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Comment l'eurodance a conquis le monde (et même Arcade Fire)

Jon Natchez, mis à jour le 18.11.2013 à 11 h 48

Ce rythme de basse, percutant et continu, semble s’être emparé de tous les domaines de la pop musique, de la pop sirupeuse aux groupes plus ambitieux.

Win et Will Butler au festival de Coachella en 2011. REUTERS/Mike Blake.

Win et Will Butler au festival de Coachella en 2011. REUTERS/Mike Blake.

Il y a quelque chose de dérangeant dans le nouveau disque d’Arcade Fire. Alors que la discographie du groupe a été jusqu’ici marquée par une énergie punk et par des chansons du genre de celles que l’on reprend en chœur devant le feu de camp, jouées avec des instruments acoustiques obscurs, Reflektor fait affreusement penser à de l’Eurodisco, où tout du moins à sa version hirsute new-yorkaise, dont le QG se trouve chez DFA Records.

Ce rythme de basse, percutant et continu, semble s’être emparé de tous les domaines de la pop musique, de la pop sirupeuse des Black Eyed Peas à Katty Perry aux groupes plus ambitueux comme Daft Punk, Passion Pit et Hot Chip. Se serait-il également emparé d’Arcade Fire? L’Eurodance aurait-elle conquis le monde entier?

Le Four on the Floor

Pour ce qui concerne ce rythme, que les Américains appellent «Four on the floor», rappelons qu’il s’agit de cette rythmique avec un coup de grosse caisse marquant chacun des quatre temps et que l’on retrouve sur la majorité des tubes discos que vous connaissez. On le retrouve aussi dans la House music: c’est le «Boot» du «Boots and Cats». Il rôde dans la musique populaire au moins depuis 1966, date à laquelle Eddie Floyd sort «Knock on Wood»et il commence à conquérir le monde en 1973 avec «Superstition» de Stevie Wonder, «Love Train» des O’Jays et «Funky Worm» des Ohio Players, parmi d’autres,  qui atteignent le sommet du hit parade aux Etats-Unis. C’est bientôt la marque de fabrique de presque tous les succès discos de la décennie, comme «I Will Survive», «Good Times» ou «Stayin’ Alive.

Le règne de la disco à pris fin depuis bien longtemps mais le règne du four on the floor n’a pas disparu. Des génies européens bien cintrés, comme Kraftwerk ou Giorgio Moroder s’en sont emparés et lui ont injecté des sons plus franchement électroniques. Au début des années 1980, les pionniers de la house de Chicago, comme Jesse Saunders, Larry Heard et Jamie Principle ont repris ce rythme à leur compte et en ont tiré parti.

Bien vite, toute une série de sous genres émergea, dont la diversité finirait par faire perdre pied au plus passionné des employés de magasins de disques: house, electro, electro house, acid house, deep house, techno, EBM, EDM, IDM, electronica ...on pourrait continuer à l’infini. Cet univers de la musique électronique est devenu le son des boites de nuits et des raves, around the world comme disent les autres. Et malgré quelque interruptions notables (drum and bass, jungle), cette rythmique régulière, avec son coup de grosse-caisse sur chaque temps, s’est montrée remarquablement résiliente, en marquant de son empreinte plus de 30 ans de musique underground.

L’équilibre de la tension

Certes, la musique underground finit inévitablement par transpirer dans le courant dominant. La meilleure musique pop est sans cesse balancée entre les deux pôles opposés: d’un côté, elle distille l’esprit d’une époque, capturant le son et les émotions de l’instant. D’un autre côté, une grande chanson doit avoir un air de nouveauté, de fraîcheur et chatouiller nos oreilles comme elles ne l’ont jamais été avant. D’Elvis à Madonna et jusqu’à aujourd’hui, il existe une belle tradition d’équilibre de cette tension, consistant à s’emparer des sons qui fleurissent à la marge pour les ramener vers le centre de la culture.

La liste 2007-2012 des principaux hits ayant utilisé cette rythmique est longue: «Hot N Cold» et  «California Gurls» de Katy Perry, «Poker Face» de Lady Gaga, «Tik Tok» de Kesha, tout le répertoire de LMFAO – pour ne citer que les plus gros exemples. Même le «Rolling in the Deep» d’Adèle, qui s’était imposé comme une sorte d’antidote acoustique à la pop music électronique omniprésente repose également sur cette rythmique entêtante.

De la même manière, la mouvance Mumford&Sons, Lumineers et consorts, qui sonne comme une réaction folk et live à l’électropop repose presque exclusivement sur ce rythme entêtant. Et n’oublions pas non plus la folie EDM de ces deux dernières années,  qui a vu Skrillex devenir multimillionnaire, Diplo conquérir le monde, Calvin Harris arracher un record Guiness à Michael Jackson et les boites de nuit de Vegas rapporter plus d’argent que les machines à sous.

Rompre avec le passé

Dans le même temps, la pop a toujours paru tirer une certaine énergie à rompre avec le passé. Une grande chanson à l’air d’être de son époque précisément parce qu’elle sonne délibérément et pompeusement différente de ce qui a pu sortir hier.

En 2007, après des années de funk délicieusement déjanté de Timbaland et Mark Ronson, le four on the floor est réapparu délicieusement rafraîchissant et entraînant. A l’heure actuelle, pourtant, son règne est momentanément terminé. Les trois chansons qui squattent le sommet du Billboard sont «Royals» de Lorde, «Roar» de Katy Perry et «Wrecking Ball» de Miley Cyrus, soit trois chansons dont les rythmes sont clairement syncopés et/ou ondoyant, sans cette pulsation régulière. (Il est par ailleurs bon de noter que «Roar» comme «Wrecking Ball» ont été co-écrits et coproduits par le talentueux Dr. Luke, responsable de nombreux succès utilisant le four-on-the-floor et qui semble désireux de démontrer sa versatilité en tant qu’auteur.)

Si «Blurred Lines» de Robin Thicke est devenu un tel hit, c’est parce que – si l’on met de côté son clip rempli de filles dénudées et de moutons choupinoux – son rythme sexy, son groove et sa sonorité espiègle contrastent tellement avec le côté «pantalon en cuir noir et moues affectées» de la pop music récente.

C’est aussi la raison pour laquelle le dernier single de Britney Spears, «Work Bitch» (ou «Work B**ch» ou «Work Work», selon la délicatesse de votre constitution), paraît si triste. Cette chanson pose de nombreux problèmes. Premièrement, elle fait davantage penser à l’intro d’une super chanson qu’à une véritable chanson. Mais surtout, elle utilise ce bon vieux four on the floor, aussi emballé qu’omniprésent, ce qui fait qu’il finit par devenir le point focal de la chanson. Cette chanson semble célébrer ce rythme entêtant comme un vieux banquier ferait étalage de sa femme-trophée dans une soirée, sans se rendre compte que ce qu’il croit lui donner un air jeune et viril ne fait que ressortir sa fragilité et son caractère pitoyable.

Quand Britney était la reine de la pop, elle avait assez de talent pour dénicher/fabriquer (selon le degré de responsabilité que vous lui attribuez dans sa carrière) des chansons qui semblait aussi rafraîchissantes qu’excitantes. «…Baby One More Time» (comme «Believe» de Cher) a été une des principales importatrice de la club house au sein du Top 40 (grâce à Max Martin, auteur de génie, pillard frénétique de l’euro-house et mentor de Dr. Luke – tout est lié); «Toxic» est sans doute le dernier témoin de cette période où les producteurs étaient persuadé que le banghra allait conquérir la planète. Personne n’oserait affirmer que Britney Spears était une artiste dissidente qui souhaitait pousser son art dans des territoires inconnus, mais il faut bien dire que durant de nombreuses années, elle eut le talent de faire de la musique qui fleurissait à la jonction du contemporain et de la nouveauté.

Arcade Fire ne sont pas des pop stars

Arcade Fire est évidemment un exemple différent. Ils vendent beaucoup de disques, sont immensément populaires, mais ils ne sont pas des pop stars à proprement parler. Les pop stars dont nous venons de parler sont bassement commerciales; on peut les imaginer avec leurs producteurs et leurs collaborateurs en train de comploter pour fabriquer des chansons destinées à se vendre par millions en cherchant les tendances et les meilleures manières de maximiser le potentiel commercial de chaque chanson.

A l’inverse, on s’imagine Arcade Fire travaillant dans un environnement artistique pur. C’est certainement leur vision des choses, d’ailleurs: ils se prennent manifestement bien plus au sérieux que la plupart des autres groupes actuels. Il est possible de trouver cette attitude rafraîchissante dans un paysage musical si marqué part des postures désinvoltes, nonchalantes et introspectives. Il est aussi possible que cela vous horripile.

Quoi qu’il en soit, entre les vidéos interactives ambitieuses, les campagnes de promotions mystérieuses et les passages déguisés sur des chaînes télévisées nationales, Arcade Fire se positionne aussi résolument que vigoureusement comme un groupe d’explorateurs ouvrant la voie aux autres. Et leur coté défricheur est précisément la source de leur popularité. Notre culture autorise le Dr. Luke à réinventer sa musique au fur et à mesure que les goûts changent; Arcade Fire fait partie des groupes dont nous attendons qu’ils changent ces goûts.

Ce qui explique pourquoi les premiers titres sortis du nouvel album d’Arcade Fire étaient si étonnants. On avait déjà entendu dire qu’ils travaillaient avec James Murphy (l’ancien et futur roi de la dance indie, fondateur de DFA et cerveau du LCD Soundsystem) sur leurs nouvelles chansons.

Les chansons qu’ils ont joué pour la première fois au Saturday Night Live semblaient directement issue du son disco cool et sans affect de Murphy, ce qui était décevant à deux points de vue. 1) le caractère glacial du son de Murphy semblait anesthésier le groupe, en lui enlevant la caractéristique la plus marquée et la plus intéressante de son timbre – l’urgence et la passion des vocalises de Butler et la férocité musicale des instrumentations ; 2) l’idée de relooker le groupe comme des hipsters fans de disco italienne rappelait tous ces suiveurs qui, en 2011, tentaient de copier LCD Soundsystem après les avoir trop écoutés.

En essayant d’imaginer à quoi pourrait ressembler l’album dans son intégralité, on pouvait craindre le pire, des déflagrations infestées de rythmiques disco, un ramassis de chanson écrites par des musiciens vieillissants et désireux de rester à la mode. Surtout, un tel disque aurait ressemblé à un véritable engloutissement cybernétique de la musique populaire par la rythmique entêtante de l’eurodance. Si l’avant-garde était à son tour récupérée par le courant majoritaire, alors sa mainmise était complète.

Une nouvelle direction

Mais heureusement, tel n’est pas le cas. L’album parvient à réussir le tour de force – souvent tenté, rarement réussi – d’emmener Arcade Fire dans une nouvelle direction (quand bien même ce chemin est déjà balisé, voire flashy) tout en conservant le son et l’originalité du groupe. C’est en effet un disque très divers; on y trouve des sessions d’impros sautillantes à côtés d’hymnes de stades qui s’accordent bien avec l’idée que l’on se faisait de ce que le groupe était en mesure de faire. Et même sur les morceaux plus dansants, le groupe ne s’est pas contenté d’introduire la rythmique entêtante et régulière du four on the floor.

Certains détails ingénieux de la production en font un rythme remarquablement personnel et non-générique. Murphy et Markus Dravs, le deuxième producteur et collaborateur de longue date d’Arcade Fire ont fait des merveilles en terme de production de la batterie, qui sonne simultanément authentique, groovy et Arcade Fireienne. Le penchant du groupe pour les timbres riches, originaux et complexes – leur marque de fabrique sonique – demeure aussi marqué qu’auparavant. «Work Bitch» sonne putassier parce que les sons utilisés semblent tous droits sortis d’un pack de mauvais samples de dubstep; Reflektor sonne comme un album original parce qu’il opère dans son univers sonore propre.

Le talent de Win Butler

Surtout, ce qui compte avant tout musicalement, c’est que Win Butler sait, mieux que tout autre songwriter actuel comment écrire une mélodie et des paroles qui correspondent à sa voix et à son phrasé. Les critiques qui cherchent la petite bête aiment à évoquer les paroles de Butler en affirmant à quel point elles apparaissent creuses quand on les isole de la musique. «Y a-t-il quelque chose de plus étrange qu’une personne normale? Y a-t-il quelqu’un de plus cruel qu’une personne normale?» ou bien «Pouvons-nous nous en sortir? Crier et hurler jusqu’à ce que nous nous en sortions?» mais ces paroles n’ont pas été écrites pour être lue comme de la prose. Combinées à la mélodie et au phrasé de Win Butler, dans le contexte de la chanson, elles constituent une partie d’un tout remarquable.

La plupart des critiques qui s’abattent sur Arcade Fire proviennent du sentiment que le spectacle superficiel offert par le groupe – leur côté grandiloquent et leur posture affectée – est ce qui les a positionné par excellence comme le groupe sérieux de la période. Et si leur amour des costumes baroques, des initiatives mystérieuses et des allusions littéraires a sans aucun doute façonné la perception du groupe par le public, rien de tout cela ne compterait si Butler et le reste du groupe n’étaient pas capables d’écrire et de jouer des chansons qui sonnent immédiatement comme des classiques.

Mais une question demeure: pourquoi Arcade Fire s’est il lancé dans cette direction? Pourquoi prêter le flanc aux accusations de vouloir coller à la tendance ? La musique pop  a parfois ceci de génial qu’elle semble résumer l’esprit du moment ; elle peut aussi être géniale parce qu’elle semble annoncer le futur. Elle est parfois tout simplement bonne.

Toute création artistique peut être écartée d’un revers de main en étant désignée comme un effet de mode, et il devient alors impossible de considérer cette création sans penser au bagage culturel qui lui est associé. Si soudain, la mode est bacon –commander du bacon au restaurant semble signifier que vous prêtez allégeance à la tendance du moment.

Certes, mais au delà des tendances culturelles, l’objet original conserve son attrait essentiel. Enlevez-lui son aura de mode, son caractère tendance, et la rythmique pesante du four on the floor conserve son caractère intrinsèquement envoûtant. Voilà pourquoi, depuis plus de trois décennies, elle a marqué de son empreinte la musique à travers le globe: utilisée à bon escient, elle fonctionne à merveille.

Jon Natchez

Traduit par Antoine Bourguilleau

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