France

Procès Fofana: les raisons d'un rendez-vous raté

Alexandre Lévy, mis à jour le 14.07.2009 à 19 h 43

Le procès de Youssouf Fofana et de ses complices n'a pas apaisé les inquiétudes de la communauté juive. Moins à cause du verdict que de la frustration de ne pas avoir pu bénéficier d'un procès ouvert et exemplaire.

En France, il n'est pas commun de sortir dans la rue pour remercier et saluer un ministre en exercice. C'est pourtant ce qu'ont fait les participants de la petite manifestation réunissant plusieurs associations juives, lundi 13 juillet au soir, aux abords de la Chancellerie. «Bravo, bravo, Madame Alliot-Marie!», ont-ils scandé d'un bel concert, malgré la nuisance des militants très excités se réclamant du Betar. Ces personnes, plutôt âgées et aux visages préoccupés, étaient venues surtout pour exprimer leur soulagement après la décision de la garde des Sceaux de faire appel au verdict du procès dit du «gang des barbares». Une décision immédiatement suivie par le Parquet de Paris qui ouvre, dans un délai d'un an, la voie d'un nouveau procès à l'encontre d'une quinzaine de prévenus dans l'affaire de la séquestration et l'assassinat d'Ilan Halimi en 2006. «Depuis l'annonce du verdict, nous ne sentons beaucoup moins seuls maintenant», dit l'une des manifestantes, un œillet blanc à la main.

Deux mondes, deux logiques. Toutes ces personnes représentant la communauté juive de France ont ressenti comme un affront les peines, jugées trop clémentes, infligées aux principaux complices de Youssouf Fofana. Alors que pour les avocats de la défense et jusqu'au représentant du ministère public, Philippe Bilger, ces sanctions sont «justes» et «équitables». Sans rentrer dans le détail des condamnations, les organisateurs de ce meeting évoquent dans leurs discours un «crime pas comme les autres». Une affaire d'une gravité exceptionnelle qui, selon eux, mérite une justice pour l'exemple, le contraire même de ce qu'ont plaidé la plupart des avocats lors d'un procès destiné, selon eux, à établir l'échelle des responsabilités de tout un chacun et à établir la peine la plus adéquate aux délits commis. Pourtant, ces manifestants se veulent des citoyens comme les autres: «Je suis content qu'il n'y pas, cette fois-ci, des drapeaux israéliens», lâche l'un d'entre eux. «La France unie face à la barbarie!», scandent encore ces «Juifs de France» avant d'entonner la Marseillaise en cette veille de 14 juillet.

Le bonheur des uns fait le malheur des autres. Alors que ces représentants de la communauté juive affichent leur satisfaction, avocats et magistrats dénoncent vigoureusement l'intervention de la garde des Sceaux dans ce dossier. Me Romain Boulet, pénaliste de renom défendant Jean-Christophe Soumbou dans le procès, juge cette décision (pourtant prévue par la loi) «absolument scandaleuse» en y voyant une «immixtion de l'exécutif dans le judiciaire comme il n'y en a jamais eu». Sur le Net, la polémique enfle, pour atteindre de telles proportions que la plupart des journaux ferment leurs articles sur le sujet aux commentaires des internautes. Mais les questions restent: «Et si c'était un Arabe ou un musulman?», «La justice française est-elle l'otage du lobby juif?»... Cette «victoire» des parties civiles ravive aussi les clichés anti-juifs, y compris dans des discours à ambition — ou d'apparence — «républicaine».

Le huis clos au cœur des frustrations

Pour les détracteurs les plus avisés de ce premier procès, la question centrale n'est pas celle des peines infligées jugées trop clémentes (elles sont prononcés par un jury souverain au nom du peuple français), mais celle du huis clos. Le fait que les débats, que l'on imagine électriques accompagnant ce procès, se soient déroulés derrière les portes closes du tribunal est pour eux une source intarissable de frustrations, voire de spéculation et de rancune. La levée de cette mesure imposée par la présence de deux mineurs au moment des faits est d'ailleurs le véritable cheval de bataille du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif). Reçu à la Chancellerie en marge de la manifestation du lundi soir, son président Richard Prasquier a insisté auprès des conseillers de la ministre de la Justice de l'utilité d'un procès ouvert, à vertu pédagogique.

Pour cela, comme le souligne aussi souvent l'avocat de la famille Halimi, Me Francis Szpiner, l'urgence est que des «dispositions législatives soient prises pour que ce procès soit un procès public». Tous les deux espèrent que dans les prochains mois, le Parlement votera la proposition de loi présentée par François Baroin et Jack Lang qui donnera à la cour d'appel le pouvoir «de décider souverainement de l'opportunité de la publicité des débats ou non». A l'issue d'un procès public, les peines prononcées seront davantage en «adéquation» avec les crimes commis, estime ainsi Me Szpiner.

Une opinion que ne partage certainement pas l'avocat général Bilger qui a longuement défendu un huis clos qui, dans le cas de ce procès, a permis selon lui un débat «serein, digne et équilibré»... Et tous ceux qui, comme le magistrat Denis Salas, estiment que cette «passion pour les victimes» relève du populisme pénal.

A l'autre bout de la chaîne, Richard Prasquier défend lui aussi l'idée d'un nouveau procès parce que le premier a été surtout un «rendez-vous manqué avec la famille de la victime». Souvent seule face aux nombreux avocats de la défense, ne se reconnaissant pas dans le réquisitoire du représentant de l'Etat, la mère d'Ilan Halimi n'a même pas pu assister à l'annonce du verdict, rendu en plein shabat, rappelle le président du Crif.

«L'affaire» Ilan Halimi est loin d'être finie.

Alexandre Lévy

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Image de une: manifestation devant le ministère de la Justice le 13 juillet. Mal Langsdon / Reuters

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