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«Ici, en Centrafrique, nous vivons et nous mourons comme des animaux»

Beldo Ibrahim, avec sa fille, le 2 novembre 2013. La petite fille a été grièvement blessée lors d'une attaque, parce que les anti-balaka l'ont pris pour un garçon © Marcus Bleasdale / VII

Beldo Ibrahim, avec sa fille, le 2 novembre 2013. La petite fille a été grièvement blessée lors d'une attaque, parce que les anti-balaka l'ont pris pour un garçon © Marcus Bleasdale / VII

L'effondrement de la République centrafricaine est dramatique. Mais le pire des violences entre chrétiens et musulmans est-il à venir?

BOSSANGOA, République centrafricaine

Dans les salles de classe de RCA, les dates tracées à la craie sur les tableaux noirs remontent à mars dernier –mois durant lequel des rebelles de la Seleka se sont emparés du pouvoir. Soit le début du cauchemar. Depuis, les hommes d'armes de la Seleka (alliance, en sango, la langue locale) règnent par la terreur. Ils brûlent village après village, tirent aveuglément sur des civils depuis leurs pick-ups, exécutent les fermiers dans leurs champs, assassinent femmes et enfants. Leur brutalité continue de se propager, telles les métastases d'un cancer mortel.

Des centaines de milliers d'habitants ont été contraints de fuir leur foyer pour se cacher au fin fond de la brousse; nombre d'entre eux y succombent à la maladie. La préfecture d'Ouham, qui compte 170.000 déplacés, est la région la plus touchée du pays. Autour de Bossangoa (la capitale d'Ouham), on peut passer des heures derrière le volant sans croiser âme qui vive dans les villages –et le ronronnement d'un moteur suffit à effrayer les déplacés, qui arpentent les routes de terres constellées d'ornières dans l'espoir de trouver un refuge. 


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Au début du mois de novembre, je parcourais la région en compagnie du photographe Marcus Bleasdale pour rendre compte de cette violence généralisée. La population prenait souvent notre voiture pour un véhicule militaire de la Seleka. Un jour, des baluchons jetés à la hâte nous ont coupé la route: une famille avait fuit dans la brousse en nous entendant arriver. Nous avons trouvé un nourrisson en pleurs sur la route: ses parents l'avaient perdu en prenant la fuite.

L'échec de Bozizé

Lorsqu'ils sont sortis de leur cachette, quelques minutes plus tard, nous avons fait de notre mieux pour les rassurer. Ils nous ont expliqué qu'ils avaient marché toute la nuit pour atteindre Bossangoa. La ville abrite 40.000 personnes; elles y vivent les unes sur les autres dans des conditions déplorables autour d'une église catholique. «Il y a tant d'enfants qui meurent... du paludisme et de la fièvre typhoïde», nous explique le père de famille, qui est épuisé.

Ils ont fui leur ville à la mi-octobre, au lendemain d'un assaut de la Seleka qui a fait des dizaines de victimes.

«Il n'y a plus de nourriture, mais la plupart des gens se cachent encore dans la brousse car Bossangoa est très loin d'ici, et les routes ne sont pas sûres.»

Depuis l'indépendance avec la France (1960), la quasi-totalité des transitions politiques de la RCA ont été entachées de violence, et les responsables ont rarement été traduits en justice. Les récents événements ne font pas exception à la règle. La Seleka est une coalition de trois factions rebelles,  qui ont combattu chacune séparément le gouvernement central pendant plusieurs années. Elle a été créée à la fin 2012 en réaction à deux échecs du président François Bozizé.

Ce dernier n'est en effet pas parvenu à assurer le développement du nord du pays, région marginalisée où la sécurité et les services sociaux sont presque entièrement absents, contrairement à ses promesses. Il n'a par ailleurs pas fait le nécessaire pour organiser des accords de paix visant à organiser le partage le pouvoir.  En mars dernier, après une offensive de plusieurs mois, la Seleka a pris le contrôle de Bangui –la capitale de la RCA– et a renversé Bozizé.

La quasi-totalité des chefs et des combattants de la Seleka appartiennent à la petite communauté musulmane de la RCA, une communauté victime de discrimination de la part des leaders de la majorité chrétienne. De nombreux membres de la Seleka ne seraient pas citoyens de RCA, mais viendraient du Soudan et du Tchad.

Le nouveau président autoproclamé, Michel Djotodia, ancien leader de la Seleka, a exigé la dissolution des forces rebelles, mais elles continuent de régner par les armes, notamment dans le nord du pays.

Des victimes, des victimes, encore des victimes

La colère générée par les actions de la Seleka a donné naissance à un mouvement de résistance armée particulièrement brutal au cœur de la communauté chrétienne, un phénomène qui n'a fait qu'empirer la situation. En septembre dernier, une attaque contre les musulmans a fait des centaines de morts dans la région d'Ouham.

Une musulmane raconte ce que lui a dit l'un des combattants chrétiens:

«Les musulmans ont renversé le président Bozizé, et aucun musulman ne pourra vivre en sécurité tant que [la] Seleka restera en place.»

Lors d'un autre massacre de musulmans, le même mois, un chef de milice a déclaré aux villageois qu'il venait de faire prisonniers:

«Nous tuerons tous les musulmans, et nous tuerons tout votre bétail.»

Peu après, ses hommes ont coupé la gorge d'un homme et fait feu sur les autres –quatre victimes de plus. 

Si rien n'est entrepris, la RCA pourrait bientôt s'enliser dans un grave conflit religieux intercommunautaire –et les bains de sang à venir seront bien plus importants que ceux que nous observons aujourd'hui.

Au début du mois de novembre, les Nations unies ont mis en garde la communauté internationale: selon elles, le conflit actuel pourrait se transformer en génocide. Et selon les témoignages des survivants et des témoins des actes de violence, l'ampleur du bilan humain s'avère déjà particulièrement choquante.

Nicole Faraganda, 34 ans, a donné naissance à une petite fille le 9 octobre dans le village de Wikamo (région d'Ouham). Le lendemain, quatre véhicules ont déferlé sur sa hutte; à leur bord, des combattants de la Seleka ont fait feu sur les habitants (qui prenaient la fuite). Nicole se remettait encore de son accouchement et s'est donc montrée plus lente que les autres villageois.

Il a essayé de se cacher, mais ils l'ont trouvé et abattu

Les combattants l'ont abattue, ainsi que son voisin Samuel Denamjora, un garçon âgé de 12 ans. Ils sont sortis de leurs véhicules et ont pillé l'école et l'hôpital du village, brûlant l'ensemble des huttes au toit de chaume.

Ils se sont alors dirigés vers le bourg d'Ouham Bac, où ils ont abattu neuf civils. Trois autres sont morts noyés après avoir sauté dans une rivière à courant très rapide pour échapper aux tireurs. L'une des victimes, Gaston Sanbogai (22 ans), était aveugle; ses voisins l'avaient abandonné en prenant la fuite. Il a essayé de se cacher dans les buissons non loin de sa maison, mais les combattants de la Seleka l'ont trouvé, l'ont tiré de sa cachette puis l'ont abattu.

Dans le bourg de Ndjo, qui est grand mais aujourd'hui presque désert, nous avons demandé aux quelques villageois que nous avons pu trouver de nous montrer leurs cachettes dans la brousse. Nous avons traversé une rivière –l'eau nous arrivait jusqu'à la taille– et parcouru des pistes étroites, quatre kilomètres durant.

Dans le premier abri en appentis, nous avons trouvé Rafael Newane, le chef du village de Ndjo, un homme plein de dignité au visage creusé par le chagrin. Il nous a montré les tombes de deux de ses petits-enfants, Frediane Mobene, neuf mois, et Oreli Newane, six mois. Le paludisme les a emportés quelques semaines plus tôt, à trois jours d'intervalle. Ils ne disposaient d'aucun traitement.

Au second abri, nous avons rencontré Placide Yamini, le médecin de Ndjo. Il venait d'enterrer sa sœur, morte du paludisme 48 heures plus tôt. Il nous a expliqué que la maladie emportait quatre ou cinq villageois déplacés par semaine. En dépit de sa formation médicale, il est incapable de venir en aide à la plupart des malades: les combattants de la Seleka ont pillé l'hôpital et la pharmacie de la ville le 16 septembre.

Yamini n'a plus de médicaments. Il nous a montré sa petite trousse médicale, qui ne contenait qu'un pansement et quelques instruments chirurgicaux. Puis il nous a expliqué que les choses en étaient là depuis que la Seleka avait pris le pouvoir. «Ici, nous vivons et nous mourons comme des animaux», a-t-il ajouté, parvenant à peine à contenir sa colère.

Ceux qui ont réussi à atteindre Bossangoa vivent dans des conditions désespérées: autour de l'église catholique de la ville, chaque structure (le séminaire, la maison d'hôte, l'école, la bibliothèque, les salles de stockage, le terrain de football et les champs alentour), chaque centimètre carré est occupé par les réfugiés, tous chrétiens. Le camp est surpeuplé, le brouhaha est incessant et les fumées de cuisson sont omniprésentes; il est donc difficile de se frayer un chemin entre les petites tentes, à peine assez grandes pour deux personnes –mais qui abritent des familles entières. Nous avons dû faire appel à des guides locaux pour ne pas nous perdre.

Une ville refuge

A deux pas d'ici, des centaines de déplacés musulmans ont trouvé refuge dans l'école de la ville. Cette séparation, et la présence de combattants de la Seleka à Bossangoa –sous le commandement d'un homme qui se fait appeler le général Yaya et ne parle qu'en arabe– nous rappelle que même si la ville est un lieu de refuge pour les villageois qui n'ont nulle part où aller, les lieux ne sont pas complètement sûrs. 

Un jour, alors que nous marchions au cœur du camp de l'église, un garçon chrétien est venu chercher le prêtre en courant pour lui dire que son oncle venait d'être abattu par des combattants de la Seleka à un poste de contrôle, non loin de là. Lorsque nous sommes allés enquêter sur place, nous avons trouvé l'oncle en vie, mais roué de coups.

Il avait pénétré dans le quartier musulman pour y chercher du bétail égaré. Une réfugiée musulmane s'est mise à lui crier dessus, et a demandé aux combattants de la Seleka de le tuer, accusant ses parents de lutter contre la coalition. Les hommes en armes l'ont battu à coups de crosses, puis ont sorti un couteau pour l'égorger. Il s'est débattu et a réussi à prendre la fuite. Les combattants ont fait feu, mais l'ont manqué.

L'agriculture est devenue une activité des plus dangereuses pour les civils assiégés de Bossangoa. Des fermiers tombent sous les balles presque quotidiennement; les combattants –et des éleveurs bovins– les prennent pour cible. Pourtant, nombre d'entre eux prennent des risques démesurés pour aller chercher dans leurs champs de quoi se nourrir.

Le 24 octobre, Rhierry Demokossai, 40 ans, père de cinq enfants, travaillait dans son champ de manioc en compagnie de plusieurs voisins. Quatre combattants de la Seleka se sont approchés du groupe, à pied. Sa veuve raconte qu'ils lui ont tiré une balle dans la tête et qu'ils ont abattu deux de ses voisins. Les victimes n'avaient fait aucune provocation.  

La Seleka a commis ce type d'exaction pendant plusieurs mois, puis les communautés à forte majorité chrétienne ont commencé à organiser une riposte armée. Bozizé, le président déchu, avait mis en place des forces locales d'auto-défense pour lutter contre une vague de criminalité (des gangs de voleurs, les «coupeurs de route*», sévissaient alors).

Seleka vs. anti-balaka

Aujourd'hui, ces milices, surnommées «anti-balaka» (balaka signifie machette en sango) combattent la Seleka. Ses membres sont armés d'armes de chasse, de couteaux et d'épées de fabrication artisanale. Ils se parent de fétiches colorés sensés les protéger des balles.

Nous avons rencontré l'un des chefs des forces anti-balaka dans la région d'Ouham. Il nous a tenu ces propos:

«Les anti-balaka sont exclusivement chrétiens, et notre but est de libérer la population chrétienne du joug des musulmans. Nous ne sommes pas un groupe rebelle, nous voulons simplement combattre la Seleka et protéger la population de leurs agissements. Nous sommes la jeunesse, organisée par nos propres soins avec l'auto-défense comme seul but.»

Fait inquiétant, les anti-balaka ne se contentent pas de viser la Seleka: ils ont déjà dévasté plusieurs communautés musulmanes.

Le 6 septembre, au petit matin, les forces anti-balaka se sont alliées à des soldats loyaux à Bozizé pour mener une série d'attaques-surprise brutales et quasi-simultanée contre des bases de la Seleka et des communautés musulmanes dans plusieurs villages aux alentours de Bossangoa, faisant des dizaines de victimes. Les assaillants visaient les musulmans de sexe masculin, quel que soit leur âge. Tala Astita, 55 ans, était dans la ville de Zere pendant l'assaut du quartier musulman, qui a commencé à cinq heures du matin.

À REGARDER
» Le photoreportage de Marcus Bleadale

Des combattants armés d'AK-47 ont fait irruption chez elle et ont ordonné à son mari, Bouba Gai, et à son fils de 13 ans, Halidou Bouba, de s'allonger avant de les tuer à coups de machettes. Les assaillants ont mis le feu à leur maison et ont jeté les deux corps dans les flammes. D'autres musulmans ont connu le même sort. 

Les musulmans de sexe masculin, quel que soit leur âge

Astita a échappé à la mort en parvenant à convaincre les assassins qu'elle était chrétienne. Elle s'est cachée pendant plusieurs semaines dans la brousse, et a déguisé en fille son fils de 3 ans, lui mettant des boucles d'oreille pour le sauver. Sa fille de 14 ans, Kande Bouba, l'autre femme de son mari et la fille de cette dernière (qui a 4 ans) ont été capturées par les anti-balaka pendant l'assaut et n'ont toujours pas été retrouvées. 

Au même moment, les forces anti-balaka ont pris d'assaut des dizaines d'élevages musulmans de bétail. Elles ont fait plusieurs victimes et volé des milliers de bêtes. Les Mbororo, musulmans nomades, ont été traités avec une brutalité toute particulière: les fermiers chrétiens les détestent depuis bien longtemps (le bétail des nomades traverse souvent leurs champs et détruit leurs récoltes).

Les tensions entre chrétiens sédentaires et musulmans nomades montrent que le contrôle de la terre ajoute une dimension de plus à la violence qui fait rage en RCA; une situation similaire à celle qui prévalait au Darfour.

Aishatu Isa, une Mbororo d'une quarantaine d'années, était dans un élevage près de la ville de Ber Zemba lorsque des combattants ont attaqué aux environs de midi. Ils les ont encerclé et lui ont arraché son fils de 3 ans, Khalidou Ngadjo. Tous les hommes et les garçons du camp ont été capturés. Les assaillants ont tranché la gorge du jeune garçon, puis ont fait subir le même sort à Bouba Keriyo, 10 ans, et Tahirou, 14 ans. Ils ont également égorgé l'un des adultes, Yaya Douka.

Ils ont laissé les femmes s'enfuir après les avoir forcées à assister aux exécutions –mais en prenant la fuite, elles ont entendu les combattants débattre de leur sort, certains d'entre eux arguant qu'il aurait été préférable de les abattre.

Face aux attaques des anti-balakas, les combattants de la Seleka ont lancé des opérations de représailles contre des communautés chrétiennes. Ce cycle vicieux de violence interreligieuse va s'intensifiant et menace de se transformer en guerre ouverte entre chrétiens et musulmans.

Cycle vicieux

Pour l'heure, la communauté internationale n'est quasiment pas intervenue. Une force militaire africaine de taille restreinte, la Fomac, reste généralement cantonnée dans ses bases et se plie souvent à l'autorité de la Seleka. Ses membres ne viennent donc que rarement en aide aux civils, et se contentent généralement de leur vendre de la bière dans leur camp de Bossangoa —un commerce florissant.

Il faudrait faire intervenir une force de maintien de la paix plus importante, comme la brigade d'intervention récemment déployée par les Nations unies dans un pays voisin (la République démocratique du Congo).

Il est également nécessaire de protéger les organisations humanitaires, qui ont été prises pour cibles par la Seleka, pour leur permettre de venir en aide à la population, et ce sans entraves. L'essentiel de la nourriture, de l'eau et de l'assistance médicale destinée aux réfugiés ne leur est pas parvenu; dans bien des villages que nous avons visités, nous étions les premiers étrangers que les habitants rencontraient depuis que la Seleka a pris le pouvoir.

Lorsque nous avons rebroussé chemin après avoir sillonné la région d'Ouham, nous n'avons pas semé la panique, comme cela avait été le cas à notre arrivée: des villageois sont sortis de la brousse pour nous faire signe et nous crier:

«Merci!*»

Notre voiture n'abritait aucun casseur, aucun bourreau. Ceci suffisait à en faire une lueur d'espoir.

Le peuple centrafricain mérite mieux. Il mérite qu'on l'aide dès aujourd'hui. Il mérite qu'on lui rende justice demain. D'abord en punissant les responsables des exactions. Puis en brisant le cycle vicieux de la violence et de l'impunité, un cycle qui accable depuis bien trop longtemps la République centrafricaine.

Peter Bouckaert

Traduit par Jean-Clémen Nau

* En français dans le texte (NDT)

À REGARDER
» Le photoreportage de Marcus Bleadale

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