Sports

Revue de stress pour qualifs à hauts risques

Yannick Cochennec, mis à jour le 19.11.2013 à 23 h 11

Pour la neuvième fois, l’équipe de France de football a joué sa qualification en Coupe du monde sur un duel couperet contre un adversaire direct. Replongeons-nous dans les précédents affrontements à hauts risques des Bleus.

Yevhen Konoplyanka et Mathieu Debuchy lors du France-Ukraine de l'Euro 2012. REUTERS/Alessandro Bianchi.

Yevhen Konoplyanka et Mathieu Debuchy lors du France-Ukraine de l'Euro 2012. REUTERS/Alessandro Bianchi.

Article publié à la veille du match aller en Ukraine et réactualisé après la qualification et la victoire 3-0 des Bleus au Stade de France. 

Contre l’Ukraine, l’équipe de France de football s'est retrouvé, comme Sissi, face à son destin. Cette rencontre «à pile ou face» fut un petit suspense relativement habituel pour les Bleus qui, dans leur histoire, ont joué à huit reprises leur qualification sur un duel face à un adversaire direct[1]. Même si ces matchs n’étaient pas tous sur le format de l’aller-retour de cet Ukraine-France des 15 et 19 novembre, redite, en quelque sorte, du Irlande-France d'il y a quatre ans.

Alors que la France «entière» a tremblé à l’idée d’être privée de Coupe du monde en juin prochain au Brésil -et la défaite 2-0 à l'aller laissait peu de place à l'exploit, nous sommes allés reprendre la température de la presse à chaque fois que les Bleus se sont retrouvés au seuil d’une rencontre aussi capitale.

Qu’écrivait-on dans les journaux le jour J, en 1949, à l’heure où l’attente devenait irrespirable avant un France-Yougoslavie? Parlait-on déjà de match de la mort le 18 novembre 1981, au moment où la France recevait les Pays-Bas? Quel était le climat, le 17 novembre 1993, tandis que la France allait accueillir la Bulgarie au Parc des Princes dans le sillage d’un sinistre France-Israël?

En nous rendant aux archives de Beaubourg, et avec l’aide du département dédié de L’Equipe, qui nous a confié chacune des Unes des jours en question (merci à Danièle Coussot pour son efficacité), nous avons ainsi procédé à une revue de presse de ces petits matins où la France guettait son sort. Le seul quotidien sportif français, qui chronique le sport avec précision depuis la Seconde Guerre mondiale, a été, bien sûr, notre principale boussole à travers le temps.

1949: un duel décisif sans emphase

Les 9 et 30 octobre 1949, à Belgrade et Colombes, les Français et les Yougoslaves se sont quittés à chaque fois sur le score de 1-1. Un match d’appui est donc organisé à Florence, en Italie. Le vainqueur ira au Brésil, sachant qu’en cas de nouveau match nul au terme des prolongations, un tirage au sort désignera l’heureux élu.

A la veille de la rencontre éliminatoire, L’Equipe relève, presque triomphalement, que «les Yougoslaves visitent les musées, mais n’ont pas été reçus par le maire (communiste) de Florence». Mais le match, disputé un dimanche, n’occupe pas la une du quotidien sportif le samedi, principalement dédiée au combat héroïque de Robert Villemain face à Jake La Motta.

Le Figaro note de son côté, selon Roland Mesmeur, que «les chances de l’équipe de France sont de nouveau basées sur la solidité du réseau défensif et l’espoir des contre-attaques des avants». «Il est devenu un lieu commun d’affirmer qu’à la supériorité technique des Yougoslaves, les Tricolores opposeront leurs qualités de vitesse et de détente», ajoute-t-il. Mais nulle emphase générale pour ce qui ne s’appelle encore que la Coupe Jules-Rimet.

Résultat: Yougoslavie b. France 3-2 (après prolongations, 2-2 à l’issue du temps réglementaire, but de la victoire marqué à la 114e minute par Tchaïkowski). En raison de forfaits, la France sera invitée plus tard au Brésil, mais déclinera l’offre.

1961: «la fin d'une illusion»

Si elle veut aller au Chili en 1962, l’équipe de France doit battre la Bulgarie lors d’un match d’appui organisé à Milan, au stade San Siro. En effet, dans un groupe à trois avec la Finlande, Français et Bulgares ont fini à égalité avec 6 points et, sachant que le goal average ne compte pas, un match décisif est organisé sur terrain neutre.

«Le Chili ou la fin d’une illusion», titre L’Equipe en pages intérieures, le quotidien relevant la faiblesse de l’attaque tricolore, «souci majeur». «Un échec à Milan ne constituerait certes point un désastre national, ni même, comme un magazine à gros tirage le suggérait ces jours derniers dans un titre spectaculaire, "une menace de mort pour le football français", écrit Jacques de Ryswick. Mais à tout prendre mieux vaut une résurrection engendrée dans l’allégresse que dans le désespoir et l’amertume.»

«Les Français ont, c’est incontestable, suivi une marche ascendante depuis trois mois, remarque Jacques Ferran. Ils n’ont, de la saison, jamais paru aussi forts. Mais il en est de même des Bulgares qui, après avoir tâtonné contre nous, semblent avoir trouvé leur assise. Ces Bulgares-là, il serait criminel de les sous-estimer.»

Dans le Parisien Libéré, Pierre Lagoutte précise, de son côté, que «les joueurs de l’équipe de France se plaignaient hier de leur première nuit italienne.» «Pour fuir le bruit de la ville, on leur avait conseillé un lieu de retraite situé à Monza, à 20 kilomètres de Milan, raconte-t-il. Or, leur hôtel se trouve à la sortie de l’autoroute. La circulation est intense, même la nuit, et nos footballeurs ont donc mal dormi. Georges Verriest était furieux et songeait à changer de résidence, mais l’hôtel a accepté de donner des chambres moins exposées au bruit à nos internationaux.»

Résultat: Bulgarie b. France 1-0 (but de Yakimov dont le tir a été dévié par le pied de Lerond).

1965: une qualification profil bas

Ce jour-là, l’équipe de France de football affronte la Yougoslavie à Paris en match de qualification dans un groupe comprenant également la Norvège et le Luxembourg. L’équation est simple. En cas de victoire, elle est qualifiée pour le Mondial qui se déroulera en Angleterre en 1966. S’il y a défaite, c’en est fini de ses chances. Dans l’hypothèse d’un nul se profilerait la perspective d’un nouveau match d’appui.

Alors que toute l’actualité est accaparée par les rumeurs autour d'une candidature du Général de Gaulle à la présidentielle du mois de décembre, l’optimisme n’est pas de rigueur en raison de l’absence de Robert Herbin et de Yvon Douis, les deux meneurs de jeu, tous les deux blessés. Depuis 1949, Français et Yougoslaves se sont rencontrés dix fois et les Français se sont imposés une seule fois.

Sous la plume de Jean Cornu, dans L’Equipe, qui, on le voit, dramatise sa Une, il s’agit de faire profil bas: «Et notre équipe de France? Oh, elle a ses tares que nous connaissons bien. Nous avons dit nos craintes devant le choix d’un nombre de défenseurs que nous avons jugé excessif, nous avons déploré la "désertion" du milieu de terrain. Remaniée, replâtrée, elle est ce qu’elle est, il n’y a plus à y revenir. Elle a davantage besoin à l’heure actuelle de confiance et d’encouragements que de critiques. Elle a devant elle une tâche lourde, mais exaltante. La perspective du voyage en Angleterre doit être pour elle un extraordinaire doping (un mot à la mode).»

«De toute manière, Yougoslavie ou autre, Coupe du monde ou non, une nouvelle génération de footballeurs fait surface, se réjouit Francis Huger pour France-Soir. Et l’on doit bien un coup de chapeau à ces jeunes qui percent dans de bien mauvaises circonstances.»

Résultat: France b. Yougoslavie 1-0 (but de Gondet)

1977: dans la foulée des Verts

France-Bulgarie au Parc des Princes. Un match nul suffit aux Bulgares pour se rendre au Mondial argentin. Une victoire est incontournable pour les Français, emmenés par Jean-Marc Guillou et Michel Platini. Le match aller à Sofia avait vu Thierry Roland déraper gravement en traitant l’arbitre, l’Ecossais Ian Foote, de «salaud» à l’antenne.

A la une de L’Equipe, un long éditorial d’Edouard Seidler donne la mesure de l’événement, sachant que la France n’a plus participé au Mondial depuis 1966:

«La passion qui entoure ce France-Bulgarie, très proche, sinon égale de celle qui entoura la finale Saint-Etienne-Bayern de Munich, va bien au-delà d’un France-Galles de rugby, d’une ascension de Thévenet ou d’une finale olympique de Drut. D’abord, bien sûr, parce que l’événement est relié au premier de tous les sports, le football. Sport simple et limpide, accessible à tous. Sport de compétition et de loisir à la fois, sport démocratique, sport universel.

Or, la marmite du football, que l’on fit chauffer si longtemps chez nous à petit feu, s’est mise à bouillir depuis les débuts de l’épopée verte. Le couvercle, ce soir, est prêt à sauter. […] L’enjeu du match, sur un plan sportif plus général, va bien au-delà d’une qualification de nos footballeurs à la Coupe du monde. De l’issue du match peut dépendre, en effet, l’avenir du sport français tout entier.»

Dans les colonnes du Parisien, Jacques Touffait ne se fait pas trop de soucis:

«Même si Platini devait être mis sous l’éteignoir, même si Rocheteau ne pouvait s’exprimer devant le rugueux Vassilev, il resterait la vivacité de Lacombe, le punch de Six, la clairvoyance de Guillou, les tirs de Bathenay et les montées de Trésor. Cette équipe de France-là, unie comme les doigts d’une main et animée d’un élan irrésistible, doit s’ouvrir les portes de la Coupe du monde.»

Résultat: France b. Bulgarie 3-1 (buts de Rocheteau, Platini et Dalger).

1981: «la plus excentrique et la plus folle»

Il reste deux matchs à jouer pour l’équipe de France en qualifications, tous les deux au Parc des Princes: contre les Pays-Bas, ce 18 novembre 1981, et Chypre, le 5 décembre. La France n’a pas d’alternative. Elle doit les remporter tous les deux pour être au rendez-vous du Mondial espagnol en 1982.

A l’époque, un match contre Chypre est gagné d’avance tant le niveau adverse est alors très faible. Ce duel avec les Pays-Bas, qui devancent les Français de trois points mais avec un match de moins à jouer, est donc une finale dans un groupe où l’Irlande reste menaçante pour Français et Néerlandais.

L’Equipe, par la voix de Gérard Ernault, se veut rassurante malgré tout en se souvenant de France-Bulgarie quatre ans plus tôt. «Ces réminiscences nous enchantent et nous donnent le moral, écrit-il. Ce n’est pas du luxe par ces temps de pénurie à tous les étages, de murmures dans les rangs, de petites phrases assassines dans le dos du pauvre Hidalgo qui redeviendra un surhomme, ce soir, n’en doutons pas, si le ballon roule dans le bon sens. Et alors, fini les salades des derniers jours, la plus récente en date, la plus inélégante, étant le lapin posé hier par les Bleus à une partie de la presse qu’il était pourtant convenu de satisfaire.»

Sur la même page, Jacques Ferran loue, lui, le sang-froid ou l’inconscience du sélectionneur, Michel Hidalgo, qui a opté pour une équipe résolument offensive avec, au milieu du terrain, Michel Platini, Alain Giresse et Bernard Genghini:

«Le pari est d’autant plus courageux qu’en cas d’insuccès, Hidalgo, n’aura rien à répondre à ceux qui l’accableront. Deux liberos, trois numéros 10 et deux avant-centre: jamais équipe nationale plus excentrique et plus folle n’a vu le jour.»

Libération s’en fait moins de son côté, sous le titre: «France-Hollande, ce soir on rêve gratis». Jean Hatzfeld ironise:

«Et puis très mesquinement, je me dis qu’en cas de succès tricolore, mon petit journal aura droit à des accréditations pour aller se chauffer au soleil d’Espagne, et voir, après tant d’années de rêve, une Coupe du monde en vrai. Sinon, ce sera encore la téloche.»

Résultat: France b. Pays-Bas 2-0 (buts de Platini et Six).

1985: vieille rombière et jolie chipie

Troisième quitte ou double de suite pour l’équipe de France qui reçoit encore au Parc des Princes, la Yougoslavie cette fois. Dans ce groupe, la Bulgarie est déjà qualifiée et c’est la deuxième place, elle-même qualificative, qui est en jeu entre la France (9 points), la RDA (8), qui reçoit la Bulgarie, et la Yougoslavie (8).

Ce soir-là, alors qu’un match nul pourrait la qualifier mais sans certitude, contrairement à un succès, la France est nettement favorite, comme l’atteste le titre de L’Equipe en pages intérieures: «Mexico, embarquement immédiat.» «Il ne faudrait pas nous pousser beaucoup pour affirmer que ce soir, la meilleure équipe de France qu’on ait connue va recevoir la moins bonne équipe de Yougoslavie», souligne Jean-Jacques Vierne. Plus lyrique, Gérard Ernault se lâche:

«Dans le patrimoine du football national, l’équipe de France se présente comme un miroir à deux faces, à la fois une vieille rombière de 81 ans, pratiquement née avec le siècle, et une assez jeune jolie chipie qui nous refait contre la Yougoslavie le coup de la Bulgarie et des Pays-Bas en 1977 et 1981. Bien entendu, le bon public marche une fois encore à ses œillades, tombe dans le piège de ses caprices la tête la première. T’as de beaux yeux, tu sais, la garce…»

Dans le Figaro, Dominique Pagnoud s’adresse au premier des footballeurs français:

«Cette fois, mon cher Platini, il ne faudra pas, comme devant le Luxembourg, attendre la 91e minute pour marquer. La France sportive, qui ne jure que par vous, ne pardonnerait pas le moindre retard.»

Résultat: France b. Yougoslavie 2-0 (deux buts de Platini).

1993: «ce peti drame humain»

Un seul point suffit à la France face à la Bulgarie au Parc des Princes pour traverser l’Atlantique à l’occasion du premier Mondial américain de l’histoire. Un mois plus tôt, à la surprise générale, les Bleus se sont inclinés à domicile face à Israël et une qualification «acquise» se transforme donc soudain en vrai suspense.

«Michel Platini, qui en a vécu trois soirées de ce genre et en est sorti à chaque fois vainqueur, avouait récemment n’en garder aucun souvenir de joie, écrit Patrick Urbini dans L’Equipe. Gérard Houllier, qui découvre à son tour cette terrible épreuve, la trouve follement excitante et enthousiasmante, à l’image de Cantona dans les vestiaires du Parc des Princes le 13 octobre, bénissant presque ce revers honteux qui venait de lui offrir en échange cette expérience unique de concentré de vie extraordinaire, ce petit drame humain dont les Bleus ont tous hâte, jurent-ils, d’être les acteurs.»

«Allons, la réaction d’orgueil de cette équipe est plus facilement prévisible qu’un tremblement de terre ou un raz-de-marée», se rassure Denis Chaumier dans les colonnes du même quotidien sportif. «Si l’on s’entraîne à huis clos, c’est parce qu’on prépare un coup, déclare Gérard Houllier à Libération. J’ai retrouvé des garçons avides d’en découdre. Une chose est sûre, dans le haut niveau, une erreur se paie cash.»

Résultat: Bulgarie b. France 2-1 (but de Kostadinov à la 90e minute après un premier but de celui-ci ayant répondu à l’ouverture de la marque par Cantona).

2009: «l'angoisse montera lentement»

Dominée par la Serbie dans son groupe de qualification, l’équipe de France est en rattrapage en barrage contre l’Irlande, à Dublin d’abord, au Stade de France, ensuite.

«L’équipe de France, depuis cet été, a montré une certaine qualité de jeu et des ressources mentales, mais la question majeure, et sans réponse satisfaisante dans la durée, reste celle de son efficacité, relève Vincent Duluc dans L’Equipe. C’est le paradoxe d’une équipe qui laisse dans son sillage la certitude d’une attaque de niveau mondial et quelques doutes sur ses autres lignes: on n’en sait pas assez sur la complémentarité de la charnière Gallas-Abidal, ni sur celle des Diarra au milieu. Mais c’est une équipe qui a montré, cet automne, qu’elle avait quelque chose, peut-être même un avenir. Elle est le croisement d’infinis espoirs et de plusieurs générations, dont certaines seront baptisées sous la pluie et par vent de face, dans la nuit noire de Dublin.»

Quatre jours plus tard, après le 1-0 du match aller en faveur des Bleus, le même auteur:

«France-Eire, ce soir, au Stade de France,nous renvoie à la mythologie de la Coupe du monde, des attentes enfiévrées de l’automne, du signal de l’aventure et de la peur du gouffre. Cette soirée est la fille de nos nuits au Parc des Princes, quand l’agence de voyages Platini envoyait la France en villégiature dans les pays où l’on révisait son espagnol, Argentine, Espagne, Mexique, ou quand un linceul bulgare et glacé, en novembre 1993, recouvrait d’un deuil éternel nos rêves d’Amérique.»

«On voit bien Français et Irlandais rivaliser de prudence et se tenir un bout de temps par la barbichette, prédit Grégory Schneider dans Libération. L’angoisse montera lentement. Ça ne changera pas beaucoup de d’habitude.»

Résultat: France b. Eire 1-0 et 1-1 après prolongations (William Gallas marque le but libérateur après un contrôle de la main de Thierry Henry).

Yannick Cochennec

[1] Nous n'avons pas inclus dans cette sélection des cas particuliers, comme les éliminatoires de la Coupe du monde 1958 (la France avait disputé un dernier match de poule à gros enjeu contre la Belgique, mais pouvait se permettre une défaite, qui aurait provoqué un match d'appui contre le même adversaire) ou 1974 (la France avait perdu son dernier match de poule en URSS, alors qu'une victoire là-bas l'aurait envoyé en barrage à la place de son adversaire du jour). Revenir à l'article

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (574 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte