Monde

Le nucléaire iranien, civil ou militaire... Mais de quoi parle-t-on au juste?

Michel Alberganti, mis à jour le 21.11.2013 à 16 h 15

Pourquoi le taux d’enrichissement de l’uranium 235 est au cœur des négociations avec l’Iran.

Centrale nucléaire de Bushehr, 1.200 km au sud de Téhéran, en 2010. REUTERS/IRNA/Mohammad Babaie

Centrale nucléaire de Bushehr, 1.200 km au sud de Téhéran, en 2010. REUTERS/IRNA/Mohammad Babaie

Parmi les exigences posées par les six pays qui négocient avec l’Iran en ce moment à Genève, on trouve la suspension de l’enrichissement de l’uranium à 20%. Une mesure très technique se trouve ainsi au centre de tractations très politiques et géostratégiques. Pour la comprendre, il faut revenir sur les processus exploités par les industries nucléaires civiles et militaires.

Pour qu’une réaction en chaîne se produise, dans une centrale ou dans une bombe, on utilise de l’uranium. Il s’agit d’un métal radioactif que l’on trouve dans la nature, dont les réserves ne sont pas infinies, loin là. A l’état de minerai, l’uranium est constitué de deux composants (isotopes) qui sont l’uranium 238 et l’uranium 235.

Seul l’uranium 235 est exploitable pour réaliser une réaction de fission. Malheureusement, le minerai est constitué à 99,7% avec de l’uranium 238. Pas de chance pour les ingénieurs du nucléaire. D’autant que plus l’uranium 238 est présent dans le mélange, plus il gène la propagation des réactions de fission de l’uranium 235. Il est donc impératif d’augmenter la proportion de ce dernier.

Plusieurs technologies existent pour obtenir ce résultat mais celle qui a le vent en poupe est la centrifugation. D’où toute l’attention que l’on porte à l’acquisition de centrifugeuses par l’Iran. Le principe n’est guère différent ce celui qui sert à écrémer le lait en le séparant de la crème. Il exploite la légère différence de masse qui existe entre les uraniums 238 et 235.

Ce procédé ne permet pas d’obtenir le résultat voulu du premier coup. En fait, plus on écrème, plus la concentration en uranium 235 augmente. On parle aussi d’enrichissement. Pour cela, on passe plusieurs fois par la centrifugeuse. 

Ce phénomène est au cœur du débat sur le contrôle du nucléaire iranien. Il serait beaucoup plus simple que les différents stades de l’enrichissement fassent appel à des technologies différentes. Ce n’est pas le cas. Le même processus de centrifugation permet de passer d’un simple combustible pour centrales nucléaires à un composant essentiel pour bombe atomique...

Ainsi, le degré d’enrichissement du combustible en uranium 235 détermine ses usages:

DE 3% À 5% Utilisation dans les réacteurs des centrales nucléaires à eau légère qui sont les plus répandus dans le monde.

DE 12% À 20% Utilisation dans les réacteurs nucléaires de recherche. Le taux de 20% constitue la limite supérieure définie par la règlementation internationale pour définir l’uranium faiblement enrichi.

PLUS DE 20% L’uranium est alors qualifié de «hautement enrichi». Il est utilisé aux alentours de 26% dans certains réacteurs à neutrons rapides comme celui du prototype Fermi-1 à Newport aux Etats-Unis qui a subi une fusion partielle du réacteur en 1966 avant d’être arrêté en 1972. L’uranium utilisé par les moteurs à propulsion nucléaire comme ceux des porte-avions ou des sous-marins peuvent atteindre des taux compris entre 50 et 90%. 

PLUS DE 85% On parle alors d’uranium de qualité militaire. A partir de 85%, il est possible de fabriquer une bombe atomique. En dessous, même si c’est théoriquement possible, la présence trop importante d’uranium 238 limite le phénomène de réaction en chaine. 

Quand on est à 20%, 90% du travail pour arriver à 90% est déjà fait. En fait, le plus dur est d'atteindre 3,5%, ce qui représente 75% du travail. Donc, pour passer de 20% à 90%, c'est très rapide. Quelques semaines ou quelques mois, tout dépend de la quantité à produire.

La fabrication d’uranium de qualité militaire dépend donc du taux d’enrichissement obtenu. On constate que le processus n’est guère maîtrisable dans la mesure où ce sont les mêmes technologies qui permettent de fabriquer du combustible nucléaire civil ou de l’uranium militaire.

C’est à l’évidence sur cette ambigüité que joue l’Iran. En réclamant le droit d’accéder au nucléaire civil, le pays s’équipe d’installations de centrifugation qui peuvent lui permettre de produire de l’uranium de qualité militaire.

Le seul moyen efficace pour contrôler la situation serait de priver l’Iran de tout moyen propre de fabrication de combustible nucléaire et de le contraindre à importer son uranium enrichi. Ce qui irait, bien entendu, à l’encontre de son indépendance énergétique. 

Si l’Iran tient bon dans les négociations, c’est pour défendre son droit à maîtriser sa filière nucléaire. Le pays dispose d’une usine d’enrichissement de l’uranium à Fordow, sous la montagne de Qom. Là, selon l’AIEA, un stock d’uranium enrichi à 20% atteignant 195 kg aurait déjà été produit, selon l’agence internationale e l’énergie atomique (AIEA). Il faut au moins 50 kg d'uranium 235 très pur (au dessus de 90% d'enrichissement) pour atteindre la masse critique sans réflecteur. Moins avec un réflecteur qui renvoie les neutrons vers l'intérieur de la masse d'uranium. Little Boy (Hiroshima) contenait 64 kg d'uranium 235 dont 700 grammes sont entrés en fission.

La position des pays dits P5+1 (Etats-Unis, Russie, Chine, France, Grande-Bretagne et l'Allemagne) lors des négociations de Genève vise l’arrêt de l’enrichissement à 20% et l’appauvrissement de la moitié du stock existant pour la ramener à 3,5%, c’est-à-dire le niveau d’exploitation par les centrales nucléaires. Le seul dont l’Iran a véritablement besoin pour les applications de production d’électricité.

Outre l’étrange compromis qui conduirait l’Iran à conserver la moitié de son stock actuel d’uranium enrichi à 20%, la position du P5+1 semble à la fois délicate à tenir, improbable à faire appliquer et difficile à contrôler dans le temps. Sauf à ce que l’Iran accepte la présence permanente d’observateurs internationaux...

Le paradoxe de la position iranienne tient dans le fait que son objectif civil se trouve mis en accusation pour des raisons militaires. Pour démontrer sa bonne foi et l’absence de tout projet de fabrication d’un armement nucléaire, l’Iran pourrait très bien accepter de limiter l’enrichissement se son uranium à 3,5%, voire 7%.

D’un autre coté, le P5+1 pourrait considérer que l’uranium enrichi à 20% déjà produit reste loin de la qualité militaire supérieure à 90%. L’interdiction d’aller jusque-là revient à refuser à l’Iran le droit de disposer des différents taux correspondant au combustible faiblement enrichi, ce que Téhéran considère comme une discrimination. L’Iran n’aurait droit qu’à l’enrichissement minimal.

Des deux côtés, donc, une certaine mauvaise foi et pas mal d’ambigüité règnent. Le P5+1 cherche à obtenir une marge de sécurité importante. Peut-être trop importante pour avoir des chances d’être acceptable.

Michel Alberganti

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