France

L'urgence humanitaire, c'est d'abord de la logistique, puis la médecine

Gilles Bridier, mis à jour le 19.11.2013 à 10 h 57

Dans cette région du monde balayée par les typhons, la dispersion des îles complique l’aide aux personnes sinistrées. La logistique prend d’autant plus d’importance. Elle est à l’origine de toute action humanitaire. Exemple avec MSF Logistique.

Livraison d'aide dans un village au nord de Tacloban, le 17 novembre, par l'armée américaine. REUTERS/Damir Sagolj

Livraison d'aide dans un village au nord de Tacloban, le 17 novembre, par l'armée américaine. REUTERS/Damir Sagolj

Toute tragédie causée par une catastrophe naturelle en fait la démonstration: l’action humanitaire dans l’urgence, c’est d’abord de la logistique. Pour que l’aide puisse parvenir sur les lieux de la catastrophe. On l’a vu en 2004 en Thaïlande, en 2008 au Chili et en Birmanie, en 2010 à Haïti… Aux Philippines, après les ravages causés par le typhon Haiyan entre le 6 et le 8 novembre, l’enjeu logistique est décuplé du fait de la dispersion des îles. Où intervenir? Comment accéder? Pour être efficace, l’aide doit être pilotée. Et pour répondre à l’urgence, elle doit être anticipée.

C’est pour répondre à ce type d’urgence que l’ONG Médecins sans frontières (MSF) a créé un outil spécifique, l’association MSF Logistique basée à Mérignac sur le site de l’aéroport de Bordeaux. Cet outil dispose en plus d’une plateforme secondaire à Dubaï, bien placée pour intervenir rapidement sur l’Afrique de l’est et l’Asie. 

Ainsi, lorsque les autorités philippines ont pris conscience de la violence du typhon qui a déferlé sur ces îles du Pacifique et sonné l’alerte, c’est de Dubaï que MSF Logistique a pu envoyer 7 tonnes de matériel dès le 12 novembre.

Ensuite deux jours plus tard, un avion a pu décoller de Mérignac avec 50 tonnes de matériel en direction de l’aéroport de Cebu, une île des Philippines – l’aéroport partiellement détruit de Tacloban dans la zone sinistrée étant dans un premier temps réservé aux avions militaires philippins qui acheminent les secours. Au total, indique l’ONG, 200 tonnes de matériel médical et non médical devraient être acheminées sur la zone sinistrée.

Sur place, des équipes avec médecins, infirmiers, chirurgiens et logisticiens prennent le relais. Le médecin Natasha Reyes coordonne les opérations, notamment pour atteindre les îles de Samar, de Panay ou de Bantayan devenues inaccessibles et où l’assistance tarde à se mettre en place.

Une ONG comme MSF connait le terrain. Elle intervient régulièrement dans le secteur des Philippines où plus d’une vingtaine de typhons sévissent chaque année. Par exemple, MSF s’était mobilisée d’urgence après le passage du typhon Bopha en décembre 2012 qui avait causé la disparition de 2.000 personnes.

A la fin de l’année dernière, une équipe de 18 personnes avait donc été maintenue sur place. Mais compte tenu de la violence de Haiyan et du nombre de victimes encore incertain (de 3.000 à 10.000 victimes selon les sources de l’ONU et des autorités de Manille), les renforts sont vitaux et MSF devrait dépêcher sur place une centaine de personnes.

8.000 palettes, 30% de stock d’urgence

Créée en 1971 à l’initiative de médecins (comme Marcel Delcourt, Bernard Kouchner et Xavier Emmanuelli) et de journalistes du magazine Tonus, l’ONG Médecins sans frontières à l’origine des «french doctors» a vite ressenti le besoin de se doter d’un outil logistique ad hoc pour intervenir tout autour de la planète dans les dispositifs d’aide médicale d’urgence. Car la volonté de porter assistance est une chose, la pertinence des moyens à disposition sur le terrain en est une autre.

Le challenge pour MSF Logistique consiste à assurer la cohérence de ces moyens. Au fil du temps et des interventions, la centrale d’approvisionnement mise en place en 1992 s’est développée et professionnalisée. Aujourd’hui, une veille est systématiquement organisée pour que des stocks de matériel médical (hôpitaux de campagne, vaccins, médicaments…) et non médical (tentes, eau potable, matériels d’assainissement…) puissent être immédiatement disponibles pour répondre à l’urgence.

Bruno Delouche, directeur général adjoint de MSF Logistique, définit l’enjeu de la mission:

«Sur un stock total évalué à 8.000 palettes, 30% composent le stock d’urgence. Pour éviter de perdre du temps à rassembler les produits, ils sont regroupés en kits qui répondent à des pathologies distinctes et sont calibrés pour des volumes d’intervention définis. Nous avons constitué des kits de vaccination  pour traiter 10.000 personnes, des kits contre le choléra correspondant au traitement de 1.000 cas, des kits chirurgicaux permettant de réaliser 300 opérations sur le terrain dans des hôpitaux de campagne…»

Quelque 400 kits d’intervention seraient aujourd’hui référencés. Et dans un souci d’efficacité, l’organisation fait appel à des brokers du transport aérien pour affréter  les avions qui acheminent ces matériels.

Après avoir ponctionné les kits d’urgence, MSF Logistique puise dans les stocks permanents, qu’il convient de reconstituer en continu. Car une urgence n’éteint pas les actions humanitaires engagées sur d’autres théâtres d’opérations dans le monde, et pour lesquelles MSF Logistique a besoin de matériel. Le réapprovisionnement commence dès que l’urgence est déclenchée.

Une centaine de personnes travaillent ainsi à Mérignac, pour la gestion, l’approvisionnement et le transport des matériels de l’aide humanitaire, d’abord pour les besoins de MSF mais aussi pour l’autre ONG Médecins du monde dont les stocks médicaux d’urgence sont gérés par MSF Logistique. Au total, l’activité déployée par l’association porte chaque année sur 55 à 60 millions d’euros, voire plus de 70 millions lorsqu’une tragédie comme celle de Haïti implique un surcroît d’interventions.

Chacun s’organise, mais des coordinations ponctuelles existent

On pourrait imaginer que des plateformes communes aux grandes ONG, par exemple la Croix-Rouge et l’Unicef, soient constituées pour éviter que les énergies ne se dispersent. Ce genre d’organisation permettrait de mutualiser assez systématiquement les moyens de transport, alors qu’ils ne le sont que ponctuellement en fonction des situations.

Toutefois, la logistique déployée par toutes ces ONG dépend de leur organisation générale. Et de leur spécialisation. Certaines comme MSF ou Médecins du Monde ont une vocation plus médicale que d’autres comme le Programme alimentaire mondial (PAM) qui a pour mission l’acheminement de nourriture ou l’alimentation en eau… Des équipes d’intervention comme celles des pompiers sont spécialisées dans la recherche de victimes et le secours d’urgence, alors que d’autres ONG s’inscrivent plus dans la durée comme Action contre la faim, ou le Secours catholique du réseau Caritas.

Car après l’urgence, la phase de reconstruction est tout aussi vitale pour les personnes sinistrées. Cette dimension de l’aide humanitaire ne peut être négligée. Et on voit à quel point, à Haïti par exemple où la famine s’aggrave, la permanence de l’assistance dans la durée est compliquée à assurer lorsque la pression médiatique est retombée.

Finalement, à l’exception de situations extrêmes, les ONG n’interviennent pas toutes sur les mêmes terrains. Et même lorsque c’est le cas, leurs spécificités induisent des besoins logistiques différents. Ce qui privilégie des coordinations logistiques ponctuelles plutôt que des organisations communes permanentes. C’est, en tout cas, la tendance observée à ce jour dans l’humanitaire.

Gilles Bridier

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Journaliste
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