipe de direction. Il y a milité pour la réforme du code de la nationalité, pour la défense des droits des étrangers et des enfants d’immigrés.

En 1991, son archevêque, le cardinal Albert Decourray (décédé en 1994), très impliqué dans le dialogue avec les juifs et avec les musulmans, nomme ce prêtre du Prado (ordre socialement engagé) dans la paroisse de la Guillotière, le quartier de Lyon où il est né en 1950. En 2000, il est transféré dans la zone populaire de Gerland, avant d’atterrir à Oullins et Pierre-Bénite, où il exerce encore aujourd’hui son ministère pastoral.

Mais il a toujours partagé son temps entre de classiques activités paroissiales et la responsabilité que n’ont jamais cessé de lui confier ses évêques successifs (aujourd’hui le cardinal Philippe Barbarin) dans la relation officielle de l’Eglise catholique avec l’islam. Il fait le va-et-vient entre l’Eglise et la Mosquée, animant des sessions, faisant des conférences, participant aux temps forts (ramadan, fêtes) de la vie de la communauté musulmane, entretenant dans les quartiers de Lyon, comme au temps des Minguettes, des liens suivis avec les musulmans les plus jeunes: «Il faut passer du temps avec eux. Ce qui est payant, c’est la durée et la fidélité dans la relation», dit-il.

Cette fréquentation d’un islam plus divers qu’il y paraît lui vaut aujourd’hui d’avoir un regard original sur la deuxième religion de France. Il a eu un dialogue très médiatisé —et très contesté parmi les chrétiens et les plus modérés de la communauté musulmane— avec Tariq Ramadan, porte-parole des Frères musulmans, avec lequel il a aujourd’hui pris ses distances.

Tous deux ont un charisme auprès des jeunes. Tous deux sont de bons prédicateurs, également convaincus de la pertinence de la religion dans la société moderne, mais ils sont opposés sur le sens à donner à la loi religieuse. L’incapacité d’un Tariq Ramadan à désavouer clairement la lapidation dans la charia a révolté Christian Delorme et les milieux français, religieux ou laïques, les plus ouverts à l’islam.

«La barbe ne fait pas l'intégriste»

Christian Delorme a gardé des contacts avec les salafistes, courant obscurantiste de l’islam. Il distingue dans cette mouvance les «piétistes» non-violents, qui veulent vivre leur religion de manière privée et dans le respect de l’ordre républicain, avec lesquels il est possible, dit-il, de discuter, et les «radicaux» en rupture avec la société moderne et laïque, militant contre elle et contre l’hégémonie occidentale:

«Je suis frappé, répète l’ancien curé des Minguettes, de voir comme les positions dans l’islam ne sont pas figées. Il y a une multitude d’approches. La barbe ne fait pas l’intégriste, le voile non plus. Il s’est produit par exemple un regain de la pratique du ramadan, mais je connais aussi des jeunes qui ont renoncé au jeûne. On parle beaucoup de ré-islamisation, mais jamais d’une dés-islamisation de jeunes mal à l’aise devant les dérives intégristes et la violence».

Le «grand frère» de la Marche de 1983 ne cache pas ses motifs d’inquiétude et de désespérance: «Jamais le monde musulman n’a été traversé par autant de violences». Il ne nie pas la montée en puissance des courants wahabbites (issus d’Arabie saoudite) et des Frères musulmans, jusque dans les banlieues françaises, mais se désole que la société occidentale ne soit pas davantage attentive aux musulmans qui refusent ces évolutions, mais qu’on n’entend jamais. Cessons, dit-il, de regarder l’islam comme un «bloc monolithique et hostile».

Il dénonce le «fantasme» de la «sur-islamisation» de la communauté musulmane, dont s’abreuve le Front national. L’islam est «pluriel». Il est aussi vécu de manière pacifique, privée, un islam intériorisé qui ne cherche pas à imposer des pratiques et des comportements.

Une mosquée turque va prochainement s’ouvrir à Vénissieux. Elle sera plus grande que la mosquée de Lyon qu’on a mis vingt ans avant d’ouvrir, et pourtant elle suscite moins de passions (les Turcs sont réputés plus modérés). La «privatisation» de la religion correspond à un niveau plus élevé d’intégration.

L’image de l’islam a beaucoup changé depuis 1983 et elle est devenue désastreuse. Christian Delorme le sait mieux que quiconque. Il y voit un «paradoxe» dans une société française qui, à la fois, soupçonne, voire rejette ses immigrés, et pourtant cite Jamel Debouzze, Zinedine Zidane et Yannick Noah parmi ses personnalités préférées.

L’animateur de la Marche des beurs trentenaire, aujourd’hui assagi, devenu simple curé dans la banlieue lyonnaise, s’étonne encore de l’état d’une société «qui n’est pas guérie de ses schémas mentaux issus de l’époque coloniale et qui, en même temps, est la plus mélangée d’Europe».

Henri Tincq

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Journaliste
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