France

Chasse à l'homme à Paris: les journalistes pris pour cible, vraiment?

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 18.11.2013 à 19 h 47

On ne sait pas encore si l'homme soupçonné d'avoir fait intrusion chez BFM TV et d'avoir blessé un assistant photographe à Libération visait les médias en tant que tels. Mais ces évènements surviennent dans un climat de violence et de défiance croissante envers eux depuis dix-huit mois.

De gauche à droite: le maire de Paris Bertrand Delanoë, le ministre de l'intérieur Manuel Valls, le directeur de Libération Nicolas Demorand et le directeur de la rédaction Fabrice Rousselot à Paris, le 18 novembre 2013. REUTERS/Gonzalo Fuentes.

De gauche à droite: le maire de Paris Bertrand Delanoë, le ministre de l'intérieur Manuel Valls, le directeur de Libération Nicolas Demorand et le directeur de la rédaction Fabrice Rousselot à Paris, le 18 novembre 2013. REUTERS/Gonzalo Fuentes.

Ce lundi 18 novembre 2013, un homme s’est introduit dans les locaux du quotidien Libération et a tiré sur un assistant photographe, dont le pronostic vital est engagé. A l’heure qu’il est, impossible de savoir si l’auteur des tirs était animé d’une volonté de toucher la presse directement ou si la cible lui était indifférente.

Il est néanmoins probable —c'est la piste privilégiée par les autorités— que ce tireur soit le même individu qui s’est introduit dans les locaux de BFM TV vendredi dernier avec une arme. Plusieurs rédactions parisiennes sont actuellement sous protection policière.

Mais le même individu pourrait aussi être celui qui a tiré devant les bâtiments de la Société Générale à La Défense. La motivation de ses actes est encore inconnue. Il peut être fou, à tout le moins sans aucune motivation politique, et ne pas avoir voulu viser la presse en tant que telle.

«Montée d’agressivité depuis un an, un an et demi»

Mais pour le directeur de la rédaction de Libération, Nicolas Demorand, quelle que soit la motivation du tireur, ce geste s’inscrit toutefois dans un climat particulier. «Il y a une désinhibition par rapport aux médias, je note une montée d’agressivité depuis un an, un an et demi», notait-il en milieu de matinée, avant l'épisode de la Défense. «Nous recevons des mails, des lettres anonymes qui nous menacent directement; des messages d’une violence extrême.»

Anthony Bellanger, premier secrétaire général du Syndicat national des journalistes (SNJ), se refuse à généraliser:

«Dire que les journalistes sont devenues des cibles, je n’irais pas jusque-là. Mais il y a en effet une progression des actes violents à l’encontre des journalistes.»

Antoine Héry, chercheur à Reporters Sans Frontières, où il est responsable du bureau Union européenne, le confirme:

«Le décompte des exactions contre les médias en France montre que les épisodes violents ont véritablement décollé en 2012, pendant la campagne présidentielle.»

Meetings UMP

Le 1er mai 2012, lors d’un meeting de Nicolas Sarkozy place du Trocadéro, la journaliste de Mediapart Marine Turchi, chargée de suivre la droite pour le site d’information, était ainsi victime de «violences volontaires légères»

Le 3 mai 2012, les journalistes de BFM TV Ruth Elkrief et Thierry Arnaud essuyaient des injures et recevaient des crachats de la part de militants UMP, à la fin d’un meeting à Toulon. La chaîne avait alors dû interrompre son direct pendant plusieurs minutes.

Europe 1 rendait ainsi compte des faits:

«Deux bouteilles remplies d'eau ont été projetées sur les journalistes durant l'antenne, l'une atteignant même Thierry Arnaud au visage. Ruth Elkrief a expliqué qu'une trentaine de militants "énervés" les avaient insultés. "On nous a traités de 'vendus', de 'collabos', il y a eu des crachats, quelqu'un disait 'on est de droite et fiers de l'être'".»

Le 4 mai, sur le site de Télérama, Emmanuelle Anizon notait:

«Ça débloque total, du côté UMP. Dans les meetings de Sarkozy, depuis quelques semaines, les journalistes sont devenus des cibles. Des militants leur bloquent le passage, les insultent, et, depuis quelques jours, osent même les attaques physiques.»

Protestation des SDJ

Dans les manifestations contre la loi sur le mariage pour tous (la «manif pour tous»), des journalistes ont été de nouveau pris à parti. Au point que les Sociétés de Journalistes (SDJ) d'i-Télé/Canal+, BFMTV, M6, Télérama, Elle et Le Monde se sont élevées, en mars dernier, contre le «traitement réservé aux journalistes lors de la manifestation contre le mariage pour tous». L’attitude des policiers comme celle des organisateurs des manifestations ont été mises en cause.

«Il ne s'agit pas là d'un élément isolé mais bien d'une ambiance générale hostile aux journalistes», soulignaient alors les SDJ, évoquant les événements de la campagne qui s’était achevée quelques mois plus tôt.

«Mais toutes les manifestations ne se passaient pas forcément mal», nuance Anthony Bellanger du SNJ. «Et c’était une toute petite minorité, condamnable, mais une minorité qui s’attaquait aux confrères. C’est compliqué de faire un constat global.»

A RSF pourtant, Antoine Héry rappelle que, si les chiffres de 2013 ne sont pas encore disponibles, le nombre d'agressions est passé de 9 en 2011 à 15 en 2012.

Responsabilité politique

Pour Antoine Héry, il y a une part de responsabilité des élites politiques évidente, qu'elles soient de droite ou de gauche. «Apostropher les journalistes, leur manquer de respect, est de plus en plus courant chez les élites politiques», note-t-il.

Déjà en mai dernier, après avoir été chahutée, Ruth Elkrief analysait l’incident comme «l’effet d’un discours irresponsable sur les médias». Dans Télérama, Emmanuelle Anizon renchérissait en notant que Nicolas Sarkozy avait multiplié les attaques contre ces journalistes qui «n’ont hésité devant aucun coup, devant aucune manipulation» (Saint-Cyr sur Loire, 23 avril), et dénonc[é] le «terrorisme du système médiatique» (Longjumeau, 24 avril).

A la suite de l'incident avec BFM, le président-candidat condamnait les violences mais réclamait que «chacun comprenne [...] l’attitude des gens [...] exaspérés par une forme d’intolérance et de parti-pris», tandis que sa porte-parole Valérie Rosso-Debord estimait que la violence des militants était «inacceptable mais [...] témoigne de la souffrance dont ils voient notre candidat traité par la presse» (sic).

Antoine Héry souligne que l’extrême gauche n’est pas exempte de ces mises en cause des médias. Jean-Luc Mélenchon, qui réagissait ce lundi aux tirs dans les locaux de Libération en remarquant que, «que cette agression soit l’œuvre d’un déséquilibré ou d’un acte politique, elle révèle une ambiance», a notamment plusieurs fois insulté des journalistes.

En mai 2012, il avait traité un journaliste de L’Express de «petit espion» travaillant pour un «journal fasciste». En mars 2010, entre les deux tours des élections régionales, il avait traité les journalistes de «sale corporation voyeuriste». Plus récemment, dans un long entretien accordé à la revue Charles, l’eurodéputé avait qualifié Libération de «carpette boboïde» et de «journal qu'il ne sert à rien de lire».

A ces propos virulents à l’encontre de la presse s’ajoutent, selon Antoine Héry, des pressions plus concrètes: «l’acharnement sur les journalistes du Monde et de Mediapart dans le cadre de l’affaire Bettencourt, la décision de justice demandant au Point et à Mediapart de retirer de leurs sites Internet les enregistrements réalisés de l’affaire Bettencourt» réalisés chez la milliardaire ainsi que tous les articles citant ces documents, estimant que leur diffusion entraînait une atteinte à la vie privée. Les deux organes de presse ont également été condamnés à verser chacun 20.000 euros de dommages et intérêts à Liliane Bettencourt et 1.000 euros à son ancien gestionnaire de fortune, Patrice de Maistre.

«C’est un climat global: on dit que ce sont les gens, la population, qui a de moins en moins confiance dans les médias, mais c’est un raisonnement un peu facile. La population française exprime certes une défiance, mais n'est pas à l’origine de cela», ajoute Antoine Héry.

Situation inédite

Et ce climat-là est nouveau, selon l’historien des médias Christian Delporte:

«Il est difficile pour un historien de dire qu’une situation est inédite… Néanmoins, celle-ci semble l’être.»

Les journalistes ont déjà été houspillés par la population, en mai 68 par exemple. «Mais à l’époque, le paysage médiatique était différent», rappelle le chercheur. «Il y avait un plus grand morcellement: d’un côté les médias de l’Etat (la radio, la télévision), de l’autre les médias privés, ceux de gauche et ceux de droite. Quand les manifestants de mai 68 se dressaient contre la télé ou la radio, ils se dressaient contre De Gaulle. Désormais, les médias sont moins identifiés. On se dresse donc contre les journalistes comme un bloc.»

Des affiches anti-ORTF en mai 1968

Surtout, analyse l’historien, le sentiment, notamment à droite et à l’extrême droite, que François Hollande n’est pas légitime renforce le problème. «Dans l’esprit de beaucoup de gens, Nicolas Sarkozy n’a pas perdu l’élection présidentielle. Hollande l’a emporté sur un malentendu, c’est une confusion, une erreur et sans doute la faute des médias. Cette idée que les médias sont vendus à la gauche et qu’ils ont contribué à l’échec de Sarkozy suscite une colère grandissante.» Dans cette configuration-là, les médias auraient aidé à porter au pouvoir un homme dont 79% des Français se disent mécontents.

«Quelque chose s’est passé en 2012, qui s’est conjugué à la présence grandissante des médias dans notre quotidien et à une crise économique très forte qui rendent la situation unique», conclut Christian Delporte.

Quand le suspect sera identifié et que ses motivations, si elles existent, seront connues, on découvrira peut-être que les sièges de Libération et de BFM n'étaient pas ciblés en tant qu'organes de journaux, qu'il ne s'agissait pas de viser la presse en tant que telle. Reste que le constat établi par Nicolas Demorand ce lundi matin est vrai: les journalistes sont de plus en plus pris pour cible.

Charlotte Pudlowski

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (740 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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