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Arrêtez de retweeter les cons (et surtout d'écrire dessus), ça leur fait de la pub

REUTERS/Mike Segar

REUTERS/Mike Segar

Que les twittos s'indignent de la moindre stupidité d'un politique lors d'un fait divers dramatique, passe encore... Mais faut-il vraiment que les sites d'infos publient ces tweets débiles et amplifient leur diffusion?

Internet apporte plus de bonnes choses au journalisme que de mauvaises, au moins pour la pratique de notre métier. Mais il y a un truc agaçant qui s'est renforcé avec la montée en puissance de Twitter, c’est la «circulation circulaire de l’information», couplée à l'effet réseau.

Tout commence par 140 signes émanant d’un responsable politique de troisième ordre (ou d’un éditorialiste occupé à professer ses vérités sur une chaîne d’infos en continu, voire d'un participant d'un talk-show tardif dont le but du jeu est d’essayer de donner du sens en accordant la parole à des gens durant 17 secondes maximum [1]).

Dernier exemple en date, celui de Julien Nicolaï, responsable UMP de la ville de Chaville, à propos des coups de feu survenus au siège du quotidien Libération, qui ont fait un blessé grave ce lundi 18 novembre. Tweet très con, qui n’a strictement aucun intérêt à part révéler qu’un responsable politique inconnu (ce n'est pas un élu, et Chaville est une mégalopole de 18.000 habitants) vient de balancer une grosse connerie, comme 99,99% des twittos, moi inclus, l'ont fait un jour ou l'autre.

15 minutes de gloire et de RT

La «magie des réseaux» va offrir à ce tweet et à l’auteur de ce compte ses 15 minutes de gloire et, par le biais des RT des twittos les plus influents et des commentaires, propulser cette grosse connerie au firmament de l’info du jour, balayant presque l’actu que ce tweet entendait «analyser». Peu importe que ce militant UMP possède un compte quasi-inexistant avec sa grosse centaine de followers, la montée de colère type «Non mais regardez comme ils sont cons à l’UMP» va donner à ce tweet débile un effet Streisand inversé.

Nicolas Miguet, pourfendeur des impôts doté d'un compte à 450 followers, aura connu la même gloire avec un tweet aussi stupide (sur le même sujet) qui mériterait de rester enterré. La une de Minute sur Christiane Taubira aurait sans doute mérité le même sort, au lieu d’offrir une inespérée publicité à ce journal de fachos au bord du gouffre. Espérons que les milliers de ventes générées par ce coup médiatique dopé par l’effet réseau n’auront pas prolongé la vie de ce torchon.

On pourrait presque prolonger cette réflexion aux tweets de Nadine Morano, qui n’existe plus politiquement que grâce aux indignations des twittos. Mais admettons, elle est une ancienne ministre, elle est massivement suivie…

Twitter n’est que le prolongement de notre réflexion réduite à 140 signes, le lieu de la colère, de l’indignation. Et en cela, il est tellement humain.

Propos de comptoir

On pourrait espérer que ces tweets stupides restent sur le réseau social, comme des propos de comptoir n'ont pas vocation à sortir du bistrot. Sauf qu’ils en sortent et sont amplifiés par le truchement complice des rédactions et des journalistes, dont le métier est de relayer les informations, certes, mais tout en s’interrogeant sur la valeur et la hiérarchie de ces informations, voire en les analysant.

Soupeser qu’un sous-sous militant politique et son tweet nauséabond méritent qu’on s’en fasse l’écho dans ses colonnes ou sur son site parce que sa timeline composée généralement de journalistes ou de personnes proches du milieu médiatique (politiques, communicants, blogueurs…) parle en masse de ce tweet n’est pas une échelle de hiérarchie.

Et pourtant, c’est le nouveau jeu à la mode des rédacteurs en chef que de demander aux journalistes de publier des articles sur le «dérapage» (aka le tweet) qui a fait «polémique» (aka le buzz sur la timeline) voire «enflamme le web», sans s'interroger sur l'intérêt, l'émetteur, etc. Ça marche aussi avec les pages de soutiens au tireur de Libération, et leurs 30 fans. On trouvera toujours des cons sur les réseaux, faut-il leur faire de la pub?

Mais cela a un avantage: c’est un contenu facile (intégrer un tweet dans un post prend 5 minutes, titre compris), et générateur de retweets qui accorde au tweet débile une seconde vague de publicité. Il y a un vainqueur: c’est Twitter. Le journalisme —et la possibilité qu'il serve au sérieux des débats—, lui, ce n’est pas certain qu’il y gagne grand-chose.

Johan Hufnagel

[1] Dans ces deux derniers exemples, on utilisera une vidéo Youtube ou Dailymotion de 30 secondes à la place d’un tweet. Retourner à l'article

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