Economie

Faut-il interviewer les prix Nobel d'économie?

Jean-Édouard Colliard et Emmeline Travers, mis à jour le 25.11.2013 à 10 h 58

Les récentes prises de position du lauréat 2008, Paul Krugman, contre la dégradation de la note de la France par Standard & Poor's ont été très médiatisées. Mais la valeur qu'on leur attribue —ou non— reflète le malentendu autour du débat «grand public» sur l'économie.

Le prix Nobel d'économie 2008 Paul Krugman lors d'une conférence à Sao Paulo, en septembre 2012. REUTERS/Nacho Doce.

Le prix Nobel d'économie 2008 Paul Krugman lors d'une conférence à Sao Paulo, en septembre 2012. REUTERS/Nacho Doce.

L'économiste américain Paul Krugman a récemment pris sur son blog la défense de la France, dont la dette publique vient de perdre un nouveau cran dans la note qui lui est accordée par l’agence de notation Standard & Poor's. Défense —ou, plus exactement, attaque contre S&P— évidemment relayée par divers médias (dont Slate), qui ont mis particulièrement en exergue le statut de son auteur, lauréat du Prix Nobel d'économie [1] en 2008.

Réciproquement, le débat qui a suivi a vu se juxtaposer toutes sortes d’arguments, des plus rationnels (lire par exemple la tribune de Philippe Aghion dans le Monde) aux plus puérils, que l’on pourrait ainsi résumer: «Les économistes ne savent pas ce qu’ils disent, ce sont tous des gauchistes, et d’ailleurs le Nobel d’économie n’existe pas.» Arguments d’autant plus divertissants qu’ils sont bien souvent servis en remplaçant «gauchistes» par «ultralibéraux», et qui amènent à s’interroger sur la légitimité et la portée des interventions des lauréats du Nobel, et plus généralement des scientifiques reconnus, dans le débat public.

Remarquons tout d’abord que cette question va bien au-delà de la seule science économique. En France, des gens aussi incontestés dans leur champ scientifique que Laurent Lafforgue ont causé ou causent encore de larges débats lors de leurs incursions dans des domaines politiquement sensibles (en l’occurrence l’éducation). A l’opposé, toujours en mathématiques, Cédric Villani semble être en train de réussir à construire un personnage public relativement consensuel. Ces exemples nous apprennent qu’il est extrêmement risqué pour un scientifique de s’aventurer hors de son domaine d’expertise.

Y'a-t-il un prix Nobel de médecine dans la salle?

Or, la science économique (c'est à dire l’économie «académique», celle qui est récompensée par le Nobel) est désormais parvenue à un certain degré de maturité, qui implique un degré tout aussi certain de spécialisation. Toute intervention des lauréats est donc vouée, soit à se limiter strictement à leur champ de compétence et à être insupportablement ennuyeuse pour 99,9% de la population dès qu’elle dépasse une phrase, soit à sortir dudit champ.

Plus problématique encore, les lauréats sont récompensés pour avoir mis en évidence des mécanismes extrêmement pointus. Bien souvent, l’interview d’un prix Nobel d’économie est un exercice qui équivaut à demander à un prix Nobel de médecine d’intervenir quand quelqu’un fait un malaise ou à un prix Nobel de physique de construire un pont. On interroge un théoricien spécialiste là où il faudrait un praticien généraliste (médecin ou ingénieur).

Certains Nobel étaient d’excellents praticiens (tel William Vickrey), d’autres de grands généralistes (tel Paul Samuelson, qui malheureusement était tout sauf un vulgarisateur) mais, spécialisation croissante oblige, dans bien des cas, ce n’est que pendant ses études qu’un futur lauréat a le temps d’acquérir une vision globale de sa discipline —et, quand bien même il le fait pendant ses études, il peut rarement se mettre à jour par la suite.

Exception qui confirme la règle: lors d’une conférence de presse organisée par l’université de Princeton après l’annonce de leur récompense, Thomas Sargent et Christopher Sims (lauréats du Prix en 2011) ont notamment été interrogés sur la question des crises des dettes publiques. Sims avait par chance rédigé un article sur la question en 1999, dont les conclusions restent valables puisqu’il mettait en exergue le caractère inusité et, pour tout dire, précaire d’une monnaie unique dépourvue de budget unique (entre autres ce que nous appellerions aujourd’hui les eurobonds). En dépit de cette expertise, Sims a refusé avec une louable humilité de livrer des recettes toutes prêtes, expliquant que des situations complexes requerraient des réponses complexes précédées par une analyse détaillée.

On demande un poids lourd de l’économie

Pourquoi alors faire appel à des lauréats du prix Nobel d’économie dans le débat public si ce ne sont pas forcément les plus à même de répondre à des questions de politique économique? Sans doute d’abord parce qu’il est difficile pour le grand public comme pour les médias d’identifier qui est spécialiste de quelle question, qui a une légitimité scientifique et qui n’en a pas.

Cela peut donner des situations assez absurdes, comme ce débat, pendant les législatives de 2007, opposant sur le thème de la réforme fiscale Thomas Piketty, un des spécialistes mondiaux de l’économie de la fiscalité, à David Douillet, un des spécialistes mondiaux… du judo poids lourds. S’imaginerait-on mettre sur le même plan Christine Boutin et Françoise Barré-Sinoussi?

Le prix Nobel a ceci d’unique qu’il est immédiatement identifiable par tout le monde comme porteur d’une forte légitimité scientifique, ce qui explique que l’on recoure souvent aux lauréats pour connaître l’opinion du monde académique ou pour obtenir un tampon de scientificité, comme lors des élections présidentielles américaines où les deux partis s’opposent des listes d’économistes ayant approuvé leurs programmes, lauréats en tête.

Cette «demande» d’interventions des lauréats dans le débat public est souvent mal à propos, et parfois dommageable à l’image de l’économie comme champ scientifique. Il est déjà difficile d’expliquer au public que le Nobel 2013 n’a pas récompensé deux chercheurs aux théories contradictoires sur les marchés financiers (Eugene Fama pour les marchés «efficients», et Robert Shiller pour leurs aspects «irrationnels») mais la mise en évidence et l’étude de forces différentes qui s’exercent sur les marchés, dont l’importance relative peut être quantifiée (ce qui représente la contribution du troisième lauréat, l'économètre Lars Peter Hansen) et varie selon les moments et les marchés. Il semble encore plus compliqué d’expliquer comment cinq lauréats d’une discipline scientifique peuvent soutenir le programme économique de McCain et quatre autres celui d’Obama.

Des citoyens comme les autres?

La réponse est double. D’abord, de même qu'un «banquier» n'est pas forcément compétent pour donner des conseils en gestion de patrimoine, nombre de lauréats sur les deux listes n’ont pas de légitimité scientifique particulière à évaluer un programme (macro) économique qui n’a rien à voir avec leurs travaux.

Ensuite, le lauréat d’un prix Nobel reste un citoyen comme les autres, qui a le droit de donner son opinion et d’utiliser sa célébrité pour soutenir des causes sans rapport avec son expertise, comme le font nombre de «people» —la principale différence étant qu’ils sont dans ce cas obligés de mentionner leur prix, car leur nom est généralement assez peu porteur auprès du grand public. Il faut être un Paul Krugman pour pouvoir se permettre la coquetterie de ne pas mentionner directement le Nobel dans sa biographie officielle en tant que chroniqueur au New York Times, mais uniquement la (également très prestigieuse) John Bates Clark Medal, qui récompense tous les ans le meilleur économiste de moins de quarante ans!

Le principal risque en termes d’éthique consiste alors à faire passer ce qui n’est qu’une opinion pour un consensus scientifique établi —de façon intéressante, Krugman signale dans cette même biographie le domaine de recherche dans lequel il a acquis son expertise académique, à savoir le commerce international et notamment les «nouvelles théories du commerce international». Malheureusement, que la faute en incombe aux scientifiques eux-mêmes ou, quand ils font l’effort de distinguer opinion et expertise, aux hommes politiques ou journalistes qui instrumentalisent leur soutien, la frontière entre les deux est rarement claire.

Et ce, d’autant moins qu’il n’existe que fort peu (si ce n’est pas) de plates-formes pour que les économistes s’expriment avec leur casquette d’experts plutôt que celle de citoyens célèbres. Les hommes politiques ne dédaignent pas de commander des rapports à des grands noms comme Sen et Stiglitz, mais c’est généralement pour ne pas suivre leurs recommandations; inversement, lorsque des Nobel ont proposé des applications très pratiques de leurs travaux comme Vickrey, ils n’ont guère attiré l’attention des décideurs publics.

La communication avec le grand public n’est pas plus encouragée: le monde académique contemporain valorise extrêmement peu les œuvres de vulgarisation (un ouvrage grand public a une valeur nulle —voire négative— sur un CV académique), le monde extra-académique à peine plus. Plus un économiste bénéficie d’une légitimité scientifique, moins les droits d’auteur que pourra lui rapporter un ouvrage de toute façon peu diffusé car trop austère ou les friandises offertes par France 2 seront attrayantes en compensation du temps passé à produire la vulgarisation et, souvent, des débats houleux qui s’ensuivront [2].

Les Nobel d’économie répondent aussi aux incitations

Un marronnier chez les économistes consiste à dire que «les gens répondent aux incitations». Le moins qu’on puisse dire est qu’en termes d’intervention dans le débat public, les incitations ne sont pas idéales.

Friedrich von Hayek, qui deviendrait plus tard un des premiers lauréats, s’était opposé à la création du prix Nobel d'économie, jugeant qu’il donnerait trop d’autorité aux intellectuels généralistes qu’étaient alors les économistes, lui le premier. A présent qu’ils sont devenus, comme dans d’autres champs, des scientifiques spécialisés, le défi consiste pour l’économie, plus peut-être que pour d’autres disciplines, à trouver un modèle de fonctionnement conciliant spécialisation des chercheurs et communication synthétique mais non biaisée des derniers résultats de la recherche économique.

C’est un réel manque que comblent faute de mieux, et dans des genres très différents, lauréats du Nobel et économistes «médiatiques», avec plus ou moins de bonheur selon les cas.

Jean-Édouard Colliard et Emmeline Travers

[1] Plus exactement lauréat du Prix de la Banque de Suède en Sciences Economiques en Mémoire d’Alfred Nobel, que nous appellerons par commodité «Prix Nobel d'économie» dans la suite de cet article. Le lecteur qui ne serait pas convaincu du peu d’importance à donner à ce débat est invité à lire le chapitre introductif de notre ouvrage consacré aux lauréats du prix. Revenir à l'article

[2] En ce qui concerne les droits d’auteur, on peut s’amuser (ou pas) à calculer combien d’ouvrages de vulgarisation Thomas Sargent devrait vendre pour compenser les quelque 1.250.000 dollars annuels que lui verse l’Université Nationale de Séoul pour y enseigner. Revenir à l'article

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte