Monde

Effacer les fantômes de la dictature, la recette du Chili

Lucie de la Héronnière, mis à jour le 15.12.2013 à 12 h 57

Pinochet a quitté le pouvoir en 1990, mais pour que le pays s'ancre réellement dans la démocratie, il faudra du temps, et peut-être une nouvelle Constitution. L'élection probable de Michelle Bachelet est l'occasion de modifier le système issu du coup d'Etat de 1973.

Manifestation étudiante en novembre 2013, à Santiago. REUTERS/Ivan Alvarado

Manifestation étudiante en novembre 2013, à Santiago. REUTERS/Ivan Alvarado

Sauf gros accident de parcours, Michelle Bachelet va sans doute être réélue à la tête du Chili, dimanche 15 décembre, grâce à un très fort soutien populaire. Si elle s’installe de nouveau au Palais de la Moneda, «Michelle» va devoir se retrousser les manches pour appliquer son vaste programme, basé notamment sur la réduction des inégalités. Mais un des grands défis qui l’attend sera de défaire le pays des fantômes de la dictature, tâche longue et fastidieuse.

Augusto Pinochet a beau avoir quitté le pouvoir il y a près de 25 ans, en 1990, après 17 années à la tête d’une dictature militaire, ses spectres traversent encore la vie sociale, économique, politique. Pour avancer sereinement, le pays a besoin de prolonger, d’approfondir le processus de mémoire de la dictature. Erika Hennings, présidente de la «Corporación Londres 38», un ancien lieu de torture et de détention de la rue Londres à Santiago, transformé en «espace de mémoire», souligne les avancées réalisées:

«La mémoire est toujours en construction. On vient de commémorer les 40 ans du coup d’Etat. On a observé une ouverture depuis les 30 ans. Parce que le temps a passé, et parce que le pays s’est mobilisé… Les médias en parlent plus qu’avant (de nombreux documentaires inédits sont sortis cette année, comme Imagenes Prohibidas, Les images interdites, gros succès d’audience, ndlr). On a pu rouvrir certains cas emblématiques, les universités ont fait des débats et des forums… En 2003, on parlait à peine de mémoire comme concept».

Lors de son premier mandat, Michelle Bachelet a ouvert un grand Musée de la Mémoire et des Droits de l’Homme. Danny Monsalvez, professeur d’Histoire politique à l’Université de Concepción, souligne que «ce musée est symboliquement important. Il a un caractère pédagogique essentiel. C’est un lieu pour recevoir et compiler les documents historiques venus de tout le pays».

Mais il reste beaucoup de choses à faire dans ce processus qui n’a pas vraiment de fin: «Nous souhaitons une volonté plus claire sur la nécessité de la justice et de la mémoire. Mais aussi un meilleur accès à l’information. Nous travaillons en ce moment pour une ouverture des archives secrètes», explique Erika Hennings, elle-même ancienne détenue. «Le secret est anti-démocratique et porte atteinte au processus de vérité et de justice», dit la campagne.

Au cœur de ce processus mémoriel, la justice a aussi encore du travail. Erika Hennings, souligne qu’il y a «des lentes avancées, des procès s’ouvrent. Mais les peines sont toujours assez ridicules. J’espère qu’il y aura une réelle volonté de la présidente de donner plus de ressources aux juges pour juger dans de bonnes conditions».

Pour beaucoup, l’engagement devra être plus fort que des actes assez symboliques comme le changement de nom de l’Avenue du 11-Septembre (date du coup d’Etat de 1973) ou la fermeture d’une «prison dorée» pour vieux militaires. Un engagement qui irait dans le sens d’une mémoire comme outil pour aujourd’hui, et non pas comme objet à contempler.

Et puis, malgré tout, des groupes soutiennent toujours le dictateur Pinochet (à voir dans le documentaire en espagnol I Love Pinochet). En juin 2012, le Théâtre Caupolicán de Santiago accueillait un rassemblement de plus de 2.000 personnes pour un hommage au dictateur. Sur la liste des invités, des ex-ministres du gouvernement militaire ou le très applaudi Augusto García Pinochet, neveu du général. En outre, une «Fondation Président Pinochet» existe tout à fait ouvertement au Chili.

Fantômes constitutionnels

Ces aficionados vieillissants sous-estiment souvent les plus de 3.000 morts et disparus et 38.000 victimes de tortures, contredisent des faits historiques avérés, notamment par les conclusions du Rapport de la Commission nationale Vérité et Réconciliation, dit «Rapport Rettig», publié en 1991.

Alors comment éloigner le pays de ces discours pro-pinochetistes? Peut-être justement avec le temps. Danny Monsalvez, professeur d’Histoire politique, explique que «ces tendances sont beaucoup plus minoritaires qu’il y a 10 ans. Les années passent et on en sait de plus en plus sur la dictature. Il devient donc plus complexe de défendre un gouvernement qui a tant violé les droits de l’homme…». On en revient donc à la nécessité d’une meilleure information, pour tous.

Dans la vie politique, c’est surtout la base, la Constitution elle-même, qui est bourrée de fantômes de la dictature. Avec qui il va falloir se débattre pour en finir avec l’ombre de Pinochet... Ce texte, rédigé en 1980, est toujours bien tranquillement en vigueur. Alain Rouquié écrit ainsi dans son ouvrage A l’ombre des dictatures (Albin Michel) :

«Et il ne suffit pas de renverser la statue du commandeur pour se libérer de l’emprise du régime. Surtout lorsque celui-ci a opéré un transfert de pouvoir sans rupture, comme au Chili, où l’on n’est pas loin de vivre sous le régime de la double légitimité, reconnue d’ailleurs par la Constitution (…). C’est ainsi que la dictature semble, au vu de la Constitution léguée, avoir rempli son objectif : à savoir abandonner le gouvernement mais conserver le pouvoir».

Et ajoute plus loin que le Chili est un bon exemple de «démocratie protégée», autrement dit «inachevée ou incomplète, en raison des institutions dont elle a hérité». Jusqu’à présent, la Constitution a été peu réformée, car la réforme ne peut se faire qu’avec des quorums très hauts. Le système binominal oblige les deux blocs majoritaires à établir des pactes. Ce qui a engendré plus de 20 ans de concessions.

La Constitution et de nombreuses lois organiques mises en place par un Pinochet sur le déclin régissent encore la vie des Chiliens, à commencer par le système éducatif. Depuis 2011, les étudiants manifestent en masse pour la fin d’un système poussiéreux et pour une «éducation gratuite et de qualité».

Avec sa réforme et la promulgation d’une loi organique de l’enseignement – juste avant la fin de la dictature – Pinochet a privatisé l’Université l'a rendue très chère. La grande majorité des jeunes doivent s’endetter pour étudier. Bachelet a promis de réformer tout ça (notons quand même que beaucoup de Chiliens de gauche sont très sceptiques quant aux promesses de Bachelet).

Virer les vieux amis

Autre exemple, le système de retraites et de santé est également privatisé depuis la dictature: il existe bien un secteur public, mais très faible.

Anomalie démocratique, les Chiliens résidant à l’étranger n’ont pas le droit de vote, également à cause d’une loi anachronique toujours en vigueur. Encore un héritage de l’époque où les militaires pensaient que les exilés étaient tous de dangereux personnages, beaucoup trop à gauche pour avoir le droit de mettre un bulletin dans l’urne… Cela a donné lieu à un intéressant mouvement citoyen, avec entre autres la création d’une plate-forme de vote symbolique, Voto Ciudadano. Pour demander à la prochaine présidente de régler cette histoire…

Les héritages de la dictature à effacer au plus vite sont aussi du côté des droits de l’Homme. Par exemple, une loi anti-terroriste de l’époque de Pinochet est toujours appliquée pour réprimer le peuple Mapuche. Les méthodes policières contre les manifestations étudiantes sont loin d’être douces: les «carabinieros» utilisent les gaz lacrymo à l’excès, attaques à cheval, guanaco (véhicule avec un jet d’eau sale et enrichie d’un composant chimique qui brûle la peau), sorillo (véhicule qui asperge à la volée une rue entière de gaz lacrymo), arrestations très musclées…

Pour Erika Hennings de Londres 38, «même si ce n’est pas une politique étatique, cela va dans la continuité des pratiques dictatoriales». Alors, est-ce que la prochaine présidente veillera au grain pour que ces méthodes n’existent plus?

Au Chili, les copains du dictateur font de vieux os, dans le pouvoir politique (de droite, et par exemple dans les ministres de l’actuel président Pinera), mais aussi et surtout dans les cercles économiques, souvent sceptique à l’égard de la démocratie et farouchement opposé à la gauche.

Un modèle économique pas vraiment égalitaire, puisque le Chili est un des pays les plus inégalitaires de l’OCDE. «Ici, tout se passe dans le pouvoir économique, aux mains d’une dizaine de familles protégées. En changeant la Constitution, l’Etat pourrait avoir un rôle plus important, plus d’influence sur ces patrons», commente Victor de la Fuente, directeur de l'édition chilienne du Monde Diplomatique. 

Du côté des médias, deux groupes contrôlent l’immense majorité de la presse chilienne. Il s’agit de La Tercera et de El Mercurio. Les deux seuls journaux autorisés par la dictature… Un peu de régulations et d’aides permettraient peut-être aux rares publications indépendantes de se développer.

Une nouvelle Constitution?

Bref, il y a encore beaucoup d’héritages de Pinochet, et les Chiliens sont de plus en plus nombreux à demander le changement. Danny Monsalvez explique que «pendant la dictature, la peur de tout était un cadre mental puissant. Depuis 2011, les enfants de la transition manifestent, se rendent compte qu’ils ont le droit d’exiger, de réclamer des droits, de manifester dans la rue. Pour mettre fin aux héritages de la dictature, en plus d’une lutte culturelle et politique, il faut en finir avec la peur».

Alors, une nouvelle Constitution serait la recette pour une démocratie plus complète au Chili? Ce vaste projet est en tous cas au programme de Michelle Bachelet. L’analyse de Victor de la Fuente, c’est que «la transition démocratique n’est pas terminée. Elle le sera vraiment quand on aura réalisé un changement réel et complet, avec une nouvelle Constitution plus démocratique».

Un mouvement citoyen, «Marca tu voto» («Marque ton vote») a ainsi émergé dans ce sens, proposant aux votants d’ajouter un «AC» (comme Assemblée Constituante) sur leur bulletin (ce qui n’annulerait pas le vote). Le Manifeste explique bien la nécessité d’un nouveau texte, la clé qui changerait le système: «La Constitution de 1980, en plus de l’illégitimité de son origine, maintient de graves entraves au plein exercice de la démocratie». Selon le «décompte citoyen» du mouvement, 8% des votes ont été «marqués» lors du premier tour.

Lucie de la Héronnière

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Journaliste
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