France

Le nouveau Notre Père français est un peu plus espagnol

Maïlys Masimbert, mis à jour le 28.11.2013 à 10 h 08

Les catholiques ont découvert ces jours-ci une nouvelle Bible liturgique, et avec elle la modification du Notre Père. Une nouvelle traduction qui rapproche la VF de certaines versions étrangères... pour l'en éloigner d'autres.

Our Father. EvelynGiggles via FlickrCC License by

Our Father. EvelynGiggles via FlickrCC License by

Vous en avez sans doute entendu parler: le Notre Père a changé. En fait, ce qui change, c’est même toute la Bible, dont la nouvelle traduction liturgique a été publiée le 22 novembre, mettant fin à dix-sept années de travaux réalisés par 70 spécialistes –théologiens, poètes, exégètes, écrivains, historiens, traducteurs ou hymnographes.

Dans cette nouvelle version, le Notre Père voit sa sixième demande évoluer: «Et ne nous soumet pas à la tentation» devient «Et ne nous laisse pas entrer en tentation».

Le changement n’est en apparence pas flagrant, mais pour les fidèles, le sens de la phrase devient autre. L'ancienne version présente dans la Bible liturgique, qui date de 1974, pouvait laisser supposer que Dieu lui-même entraînait les hommes sur le chemin du péché. Avec la nouvelle traduction, cette ambiguïté est levée.

Les francophones ne sont pas les seuls à s'être lancés dans ces grands travaux, qui s'inscrivent «dans un mouvement mondial de traduction qui consiste à revoir les textes qui servent à la liturgie», note Frédéric Bergeret, secrétaire général de l’Association épiscopale liturgique pour les pays francophones (AELF). «Tous les pays ont le souci d'être plus précis, d'avoir des textes de qualité.» 

Et si pour toutes les langues, le but est de se rapprocher au maximum des textes sources, il n'en reste pas moins que parfois, le sens varie légèrement d'une version à une autre. Par exemple, les modifications du Notre Père français, aussi minimes soient-elles, le rapprochent un peu plus de certaines versions vernaculaires de la prière et l'éloignent d’autres.

Eloignement de l'italien, de l'allemand et de l'anglais

Le Notre Père français se rapproche désormais davantage des versions espagnole («No nos dejes caer en tentación») et portugaise («E não nos deixeis cair em tentação»). Danielle Conge, traductrice indépendante et enseignante au master traduction de l’Ecole supérieure des interprètes et traducteurs (ESIT), est formelle:

«"Caer" ou "cair" veut dire littéralement "tomber", donc le sens est bien "ne nous laisse pas succomber à la tentation" ou "entrer en tentation".»

La nouvelle traduction française s’éloigne en revanche de la version italienne («E non ci indurre in tentazione»), analyse Sandrine Détienne, traductrice et enseignante à l'ESIT. Ainsi que de la version anglophone («And lead us not into temptation»), dans laquelle le verbe «to lead» est actif,  explique Laure Bataillou, une des ses collègues anglophones:

«Le sens est donc "ne nous guide pas vers la tentation", proche de la version ancienne en français avec "soumettre".»

Quant à l’actuelle version allemande, elle est également plus proche de l’ancienne traduction française puisque le verbe «führen», employé dans la strophe «und führe uns nicht in Versuchung, sondern erlöse uns von dem Übel», signifie conduire vers quelque chose. Analyse de Fanny Lami, traductrice spécialisée dans la langue allemande:

«La phrase implique donc bien une action de Dieu, comparable au verbe “soumettre“ employé dans l’ancienne version française.»

Il faudra attendre 2016

Pour l’instant, ces comparaisons restent néanmoins théoriques: il faudra attendre la traduction du nouveau missel —prévue aux alentours de 2016— pour connaître la version définitive que les fidèles utiliseront pour prier.

Frédéric Bergeret, qui a assisté et coordonné la fin des travaux de traduction de la nouvelle Bible liturgique, rappelle que c'est elle qui compte:

«Déjà, dans l’ancienne traduction de la Bible liturgique, aucune des versions du Notre Père dans les évangiles selon Saint Matthieu et Saint Luc n’est exactement celle présente dans les missels actuels.»

En effet, quand les fidèles récitent le Notre Père aujourd’hui, ils disent: «Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensé.» Or, dans l’évangile selon Saint Matthieu, on trouve: «Remets-nous nos dettes, comme nous les avons remises nous-mêmes à ceux qui nous devaient» (chapitre 6, verset 12). Et dans l’évangile selon Saint Luc, on lit: «Pardonne-nous nos péchés, car nous-mêmes nous pardonnons à tous ceux qui ont des torts envers nous» (chapitre 11, verset 4).

Reste à savoir comment les catholiques francophones accueilleront ce nouveau missel. Pour les pays qui ont déjà procédé à des changements, ça ne s’est pas passé sans heurts. Les évêques allemands ont même demandé la suspension des travaux de traduction en septembre dernier, au motif que la nouvelle version ne correspondait pas au langage utilisé par les fidèles.

Maïlys Masimbert

Maïlys Masimbert
Maïlys Masimbert (106 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte