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L'Ukraine retourne dans le giron russe et Poutine change le visage de l'Europe

Base militaire à Kiev le 16 novembre  2013.  REUTERS/Gleb Garanich

Base militaire à Kiev le 16 novembre 2013. REUTERS/Gleb Garanich

La nouvelle victoire diplomatique enregistrée par Poutine sur l'Union européenne change les équilibres géopolitiques.

Vladimir Poutine vient d’engranger un nouveau succès diplomatique aux dépens de l’Union européenne: l’Ukraine a rompu les négociations avec Bruxelles pour la signature d’un accord d’association. C’est la première fois depuis l’éclatement de l’Urss en 1991 que le Kremlin parvient à empêcher une ancienne république soviétique de se rapprocher de l’Europe occidentale pour la maintenir dans le giron moscovite.

En 2004, les trois républiques baltes que Staline avait incluses dans l’Union soviétique grâce au pacte avec Hitler avaient rejoint l’UE et l’Otan. Moscou avait en vain mené campagne contre cette adhésion qui scellait la fin de la zone tampon que la diplomatie et l’armée soviétiques avaient réussi à mettre en place à la faveur de la deuxième guerre mondiale.

Neuf ans plus tard, une de ces républiques baltes, la Lituanie, préside l’Union européenne. C’est dans sa capitale Vilnius que devait être signé, le 27 et le 28 novembre, l’accord d’association et de partenariat entre l’UE et cinq anciennes républiques soviétiques: l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Géorgie, la Moldavie, l’Ukraine. La petite Arménie a déjà quitté la table des négociations sous la pression de la Russie.

Elle dépend de son grand voisin pour l’approvisionnement de son armée face à l’Azerbaïdjan avec lequel elle est en conflit pour l’enclave du Haut-Karabakh. Elle a rejoint la zone de libre-échange constituée autour de Moscou par la Biélorussie et le Kazakhstan.

Le berceau de la nation russe, instrumentalisé par Eltsine

 C’est pour Vladimir Poutine une belle prise mais ce n’est pas faire injure aux Arméniens que de souligner l’importance essentielle de l’Ukraine. Les Russes n’ont jamais vraiment accepté l’indépendance de ce pays qu’ils considèrent comme le berceau de leur nation, depuis la Rous de Kiev à la fin du Xe siècle.

Avec ses 45 millions d’habitants, dont la moitié environ est russophone, l’Ukraine est le deuxième Etat d’Europe par sa superficie. En 1991, Boris Eltsine a utilisé le séparatisme ukrainien pour se débarrasser de l’Urss et de son président Mikhaïl Gorbatchev. Mais depuis, les dirigeants de Moscou n’ont eu de cesse de ramener Kiev dans leur giron. Les premiers présidents ukrainiens – Leonid Kravtchouk et Leonid Koutchma— ont dirigé le pays dans le plus pur style postsoviétique, favorisant les oligarques et manipulant les élections.

Ce sont d’ailleurs les protestations populaires contre les fraudes électorales qui ont provoqué en 2004 la «révolution orange». Le «libéral» Viktor Iouchtchenko a finalement été porté à la présidence mais les rivalités entre les dirigeants du camp pro-occidental, notamment entre le président et Ioulia Timochenko, un temps chef du gouvernement, ont permis la victoire à la présidentielle de 2010 de l’ancien apparatchik prorusse Viktor Ianoukovitch.

Celui-ci a tenté une politique d’équilibre entre l’Europe et la Russie, conscient des avantages économiques présentés par un rapprochement avec l’UE et des inconvénients qu’apporterait une rupture avec ses voisins directs polonais et hongrois. L’accord d’association avec Bruxelles était lié avec des réformes politiques, judiciaires, sociales qui permettaient une modernisation de l’Ukraine comme la perspective d’adhésion avait accéléré la transformation des anciennes démocraties populaires d’Europe de l’Est après la chute du mur de Berlin. Sans pour autant être membre à part entière du club, l’Ukraine, comme les autres destinataires du partenariat oriental, devait profiter du grand marché européen, à la fois pour promouvoir ses exportations et attirer les investissements étrangers.

C’en était trop pour Moscou qui a usé du bâton et de la carotte pour détourner l’Ukraine de l’UE. Elle a menacé de durcir les normes pour les exportations ukrainiennes en Russie et de couper l’approvisionnement en gaz pendant que Gazprom promettait des contrats mirobolants si Kiev préférait la zone de libre-échange à la mode russe à l’association avec l’UE.

Le Kremlin a agi de la même manière avec la Moldavie, qui ne peut plus vendre son vin en Russie et risque de se voir privée de gaz. Mais elle n’a pas cédé au chantage. Quant à la Géorgie, la guerre menée en 2008 par les forces russes dans la région séparatiste d’Ossétie du sud a montré les limites de la souveraineté du gouvernement de Tbilissi, même s’il signe l’accord avec l’UE.

Le cas Timochenko, une erreur tactique pour une décision stratégique

Avec l’Ukraine, les menaces russes ont été efficaces. Le président Ianoukovitch a refusé de se rendre au sommet de Vilnius et a proposé en revanche la création d’une commission tripartite entre Kiev, la Russie et l’UE. C’est un grave échec pour les Européens, notamment les anciens pays d’Europe de l’Est pour qui l’Ukraine est un partenaire traditionnel et qui se retrouvent en première ligne face à la Russie.

Les Européens ont sans doute commis une erreur tactique en posant comme condition à la signature d’un accord avec Kiev à la libération de Ioulia Timochenko. Au moins à la possibilité pour l’ancienne chef du gouvernement, condamnée en 2011 à sept ans de prison pour abus de pouvoir dans la négociation de contrats gaziers avec la Russie, de se faire soigner en Allemagne.

C’était de la part de Bruxelles soumettre une décision stratégique fondamentale pour l’avenir du continent européen au sort d’une seule personne, héroïne certes de la «révolution orange» mais à l’aura largement ternie par ses liens avec les milieux affairistes.

En fait, le cas Timochenko était symbolique de l’état calamiteux du système judiciaire ukrainien dont Bruxelles exigeait la réforme. C’est bien ainsi que les autorités de Kiev l’ont compris. Le président s’est déchargé sur la Rada, le Parlement, pour décider du sort de la détenue et par là-même de l’avenir de l’accord d’association avec l’UE. A plusieurs reprises, la majorité des députés, membres du parti prorusse de Viktor Ianoukovitch, ont voté contre le transfert de Ioulia Timochenko en Allemagne.

Le chantage russe a payé. Vladimir Poutine peut se féliciter d’avoir marqué des points sur l’Union européenne alors que sa Communauté des Etats indépendants, pale réplique du Marché commun, n’attirait que des régimes dirigés par des satrapes postcommunistes. L’Ukraine est une proie de choix qui change les équilibres géopolitiques.

Daniel Vernet

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