Economie

Le protectionnisme n'est pas la solution, c'est le problème!

Eric Le Boucher, mis à jour le 23.11.2013 à 8 h 59

Deux études récentes relativisent le poids de la mondialisation dans la désindustrialisation des économies occidentales. N'en déplaise aux protectionnistes, la compétitivité d'un pays dépend de son accès aux importations.

REUTERS/Leonhard Foeger

REUTERS/Leonhard Foeger

Tant que les deux grands partis de gouvernement, le PS et l'UMP, n'oseront pas tenir un discours en faveur de la mondialisation, ils feront le lit des «anti», d'extrême gauche et d'extrême droite. Tant qu'un Arnaud Montebourg ou un Laurent Wauquiez chercheront une issue dans le «protectionnisme», comme Nicolas Sarkozy voulait «protéger» les Français, ils perdront la bataille des idées: les extrêmes apparaissent plus radicaux qu'eux, c'est-à-dire meilleurs, plus logiques et plus courageux. Tant que les autres responsables de leur parti, gênés aux entournures, intimement convaincus par les arguments protectionnistes, se tairont sur la mondialisation, ils cautionneront le discours lepéniste.

Le protectionnisme doit être combattu sur le fond, comme un choix funeste. Il faut expliquer aux Français que l'avenir est moins que jamais dans la fermeture sur soi, le retour à une pseudo-souveraineté nationale, le mythe de l'auto-suffisance villageoise. Il est dans l'ouverture et la conquête des énormes marchés créés par la mondialisation.

Ce n'est sans doute pas facile dans un pays de terre que de vanter la mer, Braudel nous l'a appris. Mais la défense du modèle social français (européen) et même, pour reprendre les termes des radicaux, la défense des valeurs de «l'Occident» passent par la construction de l'Europe, l'espace de partage de cette «civilisation», et par l'ouverture économique. Confondre «protection sociale» et «protection économique» conduit dans le mauvais sens.

Le plaidoyer protectionniste s'appuie sur les 2 millions d'emplois industriels perdus par la France dans les trente dernières années. La mondialisation en serait responsable: les produits des pays à bas salaires entrent sans restriction, les entreprises du Nord délocalisent, la Chine est avantagée par une absence de protection sociale et de contraintes environnementales, elle manipule le yuan. Le commerce est dissymétrique: les pays du Sud n'ouvrent pas leurs frontières autant que nous ouvrons naïvement les nôtres.

Une longue étude du Peterson Institute for International Studies, basé à Washington et proche des démocrates, montre combien ces arguments sont faux, ou en grande partie faux[1].

D'abord parce que tous les pays du Nord ont perdu des emplois industriels dans la même proportion, qu'ils aient été submergés par le flot des produits chinois ou qu'ils aient, au contraire, accru leur excédent commercial avec ces pays: de 1973 à 2010, l'emploi industriel chute autant en France ou aux Etats-Unis (en déficit avec la Chine) qu'en Allemagne (en excédent). Ce n'est donc pas le commerce international qui expliquerait l'essentiel de la perte, mais autre chose.

Pour les auteurs, il s'agit de la productivité continue du secteur et de la baisse de la consommation de produits manufacturés. La tendance à l'atrophie de l'emploi industriel précède la mondialisation. Les ménages achètent de moins en moins de biens industriels (leur part dans les dépenses passe de 62% en 1970 à 47% en 2010, en France) et de plus en plus de services.

Le commerce ne peut être absout entièrement: l'emploi industriel remonte ces dernières années aux Etats-Unis à cause du coût en baisse de l'énergie, des mesures de sauvegarde de l'automobile et, bien entendu, de la hausse des salaires en Chine. L'Amérique relocalise.

Mais le protectionnisme n'est pas une solution contre la chute des emplois industriels, qui relève de facteurs historiques: l'emploi industriel, comme auparavant l'emploi agricole, se développe puis se contracte dans tous les pays chacun à leur tour, au cours de leur développement.

Une autre étude va plus loin[2]. Toutes les productions sont aujourd'hui internationalement fragmentées. Les éléments d'un produit (un Airbus par exemple) traversent plusieurs pays où ils sont progressivement transformés, avant d'arriver au montage final. A l'initiative de Pascal Lamy, ex-directeur général de l'OMC, les statisticiens mesurent désormais le commerce mondial non plus seulement en biens mais en valeur ajoutée. La carte industrielle mondiale en est modifiée. La place des Etats-Unis est réévaluée (ils produisent plus de valeur ajoutée), la Chine (plus faible de valeur ajoutée malgré ses progrès) compte un tiers moins lourd sur la planète commerciale.

On comprend de ces chiffres que les pays qui s'en sortent le mieux sont ceux qui ajoutent le plus de valeur sur leur sol et non pas seulement ceux qui exportent en bout de course. C'est l'effet Apple: la majeure partie de la valeur vient de la conception, de la recherche développement et les composants clefs, et pour le reste, il faut savoir importer des biens et des services intermédiaires de bonne qualité et à bon prix.

En clair, indique Martine Durand, de l'OCDE, «la compétitivité d'un pays dépend de plus en plus de son accès aux importations». Dans ce cadre, «les politiques protectionnistes peuvent avoir une incidence négative sur la position d'un pays». L'examen montre que la France participe encore très peu aux chaînes de valeur mondiales, hormis ses très grandes entreprises. Autrement dit, la sauvegarde de son industrie passe par plus d'intégration dans la mondialisation et non le contraire.

La mondialisation n'est pas sans risques, elle pose d'immenses problèmes d'adaptation, mais elle et elle seule offre des emplois de haut niveau. L'ouverture n'exclut pas de faire attention à la préservation d'entreprises importantes. L'Etat a un grand rôle à jouer. Mais si le discours politique s'arrête à la défensive, il conforte le renfermement. Et à ce jeu des illusions, les populistes seront toujours les plus forts.

Eric Le Boucher

Article également paru dans Les Echos

[1] US Employment Deindustrialization Policy Brief 13-27. Retourner à l'article

[2] Un nouveau regard sur la mondialisation, Martine Durand, «Problèmes économiques» novembre 2013. Retourner à l'article

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte