Assassinat de JFK: les imbéciles de la conjuration

Lee Harvey Oswald / Dallas Police via Wikimedia Commons.

Lee Harvey Oswald / Dallas Police via Wikimedia Commons.

Pourquoi les théories du complot autour de la mort de Kennedy ne résistent pas à l’analyse.

Cinquante ans après l’assassinat du président John Fitzgerald Kennedy, 59% des Américains continuent de penser qu’il fut le résultat d’une conspiration. J’ai longtemps fait partie du lot. Au début des années 1970, tout fraîchement sorti du lycée et entrant à la fac, j’avais lu L'Amérique fait appel de Mark Lane, Les Assassins de Kennedy de Richard Popkin, Forgive My Grief de Penn Jones et d’autres livres, tous des best-sellers, qui évoquaient une sombre machination.

Et puis, un beau jour, j’ai eu la curiosité de regarder les notes de bas de page de ces livres, dont la plupart m’ont aguillé vers les volumes des auditions de la commission Warren. Ce fut un vrai choc.

J'ai réalisé que les auteurs de ces livres avaient sorti les dépositions des témoins oculaires de leur contexte, les avaient distordues à tel point qu’on peinait à les reconnaître et, dans certains cas, qu’ils avaient choisi de ne citer que des passages qui confortaient leurs théories tout en ignorant superbement les témoignages qui les mettaient à mal. Ce fut là mon premier contact avec la malhonnêteté intellectuelle.

Nous n’avons pas la place pour nous lancer dans une réfutation complète des théories conspirationnistes: il a fallu pas moins de 1.632 pages à Vincent Bugliosi pour le faire en 2007, dans son livre Reclaiming History. Mais il n’est pas mauvais de revenir sur les arguments des adeptes de cette théorie que je trouve parmi les plus convaincants —et sur pourquoi ils ne résistent pas à l’analyse.

Les faits bruts sont les suivants: le 22 novembre 1963, le président Kennedy, le gouverneur du Texas John Connally et leurs épouses ont pris place dans une voiture décapotable qui circule lentement dans les rues de Dallas. À 12h30, au moment où le véhicule s’engage sur la Dealey Plaza, trois coups de feu claquent. Kennedy et Connally sont touchés tous les deux.

La voiture accélère pour se rendre à l’hôpital le plus proche, où le décès du président est constaté et où le gouverneur est soigné pour ses blessures. Lee Harvey Oswald, suspecté d’être l’auteur des coups de feu, est arrêté et lui-même assassiné quelques jours plus tard.

Le président Lyndon B. Johnson décide de la création d’une commission, dirigée par le président de la Cour suprême des Etats-Unis, le juge Warren, pour enquêter sur cet assassinat. Le rapport Warren conclut qu’Oswald a tiré les trois coups de feu depuis une fenêtre du sixième étage du dépôt de livres scolaires surplombant la Dealy Plaza, où il travaillait.

«Théorie de la balle unique»

Mais l’affaire est loin d’être terminée. Un certain Abraham Zapruder, qui faisait partie des milliers de personnes qui se tenaient le long de la route empruntée par le cortège présidentiel à Dallas ce jour-là, enregistre la fusillade sur sa caméra 8mm. Ce film de 26 secondes et 486 images va devenir le plus minutieusement examiné de l’histoire —et un élément de preuve de première importance, pour la commission Warren comme pour les adeptes de la théorie du complot qui vont suivre.

Au départ, on suppose que Kennedy et Connally ont été touchés par des balles différentes. Mais le film de Zapruder remet cette idée en cause. Les analystes de la commission Warren concluent en effet que Kennedy est touché à un moment compris entre l’image 210 et l’image 225 (un panneau d’indication masque la voiture à la caméra de Zapruder au moment crucial) tandis que Connally est touché au plus tard à l’image 240.

En d’autres termes, les deux hommes sont, au maximum, touchés à 30 images d’écart. Les tests du FBI démontrèrent que le fusil d’Oswald, une carabine Mannlicher-Carcano, ne pouvait pas tirer deux projectiles à moins de 2,25 secondes d’intervalle ce qui, pour la caméra de Zapruder, se retranscrit entre 40 et 41 images d’écart. Pour résumer, Oswald n’a matériellement pas eu le temps de tirer une balle sur Kennedy et une autre sur Connally en un laps de temps aussi court.

La conclusion est toute trouvée: soit il y a deux tireurs, soit Kennedy et Connally ont été touchés par la même balle. La commission Warren penche pour la deuxième explication.

La «théorie de la balle unique», comme on va l’appeler, est la cause d’une controverse au sein même de la commission. Trois de ses membres n’y croient pas. Mais face à la pression politique, qui réclame un rapport unanime (et qui, de préférence, assurerait à l’opinion publique américaine qu’il n’y avait en effet qu’un seul tireur et qu’il était bien mort), les sceptiques acceptent de taire leur différence d’opinion, au moins en public; en échange, les auteurs du rapport acceptent de requalifier leur théorie de la balle unique. Elle passe d’«irréfutable» à simplement «convaincante».

Cette partie du rapport Warren fut celle qui reçut les attaques les plus acerbes. Les critiques dessinèrent des diagrammes retraçant la trajectoire absurde que la balle aurait dû effectuer, faisant demi-tour à droite en plein vol et virant sur la gauche pour frapper la nuque de Kennedy avant de toucher les côtes puis le poignet de Connally.

Accord dissonant

De nombreuses années durant, bien après que j’ai rejeté toutes les affirmations des complotistes, cette «balle magique» —comme la décrivent les sceptiques— demeurait la seule pièce du puzzle de Dealey Plaza que je ne parvenais pas à assembler dans le tableau; c’était l’accord dissonant qui, quand j’étais d’humeur à douter, tendait à me faire penser qu’il y avait peut-être bien deux tireurs, après tout.

Et puis, en novembre 2003, pour le quarantième anniversaire de l’assassinat, j’ai regardé un documentaire diffusé sur ABC et intitulé Kennedy Assassination:Beyond Conspiracy. A un moment donné, les réalisateurs montraient la voiture dans laquelle le président Kennedy et les autres avaient pris place ce jour-là.

Et une des caractéristiques du véhicule, dont je n’avais jusqu’alors jamais entendu parler dans aucun livre, manqua bien de faire se décrocher ma mâchoire: la banquette arrière, sur laquelle Kennedy était assis, était trois pouces (7,5cm) plus haute que le siège avant, sur lequel se trouvait Connally. Avec un tel ajustement, la ligne imaginaire reliant le fusil d’Oswald, la nuque du président et le poignet de Connally était parfaitement droite. Il n’y avait donc pas besoin que la balle soit magique.

Kennedy est touché deux fois: la première balle traverse le cou (c’est celle qui frappe également Connally), puis une seconde le frappe à la tête. Le film de Zapruder témoigne également de cet impact, à l’image 313. Celle-ci fut jugée si horrible qu’elle fut enlevée des diffusions publiques du film jusqu’en 1975, quand le président Gerald Ford (qui avait fait partie de la commission Warren) ordonna qu’on la diffuse.

Des images glaçantes

Je me souviens avoir vu le film entièrement restauré à la télévision. C’était effectivement glaçant. On pouvait voir le sommet du crâne du président littéralement voler en éclats.

Mais c’était glaçant pour une autre raison: les morceaux de son crâne s’envolaient vers l’arrière. En d’autres termes, on avait l’impression que la balle n’avait pas été tirée derrière Kennedy, comme la première, mais devant. Y avait-il deux tireurs finalement —Oswald, dans le dépôt de livres et quelqu’un d’autre perché sur cet endroit que l’on a appelé la «butte herbeuse?»

La «butte herbeuse» de Dealey Plaza, en 2003 (via Wikimedia Commons)

Je suis retourné à la bibliothèque et j’ai parcouru les auditions de la commission Warren. J’ai pu y trouver des dépositions de neurologues qui témoignent qu’une terminaison nerveuse peut exploser quand elle est frappée par une balle et que les deux trajectoires —celle de la balle et celle des fragments nerveux— ne sont pas nécessairement corrélées.

Des expériences datant des années 1940, au cours desquelles des balles furent tirées dans la tête de chèvres vivantes (sic), ont révélé ce fait. Donc, la preuve de l’image 313 est à minima ambiguë; elle ne dit rien, dans un sens ou dans un autre, sur la théorie du deuxième tireur.

La preuve par l'image 312

Mais en 1975, CBS News, qui travaillait à un documentaire sur l’assassinat, loua les services d’une société chargée d’effectuer une étude haute résolution du film de Zapruder en utilisant des instruments qui n’existaient pas quand la commission Warren a travaillé. Cette société découvrit que sur l’image 312, la tête de Kennedy effectuait un bref mouvement brusque vers l’avant, bien plus rapidement qu’elle ne repartait ensuite vers l’arrière sur l’image suivante, la 313. Cela voulait dire que la balle avait bien frappé le crâne de Kennedy par l’arrière, le poussant vers l’avant avant qu’une terminaison nerveuse n’explose, la repoussant vers l’arrière.

En 1976, la Chambre des représentants forma une commission spéciale chargée de réenquêter sur l’assassinat de Kennedy. Après de nouvelles auditions et une analyse extensive, ses membres conclurent qu’il y avait bien eu un deuxième tireur.

Cette conclusion surprise s’appuyait sur de nouvelles preuves découvertes —une bande son issue d’un dictaphone portable accroché à la ceinture d’un policier de Dallas qui escortait le cortège présidentiel. Selon le rapport de la Chambre, une analyse acoustique de la bande révélait que quatre coups de feu avait été tirés et qu’au vu de l’écho et de la localisation de l’officier de police, un de ces coups de feu provenait de la fameuse butte.

Ce rapport causa une telle commotion que l’Académie Nationale des Sciences effectua sa propre analyse de la bande et en tira la conclusion que le rapport de la Chambre était un tissu d’âneries. Déjà parce que certains des soi-disant coups de feu n’en étaient pas. Ensuite parce que le policier motocycliste qui portait soi-disant ce dictaphone ne se trouvait pas à l’endroit décrit par le rapport et donc, quand bien même les bruits s’étaient avérés être des coups de feu, une analyse révisée de l’écho les localisait ailleurs que sur la butte. Troisièmement, certains des bruits de la bande s’étaient produits une minute après l’assassinat.

Grandes portes et petites charnières

Les théories du complot pullulent autour de tous les grands évènements de l’histoire pour plusieurs raisons.

Premièrement, il existe une sorte d’instinct naturel chez l’humain à fantasmer sur tout ce qui est caché. Comme mon collègue de Slate Ron Rosenbaum (qui s’est plongé plus que quiconque dans ces méandres) le raconte dans son brillant ouvrage, The Secret Parts of Fortune, «la recherche de la main invisible, de la source cachée, de la poignée de main secrète derrière l’histoire attire un ramassis de déclassés, de capitaines au long cours en retraite, de chercheurs fous, de Juifs errants».

Deuxièmement, il y a quelque chose de réconfortant dans cette recherche de la vérité cachée. Si des évènements horribles peuvent être attribués à une cabale de personnages infâmes contrôlant le monde dans les coulisses, c’est, dans un sens, moins effrayant que si des choses terribles se produisent au hasard ou peuvent être attribués à un nigaud solitaire, à un monsieur Personne. L’existence d’une cabale secrète signifie que le monde est ordonné; un coup du hasard avec des conséquences catastrophiques suggère la prégnance du chaos, soit l’essence même de ce qui nous effraie.

Un vieil adage anglais dit que «les grandes portes tournent parfois sur de petites charnières». L’assassinat de John Fitzgerald Kennedy fut effectivement une grande porte —s’il avait vécu, les décennies qui suivirent aux Etats-Unis auraient pu être radicalement différentes— et Lee Harvey Oswald n’était qu’une petite charnière ridicule.

L’écart entre les deux est extrêmement perturbant. Voilà qui laisse de la place pour quelque chose de plus rassurant, un univers plus sensé, qui permettrait de croire qu’une figure aussi importante que celle de John F. Kennedy n’a pu être éliminée que par une autre figure tout aussi importante: la CIA, la Mafia, les Soviétiques, Castro… faites votre choix.

Pour finir (et c’est un point que certains défenseurs du rapport Warren ignorent), il y a des conspirations. Et il y a une raison qui explique pourquoi tant de personnes sérieuses se sont mises à enquêter à nouveau sur l’assassinat de Kennedy au milieu des années 1970: à la même période, la commission présidée par le sénateur Frank Church révéla la longue et sombre histoire des complots ourdis par la CIA (coups d’Etat, assassinats et autres machinations), que seuls les extrémistes avaient jusqu’alors osé imaginer. Quelles autres théories élaborées par les extrémistes étaient également vraies?

Une source de curiosité renouvelée

L’assassinat de JFK émergea naturellement comme une source de curiosité renouvelée. En 1971, peu avant sa mort, Lyndon B. Johnson affirma au journaliste Leo Janos que l’administration Kennedy s’était «retrouvée à la tête une sacrée bande de tueurs dans les Caraïbes»: personne ne savait de quoi il parlait à l’époque.

Quelques années plus tard, la commission Church révéla les détails de l’Opération Mongoose —une machination préparée par Kennedy et la CIA pour assassiner Fidel Castro. Des révélations émergèrent également sur la coopération de la Mafia à l’opération Mongoose, sur une liaison de JFK avec une fille de la Mafia et sur la croisade menée par son frère, Robert Kennedy, contre les parrains de cette même Mafia.

L’assassinat de Dallas était-il une réponse en représailles, montée par Castro ou la Mafia? Quand bien même Oswald était un tireur solitaire, était-il partie prenante d’une plus large conspiration?

De nouvelles suspicions sont également nées de la commission Warren. Il s’est finalement avéré que la CIA avait accumulé de nombreux dossiers sur le séjour d’Oswald en Union soviétique (il avait brièvement fait défection en URSS à la fin des années 1950 avant de rentrer aux Etats-Unis) et sur sa visite au consulat cubain à Mexico, et que l’agence avait «omis» de transmettre ces fichiers à la commission.

Oswald a-t-il voulu plaire à Castro?

Il n’est donc pas étonnant qu'une personne aussi rationnelle que le secrétaire d’Etat John Kerry, étudiant à l’époque de l’assassinat, ait récemment déclaré à Tom Brokaw de NBC qu'il a aujourd’hui encore «de sérieux doutes quant au fait que Lee Harvey Oswald a agit seul» ou que la commission Warren «ait tiré au clair [...] ce qu’il avait fait a Cuba et en Russie et l’influence que cela avait eu sur lui».

Mais l’histoire joue des tours étranges. La commission Warren fut certes, dès sa création, un assemblage de compromis —et pourtant, malgré un demi-siècle d’examen, les principaux points établis par elle tiennent la route. Le seul mystère qui demeure est celui des motivations d’Oswald, mais dans ce cas aussi, aucun lien n’a pu être tracé avec certitude avec la Mafia, la CIA, les Cubains ou tout autre chose.

L’histoire la plus convaincante que j’aie pu lire, apparue pour la première fois dans un article publié par Daniel Schorr dans la New York Review of Books (et que l’on retrouve dans son livre Clearing the Air), c’est qu’Oswald aurait tué Kennedy parce qu’il espérait que cet exploit lui vaudrait la reconnaissance de Castro.

Est-ce la vérité? Ce mystère de la motivation d’Oswald demeure entier. Et cela ne peut que contribuer à rendre les théories du complot encore plus satisfaisantes.

Fred Kaplan

Traduit par Antoine Bourguilleau

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