Economie

Et si la France parlait vraiment avec l'Allemagne?

Eric Le Boucher, mis à jour le 17.11.2013 à 8 h 59

La zone euro va mieux mais n'est pas sauvée. Il n'y a que Paris et Berlin qui peuvent la tirer d'affaire. A condition de renouer un dialogue vieux de soixante ans. Pour cela, François Hollande doit inspirer confiance à Angela Merkel.

Angela Merkel et François Hollande le 12 novembre 2013 à l'Elysée. REUTERS/Philippe Wojazer

Angela Merkel et François Hollande le 12 novembre 2013 à l'Elysée. REUTERS/Philippe Wojazer

C'est le moment de parler aux Allemands. C'est le moment de s'entendre sur le fond et sur la forme, c'est le moment de le faire de bonne foi et de s'engager. Les Allemands y sont prêts, l'Europe, édifice aujourd'hui menacé dans son existence même, en a un besoin urgent. Le calme dont bénéficie la zone euro depuis l'été 2012 et les promesses de la Banque centrale européenne de «tout faire» pour sauver la monnaie commune laissent à penser que, peu à peu, l'Europe sort de la crise. Les pays du Sud retrouvent un semblant de croissance. Les autorités ont pris des mesures de solidarité et d'autosurveillance qui démontrent aux marchés et aux sceptiques que la volonté politique européenne est toujours là quand il le faut. Et, enfin, les peuples, malgré les souffrances, ont voté pour le maintien dans l'euro. Et sans doute l'Europe peut-elle aller encore en bringuebalant. De crise en crise l'Europe se fait. «E la nave va»...

Ce discours rassurant omet deux périls. Le premier est politique: la défiance envers l'Europe continue de monter, les acrimonies entre pays ne se dissimulent plus, les discours «anti» gagnent des électeurs, le rêve européen n'est plus populaire. Le second est économique. La littérature des économistes est sur ce sujet unanime: rien n'est réglé sur le fond dans la zone euro. Ni le problème de la compétitivité et le divorce nord-sud, ni celui de la solidarité, ni celui de la dette, ni, enfin, celui de la croissance future de l'Europe et de sa place éco-géo-stratégique dans le XXIe siècle.

La réponse à toutes ces interrogations viendra du dialogue franco-allemand, comme c'est le cas depuis soixante ans. Au sortir de la guerre, l'intérêt commun était la réconciliation et la construction, en parallèle, de deux versions d'un même modèle d'économie sociale de marché, de social-démocratie. Aujourd'hui, comme le notent avec pertinence Jacques Mistral et Henrik Uterwedde, «à l'heure de la concurrence des capitalismes», américain, chinois ou russe, «une véritable et très étroite communauté d'intérêts existe entre les deux nations»[1]. Notre idéal reste commun, nos deux peuples veulent le même genre de vie pour leurs enfants, d'«équilibre entre la liberté, l'initiative privée et la protection sociale», résume Pascal Lamy. C'est sur cette base qu'il faut (re)construire le désir d'Europe.

Angela Merkel s'est prononcée en faveur de la poursuite de l'intégration et d'une avancée vers l'union politique. Mais elle l'a fait de façon vague, qu'on a interprétée à Paris comme une nouvelle manoeuvre dilatoire de sa part. Il eût fallu la prendre au mot et proposer un plan concret. Mais, à Paris, silence. C'est pourtant le moment de parler aux Allemands, précisément pour les deux mêmes raisons politiques et économiques.

Politiques: les valeurs sociales-démocrates que tous les peuples du Vieux Continent ont en commun ne peuvent être défendues qu'en commun dans un monde très adverse. Se renfermer est illusoire, l'union est plus que jamais nécessaire. L'Europe de l'humanisme retrouve sens en son combat, celui d'«un modèle de civilisation».

Philippe Herzog, député européen, ajoute:

«Après l'effondrement du communisme, le mouvement altermondialiste et l'écologie politique se sont essoufflés, tandis que le syndicalisme et les mouvements civiques européens sont en recul.»

L'Europe comme «valeur spirituelle» arrive à point nommé. A la condition de regagner elle-même en légitimité démocratique, c'est tout le pari. Sur ce sujet, les propositions ne manquent pas (création de partis transeuropéens, d'une deuxième chambre, coordination des élections européennes et nationales...)[2].

L'Europe, justement, peut servir de «laboratoire démocratique» impliquant la participation des citoyens, la construction de solidarités, l'éducation[3].

Sur le plan économique, le fond du problème reste le manque de confiance de Berlin envers ses partenaires, à commencer par Paris. L'Allemagne a imposé son point de vue dans la crise: nous ne paierons pas pour les autres pays, à chacun de faire les efforts nécessaires. Ce principe de «no bail out» a causé «des dégâts collatéraux si colossaux» que, «dans les pays en crise, toute une génération a été privée de ses chances de réussite. Le spectre politique de ces Etats se radicalise», reconnaissent onze économistes... allemands. Ils ajoutent:

«L'intérêt de l'Allemagne est de prendre l'initiative au lieu d'adopter la politique de l'autruche par peur d'une union de transferts et de débouter toutes les propositions constructives au motif qu'elles seraient un moyen de nous soutirer de l'argent.»

Et ces économistes de proposer une Europe qui ressemble mot pour mot à ce dont rêve la France: des transferts, de l'aide à la mobilité, une assurance-chômage européenne, un budget central, mais aussi une politique extérieure et une défense communes.

L'Allemagne va avoir un gouvernement ouvert. Les Allemands sont plus prêts qu'on le pense en France. Berlin n'attend qu'un geste de Paris: son réel sérieux budgétaire. L'Europe dépend donc complètement de la politique économique de François Hollande.

Eric Le Boucher

Article également publié dans Les Echos

Vous pouvez également lire la réponse publiée par Heiner Wittmann sur Das Frankreich Blog

[1] In Et si le soleil se levait à nouveau sur l'Europe, sous la direction de Jean-Hervé Lorenzi et de Christian de Boissieu, Fayard. Retourner à l'article

[2] De la démocratie en Europe, Sylvie Goulard et Mario Monti, Flammarion. Retourner à l'article

[3] Europe réveille-toi!, Confrontations Europe. Retourner à l'article

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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