Culture

Cinéma français: trois victoires et un chantier

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 24.11.2013 à 21 h 40

Sur la signature de la convention collective comme sur les négociations transatlantiques et les systèmes d’aide nationaux à la production, le secteur a remporté en 2013 des succès qui ne doivent pas masquer le problème auquel il est confronté: celui du «toujours plus».

Au Festival Lumière à Lyon, en octobre 2013. REUTERS/Robert Pratta.

Au Festival Lumière à Lyon, en octobre 2013. REUTERS/Robert Pratta.

L’année 2013 aura été marquée par trois grands combats qui ont animé le cinéma français: un combat en interne et deux vis-à-vis d’adversaires extérieurs.

Le premier concerne la signature de la convention collective, les deux autres le refus d’inclure la culture et l’audiovisuel dans les négociations transatlantiques dites TTIP (Transatlantic Trade and Investment Partnership) et la tentative de Bruxelles de remettre en cause les systèmes d’aide nationaux à la production lors de la rédaction de sa nouvelle réglementation (que la Commission européenne nomme «communication»).

Ces trois combats ont donné lieu à une intense mobilisation et se terminent par ce qu’on peut considérer comme des victoires. D’importants aménagements au projet initial de convention collective ont éliminé une grande partie des inquiétudes suscitées par la formulation initiale; grâce à l’engagement au plus haut niveau des autorités françaises, le périmètre des négociations TTIP a été modifié; l’UE vient finalement de publier sa «communication» dans des termes d’où a disparu l’essentiel de ce qui inquiétait les professionnels et les responsables du ministère de la culture et du CNC —ainsi que les parties concernées dans le reste de l’Europe, mais il est clair que c’est l’activisme français qui a été décisif pour infléchir le projet idéologique ultralibéral des commissaires européens.

Cerise sur le gâteau, le Commission européenne vient enfin d’autoriser la taxe sur les opérateurs télécoms, qui obligera ces grands diffuseurs de productions audiovisuelles à contribuer à leur création, comme tout le monde: depuis plus d’un an, Bruxelles bloquait par pure mauvaise volonté ce dispositif, faisant perdre quelque 100 millions d’euros au compte de soutien du CNC.

Un véritable problème de fond

Dans chaque cas, une étude fine montrerait que ces constats de victoire mériteraient d’être nuancés, mais ils n’en sont pas moins exacts pour l’essentiel. Et ils attestent à nouveau de l’impressionnant pouvoir de mobilisation de la communauté cinématographique, qui comprend à la fois les différents secteur professionnels et les pouvoirs publics directement concernés, même s’ils ne jouent pas exactement selon les mêmes règles —à cet égard, le fait que les techniciens, seuls bénéficiaires de la première convention collective, se soient retrouvés de fait en opposition avec le reste de la profession est un grave «dommage collatéral» qui ne restera pas sans effet.

Mais surtout, ce triple heureux résultat ne doit pas masquer l’existence d’un véritable problème de fond à l’intérieur même de ce cinéma français si prompt et si adroit à se mobiliser contre des dangers immédiats.

Cette même année s’est ouverte sur une polémique déclenchée par le producteur et distributeur Vincent Maraval, polémique dont le retentissement inattendu aura tenu à ce qu’il cristallisait des inquiétudes, des blocages et des dérives qui n’ont, eux, pas disparu.

Ce qui s’est passé autour de la convention collective est à cet égard significatif. Le texte tel qu’approuvé début 2013 faisait peser un réel danger sur la diversité de la création et il était indispensable de le revoir.

Cela fait, il convient de se souvenir que si on en était arrivé à ce mauvais accord, c’était principalement à cause de ces mêmes producteurs qui se sont mis à crier au loup une fois le texte signé, mais avaient systématiquement bloqué la négociation auparavant. Ces mêmes producteurs qui entretiennent l’opacité sur l’ensemble des revenus que génèrent des films qui n’existent pourtant que grâce à la multiplication de dispositifs d’aide mis en place par les pouvoirs publics.

Après Maraval, c’est Michal Hazanavicius, comme réalisateur et comme président en exercice de l’ARP (Auteurs Réalisateurs Producteurs), qui a tiré la sonnette d’alarme. Et Frédérique Bredin, présidente du CNC depuis cet été, ne lui donnait pas tort en proclamant récemment dans le Figaro la nécessité d’une plus grande transparence.

Nécessité d'une remise à plat

En fait, c’est d’une vaste remise à plat du système dont le cinéma français a besoin: un bon système, dont les piliers essentiels ont été mis en place sous Malraux (il y a cinquante ans!) et Jack Lang (il y a trente ans!), donc un système qui a inévitablement engendré ses dérives, excès, effets d’aubaine, poches d’abus et de détournement. Cette dérive se place toute entière sous le signe du «toujours plus»: toujours plus de films, toujours plus d’argent pour ceux qui se trouvent en position de pouvoir, toujours plus de copies pour les gros films, etc.

Les deux principales puissances corporatives du monde de cinéma, dont les intérêts sont parfois opposés, conspirent de fait ensemble à cette accumulation: les producteurs, intéressés à la hausse du nombre de titres et des sommes investies («investies» par eux, mais qui ne sortent jamais de leur poche), et les exploitants, intéressés à la rotation rapide des titres et à la possibilité de surexposer les plus vendeurs. Et ce au détriment de toute politique de programmation, de toute construction dans la durée d’un autre public que celui des produits de très grande consommation, sans parler des bénéfices collatéraux —écrans publicitaires, confiserie et boissons, arcades de jeux…—, qui dans certains cas rapportent plus que la vente de tickets.

Ce sont des chantiers complexes, qui appellent davantage que des micro-réglages à la marge. Cela aurait dû être au cœur du rapport Lescure, qui s’en est à peine soucié. Cela devrait être au centre de la mission confiée par la Ministre de la culture à René Bonnel, mais selon une procédure —classique—, entièrement soumise aux groupes de pression professionnels, qui ne peut que reproduire les rapports de force existants. Alors qu’il s’agit précisément de remettre en cause une véritable perversion de l’esprit d’un système conçu avec des visées qualitatives, et aujourd’hui entièrement déterminé par une approche quantitative.

Bénéficiaires de cet état de fait, les ténors de la professions se récrient avec un air horrifié lorsqu’on affirme qu’il y a aujourd’hui trop de films produits et distribués: «Qui sommes nous pour empêcher des films de vivre? Intervenir, ce serait de la censure, le goulag, le fascisme!» Les bons apôtres! Comme s’ils ne faisaient pas cela tous les jours.

Comme si les producteurs, les financiers, les chaines de télévision, les guichets régionaux, les Sofica, etc., ne décidaient pas chaque jour d’accompagner ou non un projet, et ainsi de lui donner la vie ou la mort. Ce qui est normal, d’ailleurs, c’est leur métier de choisir. En l’état, ce n’est pas le fascisme, juste le marché.

Mais il y a une totale hypocrisie à nier que cela consiste en permanence à refuser le droit d’exister à certains films. Pourquoi, dès lors, ne pourrait-on (ré)introduire davantage de pression en faveur de choix artistiques plus riches ou plus prometteurs? Avec comme mot d’ordre «Mieux vaut moins mais mieux», et a contrario de la théorie selon laquelle la quantité serait mécaniquement le meilleur gage de la diversité.

S'en prendre au «ventre mou»

La France produit chaque année, depuis 50 ans, entre vingt et trente films de grande valeur artistique et culturelle —elle est d’ailleurs le seul pays à faire preuve d’une telle fécondité et d’une telle régularité. Durant très longtemps, cela représentait de 20 à 30% de l’ensemble de la production: ces films avaient une visibilité et une espérance de vie économique en proportion.

Désormais, le même nombre de films représente moins de 10% du total de la production. Leur visibilité, leur chance d’être reconnus, leur viabilité économique aussi a baissé, de manière non pas proportionnelle mais exponentielle. C’est au «ventre mou» d’une production pléthorique de produits audiovisuels qui n’ont aucune ambition de cinéma qu’il faut s’en prendre, et sûrement pas aux «petits films» dont le marché aimerait bien se défaire. C’est possible, cela fait cinquante ans qu’on sait organiser cela quand on le veut.

De même, si la France possède sans doute le meilleur parc de salles du monde, en termes de diversité d’offre et d’organisation sur le territoire, les évolutions récentes ont lieu sous le signe d’un concentration dangereuse. Et le saupoudrage inconsidéré de titres dont les raisons d’être cinématographiques sont plus que discutables fragilise les films les plus ambitieux, les salles et les distributeurs qui tentent de faire vivre une véritable diversité.

Y remédier est très complexe, techniquement et politiquement. Mais c’est la vraie raison d’être d’une administration en charge de ce secteur.

L’enjeu est culturel, et il n’est pas question de minorer l’importance de cette dimension, moins encore à l’heure où on ne cesse de mieux voir les effets du soft power. Mais il n’est pas dépourvu non plus d’enjeux économiques, comme le souligne une récente étude demandée par le CNC qui affirme que les secteurs économiques soutenus par le CNC ont une valeur économique supérieure à celles d'industries comme l'automobile ou le textile-habillement. Revendication de l’importance stratégique des industries culturelles à mettre en relation avec une autre étude plus vaste, commanditée par la Sacem et qui montre que celles-ci contribuent pour 4% au PIB et 5% à l’emploi.

C’est, ce devrait être le grand chantier du cinéma français pour les années à venir, chantier qui se trouverait d’ailleurs en totale synergie avec l’enjeu prioritaire des enseignements artistiques annoncé avec éclat par le président de la République.

Jean-Michel Frodon

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Critique de cinéma
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