Monde

Opération de la dernière chance pour Obama

John Dickerson, mis à jour le 20.11.2013 à 4 h 52

Après l’échec du lancement de son site d’inscription à l’assurance-santé, la crédibilité du Président américain a pris un sacré coup dont il ne pourra peut-être jamais se relever.

Le 4 novembre 2013. REUTERS/Jonathan Ernst

Le 4 novembre 2013. REUTERS/Jonathan Ernst

Lors de sa conférence de presse de jeudi dernier, le président américain a souligné les difficultés qui l’attendaient pour le reste de son mandat. «Je vais simplement continuer à travailler aussi dur que possible sur les priorités qui me semblent être au cœur des préoccupations du peuple américain. Et je crois qu’il est légitime qu’il s’attende à ce que je regagne une certaine crédibilité au sujet de cette loi sur les soins de santé en particulier, et sur un vaste éventail de ces sujets en général

Reconquérir sa crédibilité est un exercice difficile pour un Président. Il n’a que deux solutions: avoir une grosse crise à gérer, ou faire preuve d’une sincérité que sa fonction ne l’autorise souvent pas à exprimer. Rien d’autre n’est généralement susceptible de dissiper la mauvaise impression provoquée par l’événement majeur qui lui a fait perdre la confiance de ses électeurs. Vu le véritable chemin de croix qu’a parcouru le projet de réforme du système de santé, Obama va probablement avoir le plus grand mal à regagner cette confiance.

La principale difficulté est qu’au départ, la crédibilité n’est pas franchement le fort des gouvernements. Lorsqu’un président ou son représentant prend la parole, personne ne s’attend à vivre un grand moment d’honnêteté. La manipulation de certaines réalités embrouillées est au cœur même de l’action présidentielle. Une grande partie du public—journalistes sceptiques et adversaires politiques—s’attend toujours à une certaine dose de langue de bois.

Dessiner un héritage

C’est l’état naturel des choses. Le président Obama se retrouve face à un défi singulier à relever, au beau milieu d’un interminable marathon où le but du jeu consiste à limiter les dégâts. Le programme qui devait incarner la réussite de son mandat est en grande difficulté, les sondages indiquent que les Américains lui font moins confiance que jamais et il est à ce stade de sa présidence où la définition de son héritage commence à se dessiner.

Il faudrait être un saint pour ne pas pas céder à la tentation d’user d’un minimum de manipulation politique pour gérer tous ces problèmes. Or, si vous y avez recours au beau milieu d’une crise de crédibilité, les banalités tièdes que vous vous voyez obligé de servir peuvent aggraver votre cas. Ce qui n’est bon ni pour le standing du président ni pour son parti, et qui signifie que tout ce qu’il dira ensuite aura perdu de sa valeur. Or si personne ne vous écoute ou ne vous croit, même les bonnes nouvelles deviennent difficiles à faire passer.

Ce qui nous amène à la date butoir de la mise en activité du site healthcare.gov. Ce dernier est censé être sur les rails le 30 novembre. Politiquement, si l’on veut que l’expérience du président soit un succès, il faut que ce site fonctionne pour que les gens en bonne santé—tout particulièrement les jeunes en bonne santé—puissent s’inscrire et empêcher les primes d’assurance de s’envoler. En termes de relations publiques, le site doit fonctionner à l’heure dite afin que le système relaie suffisamment d’anecdotes positives sur des assurés qui ont réussi à s’inscrire pour compenser toute la mauvaise presse qui lui a été faite.

Complexité des réparations et passifs des promesses non tenues

En termes de crédibilité, le président et son équipe ont besoin que le site fonctionne à la date prévue simplement parce que c’est ce qu’ils ont annoncé. Ils vont être fortement tentés de présenter les faits sous un angle positif, car lorsqu’on est aux abois, on peut toujours craindre qu’une trop grande franchise ne fournisse des munitions à nos adversaires. Et cette peur était vaguement palpable dans la manière dont ont été présentés les chiffres la semaine dernière. Abusez un chouïa de la langue de bois et tout le monde se rappellera la cause première de la catastrophe, qui est que personne dans l’administration ne voulait avouer que le site n’était pas prêt il y a plus d’un mois.

L’équipe d’Obama se retrouve devant un obstacle de taille. Vu la complexité des réparations à apporter et son passif de promesses non tenues, elle ferait mieux de s’abstenir de donner une date ferme pour le bon fonctionnement du site. Lorsqu’on se débat pour regagner des points de crédibilité, ce genre de promesse n’envoie pas des signaux rassurants—elle tire plutôt la sonnette d’alarme: une nouvelle déception vous guette. Chéri(e) reprends-moi je t’en supplie, cette fois je te jure que ça va aller.

La crédibilité n’est pas une simple question d’honnêteté. C’est une question d’autorité. Le président maîtrise-t-il vraiment ce dont il parle? Obama a avoué qu’il n’était pas vraiment au courant des problèmes colossaux des inscriptions à son nouveau système de santé. «Je n’ai pas été correctement informé que le site Internet ne fonctionnerait pas comme prévu» a déclaré jeudi le président américain. «Si j’en avais été informé, je n’aurais pas été dire “ça va être génial vous allez voir”. Vous savez, on me reproche beaucoup de choses, mais je ne crois pas être bête au point de dire “ça va être comme faire ses courses sur Amazon ou Travelocity” une semaine avant l’ouverture du site si je pensais que cela n’allait pas fonctionner.»

Nul doute que maintenant le président est régulièrement informé, mais tandis que les Américains jugent son aptitude à parler avec précision des problèmes du jour, n’a-t-il pas perdu quelque chose en paraissant ne pas être au centre de sa propre administration? Dans son nouveau livre sur John Kennedy, Camelot’s Court, Robert Dallek décrit à quel point préserver cette image était important pour la conception que JFK se faisait de la présidence:

«Quand Kennedy a assumé sa responsabilité pour la Baie des Cochons, il ne s’agissait pas simplement d’un geste courageux pour protéger ses subordonnés mais également d’une affirmation de sa conviction que s’il voulait se poser en tant que personnage historique, on devait avoir l’impression qu’il était au centre de tout ce que faisait son administration—des réussites comme des échecs

Après la réparation du site, le véritable défi du Affordable Care Act commencera

Les problèmes de crédibilité d’Obama ne s’arrêteront pas avec la mise en route du site du système de santé géré avec tant d’incompétence. Une fois cela réglé, la crédibilité du président devra affronter une nouvelle montagne russe: il lui faudra dire honnêtement si l’Affordable Care Act fonctionne comme prévu. Le désastre de son lancement a pu faire oublier aux gens que le but poursuivi est terriblement ardu à atteindre.

Si healthcare.gov s’était lancé sans encombre, il n’y en aurait pas moins eu un immense débat pour savoir si l’Obamacare marchait comme promis. Est-ce que les jeunes s’inscrivent? Est-ce que la mutualisation des risques dans diverses régions du pays compte les assurés nécessaires au maintien des primes dans la fourchette basse? Ça, c’était l’opération du cerveau que le président s’apprêtait à réaliser avant le tremblement de terre. Une fois le patient remis sur la table et le générateur réparé, l’opération attend toujours d’être réalisée.

Le président George W. Bush, dont Obama frôle le taux d’impopularité, disait que sa présidence ne serait réellement jugée qu’après sa mort. C’est probablement vrai de tous les présidents, mais Obama vient peut-être de trouver un raccourci vers un verdict préliminaire. Dans un an, nous saurons si l’Affordable Care Act est une réussite ou un échec. La crédibilité du président en dépend. Tel le neurochirurgien dans la salle d’opération, pour lui le plus dur reste à faire.

John Dickerson

Traduit par Bérengère Viennot

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