Monde

Derrière le nucléaire iranien, la crise syrienne

Bachir El Khoury, mis à jour le 19.11.2013 à 14 h 03

Si le dossier iranien est indépendant de celui de la Syrie, l'inverse n'est pas vrai. Un désaccord entre le groupe des 5+1 et Téhéran pourrait se traduire par une guerre par procuration coûteuse en Syrie et une déstabilisation de la région.

Alep, le 7 novembre 2013. REUTERS/Molhem Barakat

Alep, le 7 novembre 2013. REUTERS/Molhem Barakat

En attendant la reprise des négociations sur le dossier nucléaire iranien le 20 novembre, l’avenir de la crise en Syrie semble plus que jamais tributaire des tractations entre Téhéran et l’Occident.

Pour le chercheur au centre Carnegie pour le Moyen-Orient Yezid Sayigh, «un éventuel accord [sur le nucléaire iranien] aura certainement un impact majeur sur la crise en Syrie, et va sans doute précipiter le processus de résolution du conflit. Mais la nature de la solution est encore incertaine. Les Iraniens pourraient abandonner Bachar el-Assad, comme les Américains pourraient lâcher l’opposition […] Un compromis entre les deux pays est également envisageable».

De son côté, Aram Nerguzian, chercheur au Center for Strategic and International Studies, estime qu’un accord sur le nucléaire iranien n’aura pas d’«impact immédiat» sur la crise syrienne, et en particulier sur «la concurrence entre l’Arabie saoudite et l'Iran», qui constitue une des dimensions majeures du conflit. Le chercheur, basé à Washington, explique:

«Les Saoudiens n'ont pas caché leur désaccord avec la politique américaine en Syrie qu'ils considèrent comme un échec (…) et qu’ils estiment de surcroît préjudiciable à leurs intérêts dans la région. L’Arabie saoudite est plus préoccupée par une avancée stratégique contre un Iran chiite. Pour sa part, l’Iran ne peut se permettre de perdre du terrain en Syrie, car cela nuirait à sa capacité d’influence sur le conflit israélo-arabe et […] la région du Levant.»

Les tensions entre l’Iran et le Royaume wahhabite sont montés d’un cran avec la militarisation du conflit en Syrie, les deux pays s’accusant mutuellement d’armer l’un des deux camps adversaires sur le terrain; Téhéran est soupçonné de soutenir le régime syrien par le biais du Hezbollah libanais, les gardiens de la Révolution iranienne ainsi que des membres de la milice irakienne Abou al-Fadel Abbas tandis que Riyad est accusé de soutenir les brigades islamistes engagées dans les combats.

Cette tension sur le sol syrien risque de s’exacerber si aucun accord n’est trouvé sur le nucléaire iranien dans les prochains jours, voire les prochains mois.

«Si le dossier iranien est indépendant de celui de la Syrie, cela ne s’applique pas dans le sens inverse. En cas d’absence d’entente sur le dossier iranien, le scénario le plus plausible en Syrie serait une poursuite des combats, voire une accentuation des violences», précise à cet égard Yezid Sayegh, écartant toutefois le scénario d’une intervention militaire des pays occidentaux. Cette option, remise sur le tapis fin août, avait été détournée in extremis après la proposition russe sur le désarmement chimique. «Aucun des “amis” de la Syrie n’envisage désormais de recourir à la force», assure-t-il.

Pour Aram Nerguizian, un désaccord entre les six grandes puissances et Téhéran se traduirait non seulement par «une guerre par procuration coûteuse en Syrie», mais également par une poursuite de la «guerre froide» qui remonte à 2006 entre Israël et l’axe Iran-Hezbollah, une instabilité marquée par des incidents sécuritaires au Liban et en Irak ainsi qu’une résurgence «des risques liés à la concurrence maritime asymétrique dans le Golfe et le détroit d'Ormuz», voire la possibilité d'une action iranienne soudaine qui serait contrée par «la force, en cas de besoin» de la part de l’Etat hébreu et de l’Occident.

Une solution imminente?

L’évolution des évènements en Syrie et dans la région dépendront ainsi dans une large mesure du délai des négociations entre le groupe 5+1 (Etats-Unis, Russie, Chine, France, Grande-Bretagne, plus l'Allemagne) et l'Iran, à savoir si celles-ci aboutiront à un accord final dans les prochains jours ou si elles seront reportées à une date ultérieure.

Après des années d'impasse, un accord semblait imminent la semaine dernière, mais au terme de trois jours d'intenses négociations à Genève,  celles-ci ont buté sur les exigences de clarification de certains participants, en particulier la France, dans la rédaction d'un accord temporaire de six mois, première étape vers un accord permanent. Les deux principaux points d’achoppement concernaient le réacteur d'Arak, soupçonné de produire du plutonium, une matière fissile qui n'a d'autre usage que militaire, et le devenir du stock d'uranium enrichi à 20%, possible deuxième route vers la bombe atomique.  

Selon Yezid Sayegh, «les négociations peuvent de ce fait durer encore plusieurs mois». «Les pressions internes en Iran sur l'intérêt d’un accord avec l'Occident au détriment de l'atout nucléaire et les craintes aux Etats-Unis –en particulier au Congrès– sur un allègement des sanctions», sans réelles garanties sur un démantèlement du programme nucléaire iranien, risquent en outre de prolonger le processus, estime pour sa part Aram Nerguizian.

Sur le plan externe, Israël pourrait également jouer de son influence pour tenter d'empêcher la conclusion d'un accord. Son Premier ministre, Benjamin Netanyahou, a critiqué de façon virulente les négociations actuelles et promis de faire feu de tout bois pour empêcher la conclusion d’un accord «mauvais et dangereux» qui nuirait aux intérêts sécuritaires de son pays.

L’avenir de Genève 2

Dans ce contexte d’incertitude, la conférence de paix dite «Genève 2» prévue d’ici à la fin de l’année et dont l'objectif est de mettre fin à deux ans et demi de guerre civile au travers de la création d'une autorité de transition, semble déjà compromise, du moins au niveau des objectifs escomptés. Outre l’incertitude liée au nucléaire iranien, «les principaux protagonistes ne semblent pas disposés pour l’instant à conclure un accord de paix et à trouver une solution politique globale au conflit», estime Yezid Sayegh.

La Coalition nationale syrienne (CNS) s’est récemment dite prête à se rendre au Sommet de Genève 2, à condition que le régime procède au transfert du pouvoir à un organe de transition et que Bachar el-Assad n’ait aucun rôle dans le futur gouvernement.

Sur le terrain, rien ne laisse toutefois présager un infléchissement de la part des autorités, encore moins un aboutissement pacifique au conflit. Un important chef rebelle, Abdel Qader Saleh, âgé de 33 ans, a succombé lundi à des blessures infligées lors d'un raid de l'armée sur Alep le 14 novembre. Il dirigeait le groupe Liwa al-Tawhid, proche des Frères musulmans. 

Si l’horizon politique semble assez incertain dans les circonstances actuelles, «cette conférence, si elle a lieu, pourrait néanmoins aboutir sur un accord concernant les aides humanitaires» et leur acheminement à travers les zones contrôlées par les forces d’Assad, souligne le chercheur au centre Carnegie pour le Moyen-Orient. Quelque sept millions de Syriens nécessitent une assistance immédiate selon l’opposition, qui accuse le régime d’empêcher l’accès des aides en provenance de l’étranger. Selon la Secrétaire générale adjointe aux affaires humanitaires de l’ONU, Valérie Amos, l’appel onusien à des fonds pour l’aide humanitaire en Syrie et dans les pays voisins n’a été, à ce jour, financé qu’à 54%, tandis que 1,8 milliard de dollars sont nécessaires pour couvrir les besoins les plus urgents durant l’hiver prochain.

Bachir El Khoury

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