Monde

Le martyr démartyrisé: Arafat est probablement simplement mort de maladie

Mark Perry, mis à jour le 27.11.2013 à 9 h 14

Lors de ma dernière visite à Yasser Arafat, plusieurs mois avant qu’il ne tombe malade, j’ai compris qu’il n’en avait plus pour très longtemps. Pourtant, les théories autour de son assassinat vont toujours bon train.

Ramallah, 2007. REUTERS/Eliana Aponte

Ramallah, 2007. REUTERS/Eliana Aponte

La dernière fois que j’ai vu Yasser Arafat, c’était en août 2004 à la Mouqata'a, son quartier général sur les hauteurs de Ramallah. C’était trois mois avant sa mort dans un hôpital parisien. J’étais venu le voir depuis mon hôtel, situé dans l’est palestinien de Jérusalem, après avoir réussi à passer au travers du très instable checkpoint de Kalandia.

Nabil Abou Roudineh, l’infatigable assistant personnel d’Arafat, m’avait accueilli à l’extérieur du bureau de ce dernier et m’avait prié d’attendre le leader palestinien dans le passage voûté qui menait des bureaux du président à la structure attenante, où siégeait le parlement palestinien. Le cadre était insolite: nous nous rencontrions d’habitude dans le bureau même d’Arafat, car le passage occupait une position exposée. Durant la majeure partie des trois années précédentes, Arafat était resté pris au piège de ces locaux, gardés de manière constante par un char israélien Merkava, qui soulevait de gros nuages de poussière sur la route menant au quartier général. Depuis la fin 2002, pour entrer dans le QG d’Arafat, il m’avait fallu éviter ce terrifiant char d’assaut, tout en ayant l’œil sur les snipers israéliens postés à proximité et à moitié cachés.

Ma première visite à Arafat remontait à 1990, à Tunis. Elle s’était faite sur son invitation, à la suite d'un article que j’avais écrit sur le soulèvement palestinien après avoir visité la Cisjordanie, Gaza et Israël. Il avait apprécié l’article et avait demandé à me rencontrer. Le courant était, d’une certaine manière, plutôt bien passé entre nous lors de cette première rencontre et, dans les années qui suivirent, nous devinrent de plus en plus proches. C’est la raison pour laquelle, malgré le char et les snipers, j’avais toujours trouvé le moyen de me rendre à Ramallah.

Mais là, avec le ralentissement de la seconde Intifada, il n’y avait plus ni char ni snipers en vue. Les ruines de la Mouqata (avec ses murs ébréchés, percés par les tirs de lance-roquettes et les balles des snipers) brillaient sous le soleil de l’après-midi.

En septembre 2002, sur les ordres d’Ariel Sharon, alors Premier ministre, des tanks et bulldozers israéliens avaient rasé toutes les structures de l’ensemble pendant que des snipers faisaient feu sur les bureaux d’Arafat. Piégés à l’intérieur, le leader palestinien et ses proches collaborateurs avaient failli ne pas y survivre. Arafat m’a déclaré plus tard qu’un sniper israélien avait tiré à quelques centimètres de son crâne. «Je suis encore là», disait-il. Cela semblait lui inspirer une certaine fierté.

La dernière fois que j'ai vu Abou Ammar

Alors que je repensais à tout cela, Arafat apparut au fond du couloir avec un sourire enthousiaste. Comme toujours, nous nous embrassâmes sur les joues et il me montra un petit appareil photo, qu’il pointait dans ma direction. «Regarde un peu ça, mon ami», me dit-il en me montrant l’appareil, vantant ses «fonctionnalités numériques», expression qu’il s’amusait à répéter avec fierté. C’était un cadeau qu’il avait reçu la semaine précédente, pour son 75e anniversaire.

«Viens par ici, me dit-il en me guidant vers l’un des portails ouverts donnant vers l’ouest, sur la cour de la Mouqata'a. Arafat prit une photo.

«On peut la voir ici, dit-il en me montrant l’écran de son appareil photo, avant même de la prendre.»

La technologie semblait l’émerveiller. «Une fonctionnalité numérique», répéta-t-il.

Jibril Rajoub, l’ancien responsable de ses services de sécurité, nous rejoignit dans le passage. Je ne l’avais rencontré qu’une seule fois auparavant. Il me jeta un œil suspect, mais Arafat le mit à l’aise. Il fit alors quelque chose que je ne l’avais jamais vu faire auparavant: il embrassa Rajoub avant de l’attraper par le haut du crâne et de le basculer en avant pour faire semblant de le mordre. Rajoub était beaucoup plus grand et fort que lui, mais Arafat semblait le dominer. Il montrait les dents en riant et grognant.

«Comme un fils, m’annonça-t-il. Comme un fils

Ces débordements d’affection n’étaient pas habituels chez lui. Cet enthousiasme ne dura toutefois pas longtemps. L’excitation d’Arafat pour son nouvel appareil photo s’évapora rapidement et il apparut soudain très fatigué, voûté. Lorsque nous quittâmes le passage, il retourna d’un pas traînant vers son bureau, en s’arrêtant deux fois pour reprendre son souffle.

Durant notre conversation, il parut parfois être un peu ailleurs, le regard perdu au loin avant de se reprendre. «Répète ce que tu viens de dire», me demandait-il alors. Arafat mit fin à notre rencontre après une heure seulement, invoquant sa fatigue. «Maintenant, je vais aller dormir», me dit-il.

De Tunis à Ramallah, en passant par Gaza, j’avais pu assister aux marathons de débats dont il était coutumier, échangeant les points de vue jusqu’au petit matin avec ses assistants. Son endurance était légendaire. Mais là, il s’était levé en plein milieu d’une phrase pour quitter subitement la pièce. C’était quelque chose d’étonnant de la part d’un homme réputé pour sa politesse, notamment envers ses invités.

Je l’ai regardé s’éloigner lentement, les épaules et la tête basse. «J’ai l’impression que c’est la dernière fois que je vois Abou Ammar», dis-je à Rajoub, en utilisant le célèbre nom de guerre d’Arafat.

Rajoub me fit un signe de tête.

«Il ne faut pas dire ça, me répondit-il. Il ne se sent pas très bien, c’est tout. C’est peut-être un peu la grippe.»

Il y eut un long silence avant que je n’exprime mon désaccord.

«Peut-être. Mais j’ai l’impression que c’est plus grave que ça.»

J’hésitai une minute avant de poursuivre. «Il est en train de mourir», dis-je.

Un peu plus de deux mois plus tard, le 29 octobre, Arafat, malade, fut transféré vers Paris, où il mourut, le 11 novembre.

Il y a queques semaines, Al Jazeera a publié les résultats d’une enquête suisse ayant trouvé que le corps d’Arafat contenait des traces inhabituellement élevées de polonium 210, un isotope radioactif hautement toxique. Les scientifiques à l’origine du rapport insistèrent pour dire que leurs découvertes ne permettaient pas de tirer de conclusion, mais ils déclarèrent néanmoins que leurs résultats soutenaient «modérément l'hypothèse que la mort a été la conséquence d'un empoisonnement au polonium 210».

Ce n’est pas la première fois que la thèse de l’assassinat est avancée: depuis le moment même de sa mort, des rumeurs ont circulé affirmant qu’Arafat avait été victime d’un complot visant à le tuer. La liste des suspects était digne du Crime de l’Orient Express: le Mossad, la CIA, le président syrien Bachar el-Assad (dont le père, Hafez, méprisait Arafat) et même ses associés les plus proches (qui, a-t-on dit, le voyaient comme un obstacle à la paix). Le roi Hussein de Jordanie lui-même ne l’aimait pas et l’appelait, dans ses dernières années, «la petite merde de Ramallah».

L'hypothèse du poison

Un empoisonnement au polonium? C’est sans doute possible. Je ne suis pas expert en médecine légale et je n’ai aucune raison de mettre en doute les résultats des recherches des experts suisses. Toutefois, je suis moins convaincu par l’un des points de départ de l’étude, à savoir qu’il est suspect qu’un patient «en bonne santé» et «ne présentant aucun risque particulier» puisse devenir subitement malade et mourir. Cela semble d’autant plus pervers venant de la part d’un groupe de médecins: n’est-ce pas notre lot à tous si nous vivons assez longtemps? Nous sommes tous en bonne santé... jusqu’à ce que nous ne le soyons plus.

Bien entendu, ce n’était pas la première fois qu’Arafat était souffrant. En 1994, il était tombé si gravement malade à Tunis que plusieurs de ses plus proches collaborateurs avaient craint qu’il ne souffrît d’une pneumonie. Il y survécut, mais personne n’a jamais dit au public ce qui lui était arrivé exactement. Les journalistes furent informés qu’il avait simplement attrapé froid, mais cela semblait peu probable. La semaine d’avant, Arafat avait été hospitalisé quatre jours dans un hôpital militaire tunisien après que l’on avait détecté chez lui «un problème vertébral» datant de 1979.

Il est vrai qu’Arafat ne mangeait pas de viande, qu’il n’a jamais fumé et qu’il menait presque une vie d’ascète. Toutefois, compte tenu du soin apparent qu’il avait pour sa propre santé, je ne parviens pas à comprendre comment il a pu manger sans s’inquiéter le poisson pas assez cuit que l’on nous avait servi une fois (à nous et à de nombreuses autres personnes) à Gaza. Cela aurait pu suffire à le tuer. Je le sais: ça a failli me tuer, moi.

Cependant, rien de tout cela ne constitue un contre-argument à la découverte publiée dans le rapport scientifique du Centre universitaire de médecine légale de Lausanne. Malgré la prudence des termes employés, elle pourrait très bien être considérée comme incontestable par certains –notamment ceux qui ont toujours cru que la mort d’Arafat n’était pas naturelle. Mais si Arafat n’est pas mort empoisonné, quelle autre explication trouver?

Durant l’été 2007, Hani al-Hassan, qui avait été un ministre de l’Intérieur d’Arafat et qui était plus proche de lui que tout autre membre de l’Autorité palestinienne durant ses derniers jours, m’a dit qu’il soupçonnait les médicaments que prenait Arafat pour calmer les tremblements de ses mains d’avoir été additionnés d’une dose mortelle de warfarine. Cette substance est un anticoagulant utilisé comme raticide, qui peut provoquer d’importants saignements lorsque pris en grande quantité. Dans un sens, cela se tient: l’un des médecins qui s’occupaient d’Arafat durant ses derniers jours à Paris a dit que le président palestinien souffrait de CIVD (coagulation intravasculaire disséminée), un trouble de la coagulation provenant d’une infection non identifiée.

Il ne manquait pas d'ennemis

Hani al-Hassan m’avait confié tout cela alors que nous nous étions assis à la terrasse d’un bar, à Amman. Je m’étais excusé auprès de lui lorsqu’il était arrivé, car je buvais un whisky et que c’était le ramadan. «Je ne bois pas de whisky, ramadan ou non», me répondit-il. Puis, il jeta un œil à mon verre et me regarda.

«Juste un, lui proposai-je. Quelle importance?»

Il hocha la tête et, lorsqu’on lui apporta son verre, le savoura avec plaisir. «Je vous en prie, ne le dites à personne», me demanda-t-il. S’en suivit un fascinant récit sur les derniers jours d’Arafat à Ramallah, à commencer par la nuit du 17 octobre 2004, presque quatre semaines avant son décès, lorsqu’il s’était effondré juste après un discours.

«Il s’adressait à un groupe de leaders religieux, me dit Hassan, mais j’ai compris, avant même qu’il se mette à parler, qu’il était malade. Je me tenais debout, à côté de lui, et au milieu de son discours, il m’a fait un signe de tête pour que je prenne la suite. Il n’était vraiment pas bien. J’ai immédiatement pensé qu’il avait été empoisonné

«Par qui?», demandai-je. Hassan haussa les épaules:

«Par EUX, répondit-il. Ils ont eu accès à ses médicaments, c’est comme ça qu’ils ont réussi. Ce n’est pas comme s’il n’avait eu aucun ennemi.»

J’insistai pour qu’il parle, mais Hassan refusa d’émettre toute hypothèse et se moqua même des rumeurs entourant certains suspects. Un groupe d’associés parmi les plus proches d’Arafat?

«Bien sûr, ironisa-t-il, ils l’ont fait puis ils ont réussi l’impossible: le garder secret.»

Le Mossad?

«Les Israéliens le voulaient vivant, m’expliqua-t-il, afin d’avoir une excuse pour refuser de traiter avec nous.»

Des agents envoyés par le clan d’Assad, en Syrie?

«Le fils n’est pas comme son père, me répondit-il. Et je doute qu’Hafez soit sorti de sa tombe pour faire le coup

La CIA?

«Si c’était le cas, me dit-il, ce serait déjà à la une du Washington Post.»

«Alors, il nous reste qui?», l’interrogeai-je. Hassan hésita un long moment, réfléchissant sans doute à sa propre ambivalence. Il était l’un des rares dirigeants encore en vie d’un mouvement de libération nationale. Des dirigeants qui s’étaient battus, qui avaient souffert, qui s’étaient sacrifiés pour une cause. Malheureusement, cette cause n’avait jamais vu le jour et le principal leader du mouvement reposait désormais dans une tombe à Ramallah.

Quelle était cette ambivalence? C’était que Yasser Arafat aurait dû mourir sur le front, à l’instar de tant de ses partisans. En martyr. Il devait avoir été assassiné. Il fallait qu’il ait été assassiné. Comment pouvait-il en être autrement?

Les révolutionnaires ne meurent pas dans leur lit.

Tout d’un coup, Hani al-Hassan (qui admirait tellement Arafat qu’il s’était «approprié» les fonds de l’Union générale des étudiants palestiniens en Allemagne pour financer le mouvement d’Arafat à ses débuts) était devenu morose. Il prit une gorgée de whisky, réfléchit un moment, puis leva son verre.

«C’était un homme dévoué. Et c’était mon ami, dit-il. Plus que tout, il souhaitait être un martyr de notre cause. Ce qui est tragique dans cette histoire, ce n’est pas qu’il ait été assassiné, mais que ce n’ait pas été le cas. Il est mort comme vous et moi mourrons sans doute un jour: il est devenu vieux et il est tombé malade.»

Mark Perry

Traduit par Yann Champion

Mark Perry
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