Monde

Pourquoi l'accord conclu à Genève avec l'Iran est à saluer

Fred Kaplan, mis à jour le 25.11.2013 à 9 h 28

Le succès de politique étrangère que Barack Obama cherchait à tout prix, il vient enfin de l'obtenir. Mais le plus dur reste à faire, passer d'un accord intérimaire de six mois à un vrai traité international.

L'entrée de la centrale de Bushehr. REUTERS/Raheb Homavandi

L'entrée de la centrale de Bushehr. REUTERS/Raheb Homavandi

L'accord sur le nucléaire iranien conclu dans la nuit du samedi 23 au dimanche 24 novembre est un triomphe. Il ne contient aucun élément auquel les Américains, les Israéliens ou les Arabes les plus sceptiques puissent raisonnablement s’opposer. Si George W. Bush avait négocié un tel accord, les Républicains auraient loué cette prouesse diplomatique, et à juste titre.

Il y a de cela quelques semaines, un «haut représentant de l’administration Obama» avait dessiné dans les grandes lignes l’accord que le président Obama souhaitait obtenir à Genève. Certains des journalistes présents lors de cet entretien (dont moi) considéraient que les termes de l’accord recherchés étaient beaucoup trop unilatéraux, et que les Iraniens ne l’accepteraient jamais. Or voilà ce qui vient de se passer: l’accord signé par l’Iran et les Cinq membres permanents du Conseil de Sécurité (Etats-Unis, Russie, Chine, Grande-Bretagne, France) + l’Allemagne est précisément l’accord présenté et espéré lors de cet entretien.

Pas de place pour les tricheries et les pièges

C’est un accord provisoire, pas un traité (ce qui signifie, entre autres choses, qu’il ne nécessite pas un accord du Sénat). Il est conçu comme la première étape d’un traité complet qui devra être négocié ces six prochains mois. Surtout, cet accord expire dans six mois. En d’autres termes, si l’Iran et les autres puissances ne parviennent pas à s’entendre sur un traité dans les six mois, personne ne se retrouvera lié par cet accord qui n’a pas vocation à être permanent. Il n’y a donc aucune place pour les tricheries ou les pièges.

Par ailleurs, l’Iran doit faire les choses suivantes: cesser l’enrichissement de l’uranium au delà de 5%, et geler son stock d’uranium enrichi à 3,5%; neutraliser son stock d’uranium  ayant déjà été enrichi à 20% (soit en le diluant jusqu’à un taux de 5%, soit en le convertissant dans une forme qui ne peut être utilisée pour fabriquer des armes); cesser de produire, installer ou moderniser des centrifugeuses; cesser de construire des usines d’enrichissement; cesser toutes les activités sur le réacteur nucléaire à eau lourde d’Arak (qui a le potentiel de produire des armes nucléaires au plutonium); autoriser des mesures plus complètes et plus contraignantes de vérification par l’Agence Internationale de l’Energie Atomique, dont des inspections quotidiennes de tous les sites.

Impossible pour les Iraniens d'avancer vers l'arme atomique

Sans rentrer dans trop de détails techniques (qu’on peut lire ici), l’idée centrale est celle-là: l’accord rend impossible pour les Iraniens d’effectuer le moindre progrès vers la dotation de l’arme nucléaire au cours des six prochains mois – et si les pourparlers échouent après cette date et que les Iraniens décident à ce moment là de rebâtir un arsenal musical, il leur faudra beaucoup plus de temps pour le faire.

En échange de ces restrictions, les 5+1 ont accepté de débloquer près de 6 milliards de dollars d’avoirs iraniens gelés à l’étranger depuis longtemps. Cette somme ne représente qu’un petit pourcentage des sanctions imposées à l’Iran dans les secteurs financiers et énergétiques. Dans l’intervalle, toutes les autres sanctions demeurent en application et vont continuer de l’être strictement ; l’accord n’affecte en rien ces sanctions. Le Congrès américain doit accepter de ne pas imposer des sanctions additionnelles au cours des six prochains mois. S’il les impose malgré tout, il doit avoir conscience que cet accord –et la coalition internationale qui a imposé ces sanctions– s’effondreront. Même le Congrès actuel risque fort de reculer. S’il décide de continuer sur sa lancée et vote une loi imposant de nouvelles sanctions, Obama apposera certainement son veto.

La prochaine phase s'annonce plus délicate

Alors, qu’y a t-il de mauvais dans cet accord? Selon le président israélien Benjamin Netanyahu et de nombreux néoconservateurs américains: beaucoup de choses. Selon eux, un bon accord doit, avant toute chose, prévoir le démantèlement complet du programme nucléaire iranien et, deuxièmement, interdire à l’Iran tout enrichissement d’uranium. En d’autres termes, il doit permettre de s’assurer que l’Iran ne soit jamais en mesure de construire l’arme nucléaire.

Vous souvenez peut-être que dans mon introduction, j’ai écrit que personne ne pouvait raisonnablement s’opposer au contenu de l’accord conclu samedi soir. Et ces objections sont en effet déraisonnables. Quand bien même les mollahs d’Iran s’évanouissaient demain et étaient remplacés par des démocrates séculiers, les nouveaux dirigeants iraniens continueraient d’exiger ce qu’ils considèrent comme leur droit d’enrichir de l’uranium jusqu’à un certain point. On pourrait ajouter que le Traité de Non-Prolifération Nucléaire garantit ce droit: il leur donne en effet le droit de développer une «énergie nucléaire non militaire» et donc une certaine forme de programme nucléaire.

Netanyahu s’inquiète du fait qu’un accord partiel permette aux Iraniens d’avancer dans leur programme nucléaire tout en nous menant en bateau au cours des interminables négociations qui s’annoncent. Il devrait pourtant sauter aux yeux de tout le monde que cet accord les empêche précisément de nous rouler dans la farine. Le président Obama a également déclaré, au cours d’un discours télévisé samedi soir, que si les Iraniens ne respectaient pas leurs engagements au cours des six mois qui viennent, il gèlera à nouveaux les avoirs iraniens à l’étranger et imposera des sanctions plus rudes.

Cet accord met il un terme aux inquiétudes raisonnables que l’on peut nourrir à l’égard de l’Iran? Non. La prochaine phase –celle d’un accord complet que les différentes parties vont tenter de négocier au cours des six prochains mois- sera bien plus délicate. L’accord à suivre devra, sans doute, prévoir que l’Iran démantèle encore davantage son programme nucléaire en l’échange d’une levée progressive des sanctions les plus dures infligées par l’Occident. Cela ne sera pas sans provoquer des controverses, dans les deux camps. Si l’accord de la première phase ne donne rien, il sera facile pour le président Obama de geler à nouveau les avoirs à l’étranger de l’Iran. Mais si la deuxième phase -l’accord complet- n’aboutit pas, il sera aussi plus difficile pour la coalition de réimposer de nouvelles sanctions. Du côté iranien, même les partisans de la ligne dure doivent se satisfaire de cet accord temporaire, et espèrent sans doute que le dégel des avoirs donnera assez de respiration sur le plan économique pour que le recul sur le programme nucléaire en vaille la peine. Ce qu’ils sont prêts à lâcher sans une levée complète des sanctions occidentales, et jusqu’à quel point l’Occident est prêt à lever des sanctions sans un démantèlement complet du programme nucléaire iranien, est une grande inconnue. Tenter de la résoudre ne pousse guère à l’optimisme.

De mauvaises raisons pour contester cet accord

Mais encore une fois: qui aurait pu espérer, même il y a quelques semaines, qu’un accord d’une telle amplitude puisse être négocié et signé? Il y a deux mois de cela, les Etats-Unis et l’Iran n’avaient pas eu de pourparlers formels depuis 1979. Et pourtant cet accord va bien plus loin que tous les accords de contrôle des armements que les Etats-Unis et l’Union soviétique ont pu signer au cours des vingt-cinq premières années de la détente.

Mais soyons un peu sérieux et évoquons les vraies raisons du scepticisme de certaines personnes à l’égard de cet accord –ou de tout accord potentiel avec l’Iran. Premièrement, ils ne font pas confiance à l’Iran. C’est compréhensible: dans le domaine du nucléaire, l’Iran a menti et triché depuis des années. Mais ce que cet accord a de particulier c’est que –comme tout accord bien rédigé entre des nations ayant toutes les raisons du monde de se méfier les unes des autres– il n’est pas nécessaire que les parties contractantes se fassent confiance.

La seconde raison, qui constitue un problème politique plus sérieux, est que certaines personnes (dont le président israélien, de nombreux néoconservateurs  américains sans compter les Arabes sunnites) craignent que cet accord fonctionne. Ils ne veulent pas que les Etats-Unis et d’autres grandes puissances se rapprochent de l’Iran. Les Sunnites craignent que cela ne fasse pencher la balance des pouvoirs dans la région du Golfe en leur défaveur -et en faveur des Chiites. Certains Israéliens craignent qu’un tel accord ne signe un désengagement complet des Etats-Unis de la région (quand bien même de nombreux responsables israéliens, dont d’anciens chefs du Mossad, soutiennent un accord avec l’Iran, à juste titre). Et quant à certains néoconservateurs américains… disons-le tout net: ils ont davantage confiance en Netanyahu qu’en Obama.

Il est donc grand temps que toutes ces adversaires de l’accord respirent à fond, lisent les termes de l’accord, acceptent le fait qu’il va bien plus loin que quiconque aurait raisonnablement pu l’espérer et lui donnent sa chance. C’est dans l’intérêt des Etats-Unis, d’Israël et des pays arabes que l’Iran soit contraint de faire des choix qui rendent plus difficile la fabrication d’une bombe nucléaire. Et si une forme de détente nait de ces pourparlers, s’il devient possible qu’un dialogue s’installe entre l’Iran et les Etats-Unis, et qu’ils agissent ensuite de concert sur des questions portant sur nos intérêts mutuels, alors cet accord est certainement dans notre intérêt, quoique l’on puisse en penser.

Au cours des dernières semaines, certains néocons ont averti l’opinion publique américaine: Hassan Rohani, le nouveau président iranien, manifestement plus pragmatique, et qui a permis ces avancées, n’est en aucun cas un nouveau Gorbatchev. C’est vrai, mais il convient précisément de se rappeler que quand ce dernier est arrivé au pouvoir et s’est mis à parler de Glasnost et de Perestroïka, les mêmes personnes nous expliquaient que Gorbatchev n’était pas non plus un Gorbatchev.

Cet accord est une première étape. Dans un an, il sera peut-être considéré comme une petite avancée, voire un petit pas naïf et ridicule. Mais pour l’instant, c’est une avancée offrant des possibilités historiques; une étape qu’il convient de considérer avec précaution, mais aussi avec espoir et enthousiasme.

Fred Kaplan

Traduit par Antoine Bourguilleau

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