Sports

Le rugby français veut son Grand Stade, coûte que coûte

Yannick Cochennec, mis à jour le 23.11.2013 à 13 h 56

Folie des grandeurs ou vision éclairée de l’avenir? Le rugby français rêve de son grand stade pour asseoir son développement.

Une des images du stade imaginé par la FFR. © FFR

Une des images du stade imaginé par la FFR. © FFR

Le rugby français vit toujours sous un coin de ciel bleu qui paraît même le préserver du marasme ambiant et imagine son avenir radieux à l’image du projet qui occupe ses pensées: la construction d’un grand stade sur le site de l’hippodrome de Ris-Orangis dans l’Essonne.

Moins optimiste, et même carrément négatif, le Sénat vient pourtant de doucher cet enthousiasme et de dénoncer cette éventuelle aventure immobilière en considérant «qu'il serait déraisonnable que la région Ile-de-France compte sur son sol deux stades d'une capacité de plus de 80.000 places sans club résident: les deux enceintes entreraient nécessairement dans une compétition farouche afin d'accueillir aussi bien des événements sportifs d'envergure que des spectacles (...), en nombre nécessairement limité.»

Mais la Fédération française de rugby (FFR) n’en démord pas. A côté du Stade de France qui accueille les rencontres du XV de France depuis 1998, elle veut bâtir sa nouvelle enceinte de 82.000 places. La voilà partie en mission jusqu’en février à la faveur du débat public obligatoire sur ce projet de grand stade.

Sur le papier, l’idée paraît saugrenue. Pourquoi vouloir effectuer une telle dépense et prendre un tel risque alors que le Stade de France existe et fait bien l’affaire pour recevoir notamment les rencontres du Tournoi des VI nations, les principaux test-matches et la finale du Top 14?

Face à cette évidence pleine de bon sens et sage sur le plan financier, les autorités du rugby tricolore rétorquent qu’elles veulent désormais maîtriser l’agenda sportif des rencontres du XV de France (parfois délocalisées en province pour cause de concurrence de spectacles au Stade de France) et bénéficier pleinement des ressources financières générées par les rencontres internationales (la nouvelle convention signée pour la période 2013-2017 permet à la FFR, sous certaines conditions de délai de réservation, de disposer du Stade de France pour un coût de 23 millions d’euros maximum, pour 20 matchs minimum joués).

Un Twickenham et un toit

Et pour être vraiment chez elle, elle a donc entrepris de se doter, avant la fin de la décennie, d’un stade multifonctionnel disposant d’un toit rétractable et d’une pelouse amovible afin d’accueillir toutes sortes d’événements de janvier à décembre. Ce n’est pas toujours le cas du Stade de France qui, faute de toit, ne peut mettre sur pied des concerts qu’à la belle saison.

En résumé, la FFR veut son Twickenham, antre du rugby anglais, qui rayonne à côté de Wembley, maison du football anglais, et des multiples autres stades londoniens à commencer par le Stade olympique bientôt dévolu aux joueurs du club de West Ham, son futur club résident à partir de 2016.

Le message est clair: ce qui doit être possible à Londres doit être réalisable à Paris, ou en région parisienne, et cela d’autant plus que la France serait devenue la place forte économique du rugby mondial à la faveur de son Top 14, le championnat professionnel, qui attire les stars du ballon ovale, du Nord comme du Sud.

Car la FFR se dit certaine que le rugby, qui redeviendra sport olympique en 2016 grâce à son petit cousin, le rugby à VII, est appelé à grandir rapidement à travers la planète et que le visage presque poupin qu’il présente aujourd’hui sera bien différent dans 50 ans quand ses joues d’adulte seront alors joliment pleines en raison de ses (prétendus) succès commerciaux à venir. Les polémiques récentes sur l’avenir des Coupes européennes à transformer en poules aux œufs d’or ont souligné cet appétit dévorant.

Cette ambition démesurée est de surcroît légitimée, selon la FFR, par les très belles audiences du XV de France qui, en temps de Coupe du monde, atteignent des sommets presque footballistiques et celles très encourageantes du Top 14 qui font le bonheur de Canal + et suscitent la convoitise de BeIn Sport, chaîne très intéressée par l’acquisition de ces droits et qui devrait permettre une très nette réévaluation à venir du prix du championnat en question (certains imaginent de tripler la somme actuellement de 32 millions d’euros par an).

Et ne parlons pas de l’amour immodéré des marques pour ce sport aux supposées multiples valeurs dont raffolent les publicitaires et les chantres du marketing même si la professionnalisation accélérée de cette discipline connaît aussi ses dérives.

Voilà pour l’emballage cadeau. Mais sous le papier brillant se cache l’étiquette du prix. Le coût de ce nouveau grand stade s'élève, en principe, à 600 millions d'euros. A titre de comparaison, la construction du Stade de France avait coûté 364 millions d'euros avec une participation du contribuable à hauteur de 52% de la somme totale.

En effet, les groupes Vinci et Bouygues avaient réglé 173 millions d'euros pour sa construction. En contrepartie de cet investissement, le consortium qu'ils formaient avaient bénéficié de subventions publiques et d'une concession de 30 ans pour l'exploitation de l'infrastructure.

L'erreur du Stade de France

Ce stade de rugby doit être, lui, financé par la FFR, sur ses fonds propres (200 millions) et par le recours à l'emprunt (400 millions). Un projet de naming de l’enceinte est également à l’étude afin de baptiser généreusement ce nouveau-né. Mais la facture ne s’arrête pas là.

Les collectivités territoriales s’engagent à financer de leur côté les acquisitions foncières ainsi qu’une partie des ouvrages et travaux nécessaires à l’accès au site et aux parkings évalués, en juin 2012, à 118 millions d’euros. Dans ce contexte, le département de l’Essonne s’est engagé à apporter sa garantie aux emprunts contractés pour le financement du projet de ce grand stade par la FFR.

Avec l’ouverture du débat public, les semaines qui viennent vont donc être cruciales pour le devenir d’un projet qui, quoi qu’on pense, a au moins foi en l’avenir —ce qui n’est pas négligeable en ces temps de sinistrose— possède une vision et s’inscrit dans le cadre du développement du Grand Paris avec une priorité donnée à la grande banlieue.

Mais il est handicapé par l’époque, clairement défaitiste, et aussi par le semi échec du Stade de France qui, au fil du temps, n’a trouvé ni club résident ni ferveur populaire dans des murs trop froids pour le football et le rugby où les supporters ne s’y retrouvent pas vraiment, très loin de la passion du Parc des Princes.

La plus grande erreur fut peut-être commise le 5 octobre 1994 lorsque le gouvernement d’Edouard Balladur, alors Premier ministre en temps de crise (encore), opta pour les architectes Macary-Zublena pour construire le futur Stade de France sous le prétexte notamment qu’il était moins cher de quelque 30 millions d’euros et moins compliqué à ériger face au projet de stade du cabinet de Jean Nouvel plus onéreux, mais mieux noté par le jury de sélection (10 voix contre 4).

Le Stade de Jean Nouvel était un stade rectangulaire, à l’anglaise, qui aurait été le premier à se doter d’un toit amovible dont on se dit aujourd’hui qu’il était visionnaire compte tenu de la nécessité pour une ville comme Paris de posséder une arène couverte aussi large et de préserver le public du froid comme lors du France-Irlande du Tournoi des VI nations reporté en 2012 pour cause de gel. Se tromper peut coûter plus cher qu’une facture de travaux publics. Pour le rugby français, le risque est très grand, mais à l’image d’Edouard Balladur et de l’actuel Stade de France, l’Etat et les politiques ne sont pas non plus forcément les meilleurs conseilleurs en la matière…

Yannick Cochennec

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