France

Et si on arrêtait de focaliser sur la vidéosurveillance?

Andréa Fradin, mis à jour le 21.11.2013 à 18 h 29

La traque du «tireur parisien», puis l'arrestation d'Abdelhakim Dekhar, a ramené dans les médias la sempiternelle question de l'efficacité des caméras dans une enquête policière.

Compilation des images du suspect diffusées avant son arrestation dans la soirée du 20 novembre 2013.

Compilation des images du suspect diffusées avant son arrestation dans la soirée du 20 novembre 2013.

Il aura finalement fallu six jours à la police pour appréhender celui qu’elle soupçonne d’être le «tireur de Libération». Abdelhakim Dekhar a été interpellé mercredi soir à la suite du témoignage d'une de ses connaissances qui l’avait reconnu notamment grâce à une des images issues de la vidéosurveillance diffusées par les autorités. Son ADN a été comparé aux traces laissées par le tireur et cela correspond.

Cette enquête a abouti rapidement grâce à tout le panel des outils mis à disposition de la police, et pourtant, un sujet a dominé: celui de l’efficacité, ou non, de la vidéosurveillance. Trois attitudes prévalaient. Celle du ministre de l’Intérieur Manuel Valls qui en vantait les mérites: «La vidéoprotection est indispensable pour élucider un certain nombre d'affaires.»

D'autres, mais c'était avant l'arrestation de Dekhar, se sont émus de la faiblesse du maillage de caméras déployées dans la capitale, qui se doit d'être renforcé. Ainsi, la candidate UMP à la mairie de Paris Nathalie Kosciusko-Morizet a par exemple pointé le peu d’enthousiasme de la municipalité socialiste à l’égard du déploiement des caméras de sécurité, affirmant «espérer que ce qui se passe [fasse] enfin réfléchir tous ceux qui, depuis des années, sont tellement réticents vis-à-vis de la vidéosurveillance».

Enfin, certains estimaient au contraire que cette affaire est la preuve de l’inefficacité intrinsèque de ce dispositif: «Que doit-on conclure de cette affaire? Que la vidéosurveillance est inutile pour garantir notre sécurité, écrit par exemple dans une tribune au Huffington Post le représentant du Parti Pirate d’Ile-de-France, Alexis Kraland. [...] Il faut donc démanteler ces caméras.»

Deux solutions radicalement opposées –avec la position médiane de NKM– mais une même constante: un intérêt très fort porté sur la seule vidéosurveillance, outil, parmi tant d’autres, d’une enquête de police.

40.000 caméras

Le discours est familier: à chaque affaire sanglante, Merah à Toulouse, frères Tsarnaev à Boston, ou attentats de Londres, la même rengaine de pro et d’anti-caméras. Qu’on soit pour ou contre, la question de leur installation se pose désormais systématiquement dans la politique sécuritaire des villes: Londres est réputée pour disposer d’un très grand nombre d’appareils, la municipalité de Toulouse, lors de l’affaire Merah, avait exprimé sa réticence à cet égard.

Trop de caméras? Pas assez? Ce qui est certain, c’est qu’à Paris, il y en a des dizaines de milliers. Difficile d’obtenir un décompte exhaustif, mais à la louche, entre celle de la préfecture de Paris (993 au janvier 2013, précise Le Monde), de la la RATP (27.500), de la SNCF (près de 11.000), il y aurait près de 40.000 caméras. Sans compter les dispositifs installés à l’entrée des banques, des boutiques, et de bien d’autres bâtiments publics.

Un réseau impressionnant, auquel ont accès les services de police, comme l’écrivait le journaliste Jean-Marc Manach en 2011, «d’un simple clic». Autant dire qu’entre vendredi 15 novembre 6h50, date de son irruption dans les locaux de BFM TV, et le mercredi 20 novembre 19h, date de son arrestation dans un parking de Bois-Colombes, au nord-ouest de Paris, Abdelhakim Dekhar a eu maintes fois l’occasion de croiser la route d’une caméra de surveillance.

Impossible d’en faire le calcul exact. Le collectif collectif parisien sous-surveillance.net identifie et place les caméras de la capitale sur une carte interactive. Un de ses membres nous confie:

«J’ai hésité à refaire son trajet, mais c’est un énorme boulot. Rien que les Champs-Elysées, c’est au moins 2h de mapping je pense!»

Leur travail, mixé aux informations fournies notamment par la préfecture de police de Paris, permet néanmoins de s’assurer que le tireur n’a pas pu se camoufler dans de nombreuses zones d’ombres: 3 caméras à proximité directe de Libération, une dizaine sur la place de la République où il se serait engouffré dans une bouche de métro, 181 caméras installées à la Défense par Defacto, du nom de l'établissement public qui gère ce vaste quartier, où il a débarqué par la suite pour faire feu sur l’immeuble de la Société Générale (qui a d'ailleurs obtenu en avril dernier l’autorisation [PDF] d’installer une caméra extérieure), 4 à proximité directe de la rue Ponthieu près des Champs-Elysées, où un automobiliste pris en otage aurait déposé le suspect après son passage dans le quartier d'affaire parisien.

Les quartiers parisiens de République et des Champs-Elysées, où est passé le tireur de Libération. En vert, les caméras de la préfecture de police, en bleu, les caméras privées et en rouge, publiques. Travail réalisé par le collectif Paris sous surveillance.

«Dans le métro, on est forcément pris»

Sans oublier, bien sûr, les transports en commun, dont sont issues deux des images du suspect diffusées par les autorités.

«C’est une chance pour les enquêteurs qu’il soit descendu dans le métro, note Tanguy Le Goff. Il y a des caméras sur tous les quais et quasiment dans tous les couloirs!»

Contactée, la RATP confirme avoir équipé de la sorte les métros, les RER, ainsi que les tramways. Elle précise que la consultation des images sur les deux premiers «se fait en temps réel dans les PC de sécurité de la RATP et de la police», quand la visualisation sur le matériel des bus et des tranways «se fait en différé». Un maillage de caméras resserré, auquel il faut également ajouter un réseau de caméras embarquées sur des lignes de métro et de RER plus modernes, telles que les lignes 1, 9, 2 ou 14. 

Une image du suspect diffusée par la préfecture de police de Paris.

Avec tout ça, les enquêteurs n’ont diffusé que trois images du suspect –matériel de BFM exclu (rien ne dit que ce sont les seules images dont ils disposaient). Images par ailleurs peu exploitables: la première, prise de nuit à un arrêt de tramway, la seconde, plan d'une rue à proximité de Libération, la dernière, plus nette mais loin d'être en haute résolution, sur un quai métro. Une vidéo, trois clichés. Le bilan est-il trop maigre face à l'importance du dispositif déployé? Tanguy Le Goff, sociologue à l’Institut d’aménagement et d’urbanisme d’Ile-de-France qui a étudié le travail des vidéosurveillants:

 «Les chances de repérer certains individus sont limitées. Il faut espérer que les images soient bien enregistrées, que la caméra fonctionne et qu’elle soit en plan fixe sur lui au moment de son passage. [...] Sans compter qu’il est très difficile de retracer un itinéraire, de trouver la bonne caméra qui y correspond, au bon moment, avec le bon angle! Il y a plusieurs milliers de caméras avec plusieurs milliers d’heures…»

Conclusion du sociologue: «On ne peut pas leur reprocher [d’avoir mis] du temps [face à ce] travail de bénédictins.»

On n’est pas dans un film!

Comment expliquer cette focalisation unanime sur la vidéosurveillance alors que l’identification de l’ADN ou l’analyse balistique suscitent bien moins les passions lors d’une enquête?

Pour Tanguy Le Goff, la question n’est pas simple.

«Peut-être est-ce lié à la culture de l’image: les images de vidéosurveillance peuvent être réutilisées dans les médias. A la différence de l’analyse des éléments ADN, elles peuvent servir à construire un récit.»

Pour lui, l’attente placée dans les résultats de la vidéosurveillance, qui se doivent d'être immédiats, tient beaucoup à l’imaginaire esthétique des séries et des films, qui «ont largement contribué à l’image positive de la vidéosurveillance».

Dans la vraie vie, il n’y a pas –ou très rarement– de suivi de suspects en temps réel. Les enquêteurs ne sautent pas de caméra en caméra, tout simplement parce qu’il n’y a pas «en permanence des yeux derrière les caméras». Et quand une image est agrandie après la prise de vue, sa qualité reste médiocre. Minority Report ne se joue pas en secret derrière les portes des PC de sécurité. Et c'est plutôt une bonne nouvelle.

«Non, Big Brother ne nous regarde pas en permanence, reprend Tanguy Le Goff. Oui, l’information circule, mais il n’y a pas d’espionnage permanent.» Une réalité qui permet aussi de «relativiser les critiques à l’égard de la vidéosurveillance», note le chercheur. Il met en garde partisans et pourfendeurs de ce dispositif, animés selon lui d’un même mécanisme:

«Des deux côtés, il ne faut pas qu’ils construisent cette espèce d’enchantement technologique.»

Et rappelle un élément essentiel, «trop souvent oublié» selon lui: l'élément humain.

«Cet outil n'a de sens que couplé à l'intelligence humaine.»

Intelligence humaine des opérateurs qui observent les images, mais aussi du moindre individu susceptible d'être témoins.

«Le recours essentiel, c'est la population. La vidéosurveillance permet d'affiner un portrait-robot, puis de mener une enquête de voisinage.»

Sans humain, pas d'identification. Une réalité rappelée par le dénouement de l'affaire.

De ce fait, le discours sur l'efficacité de la vidéosurveillance dans la résolution d'une enquête «est à la fois vrai et à la fois faux», souligne le chercheur.

«C'est un outil important, mais au même titre que l'ADN, la comparaison des douilles et surtout, les témoignages.»

Critiquer l'inefficacité, c'est renforcer la vidéosurveillance

Une réflexion qui comporte un autre biais, soulève Sabine Blanc, journaliste spécialiste du sujet: «A trop dire que la vidéosurveillance est inefficace, on risque aussi de provoquer le renforcement de ce dispositif. C'est le paradoxe du discours des opposants.»

Le collectif Paris sous surveillance reconnaît cette «ambiguïté du discours sur l'efficacité»: «Si ça ne marche pas, c'est que le médicament n'était pas assez dosé.» Un de ses membres s'inquiète des conséquences de cette posture:

«Le dispositif laisse encore pas mal de possibilités pour agir dans la ville. Ce n'est pas encore totalement étanche. Pour l'instant, parce qu'il n'y a pas encore les drones, l'interconnexion des systèmes de gestion de transports, les lectures automatiques de plaques... Mais l'étonnement et la petite polémique sur l'inefficacité de la vidéosurveillance pour retrouver [un individu comme] une aiguille dans une botte de foin trace la route vers ces solutions.»

Des dispositifs plus souples et réactifs, susceptibles de compromettre bien davantage les libertés individuelles que des milliers de caméras fixes. Ces derniers existent déjà: le collectif Paris sous surveillance pointe vers Oakland, ou le partenariat établi entre New York et Microsoft. De même, la reconnaissance faciale est une technologie qui fonctionne, même si Tanguy Le Goff assure qu'elle n'est pas mise en place en France.

Mais ces systèmes intelligents représentent l'avenir:

«Les équipementiers de vidéosurveillance le reconnaissent sans problème: ils ne sont pas bon en prévention. Mais ils disent aussi que demain, ils le seront. Avec des caméras plus "intelligentes", capables de détecter les comportements anormaux ou de faire de la reconnaissance faciale.»

Du coup, pour éviter qu'elle devienne effectivement efficace en temps réel, si on arrêtait un peu de se focaliser sur la vidéosurveillance?

Andréa Fradin

Andréa Fradin
Andréa Fradin (204 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte