Culture

Francis Bacon: six minutes pour 105 millions d’euros

Anne de Coninck, mis à jour le 19.11.2013 à 22 h 04

Le marché de l’art contemporain, devenu le terrain de jeu des milliardaires de la planète, ne cesse de battre des records. Le dernier en date est à mettre au palmarès de la soeur de l'émir du Qatar.

Le 31 octobre chez Christie’s à New York, le tryptique de Francis Bacon, Trois études de Lucian Freud, sur la droite n’avait pas encore battu tous les records. REUTERS/Shannon Stapleton

Le 31 octobre chez Christie’s à New York, le tryptique de Francis Bacon, Trois études de Lucian Freud, sur la droite n’avait pas encore battu tous les records. REUTERS/Shannon Stapleton

Cent cinq millions d’euros en six minutes. Ce sont les deux chiffres saisissants à retenir de la vente aux enchères qui s’est tenue mardi 12 novembre chez Christie’s à New York. Six minutes, c’est le temps qui a été nécessaire pour que le tableau du peintre britannique Francis Bacon, un triptyque appelé Three Studies of Lucian Freud (Trois études de Lucian Freud), trouve un acheteur prêt à débourser la somme record de 142 millions de dollars (105 millions d’euros). Cela s'est passé lors de la vente de l’art d’Après-Guerre et Contemporain à New York. Il aura juste fallu six minutes au plus argenté ou au plus pugnace des sept enchérisseurs qui se sont affrontés dans la salle et par téléphone. C’est aussi un record en soi.

Le prix est le plus important jamais atteint lors d’une enchère publique et pour un travail de Francis Bacon. Son précédent record remontait à 2008, pour un triptyque également. Il avait été vendu au milliardaire russe Roman Abramovitch pour un peu plus de 61 millions d’euros. Quant au dernier record d’une vente aux enchères, il date de 2012 et cette fois c’était chez Sotheby’s, l’autre grande maison d’enchères, pour une version du Cri d’Edvard Munch, que le célèbre financier Léon Black avait arraché pour 91 millions d’euros. Les records dans un monde de l’art qui a perdu le sens des réalités et qui est devenu le terrain de jeu des super riches de la planète n’ont plus aucun sens. Tobias Meyer, qui dirige le département d'art contemporain de Sotheby's, s'exclamait le 2 mai 2012: «je vends ce tableau pour la somme historique de 91 millions d'euros». Elle n'est déjà plus historique!

Pendant des années, les trois panneaux ont été séparés

Nul ne peut affirmer que le triptyque à 105 millions d’euros de Francis Bacon vaut cette somme. Mais il s'agit néanmoins d'une oeuvre remarquable. Il date de 1969 et dépeint un autre peintre britannique Lucian Freud. Il est constitué de trois grands panneaux où les tons de jaune et taupe dominent. Freud assis sur la même chaise, mais peint sous différents angles, a un regard presque contemplatif. Les deux artistes étaient dans la vie de vrais amis malgré une différence d’âge de près de 20 ans, malgré surtout une émulation presque une rivalité remontant au milieu des années 40. Francis Outred, à la tête du département de l’art d’Après-Guerre et Contemporain chez Christie’s Europe, expliquait lors de sa présentation du tableau, que les deux peintres avaient été tour à tour amis et rivaux. Francis bacon est décédé en 1992, Lucian Freud en 2011.

Exposé lors de la rétrospective consacrée à Francis Bacon au Grand palais à Paris en 1971, ce tableau était pour la première fois présenté dans une vente aux enchères. L’histoire qui entoure cette oeuvre, sa provenance, peut en partie expliquer la somme atteinte. Les trois panneaux avaient été séparés pendant une quinzaine d’années dans les années 70, dispersés chez des collectionneurs à Rome, Paris et au Japon. Finalement, le collectionneur romain avait décidé de rassembler le triptyque. Identifié par le Wall Street Journal comme étant Francesco de Simone Niquesa, un avocat ayant fait fortune dans les eaux minérales, un proche de Sophia Loren et Gina Lollobrigida. Il avait vendu les toiles à un collectionneur américain, dont on ne connaît pas le nom, qui est l’heureux vendeur de Christie's. Le trytique a été officiellement acquis par Bill Acquavella qui dirige une galerie new-yorkaise, qui a agi comme intermédiaire, on l'a su le 19 novembre, pour la soeur de l'émir du Qatar, Sheikha Mayassa bint Hamad al-Thani.

Tout et tout de suite

Illustration de la mondialisation totale du marché de l’art, en tout cas pour les plus grandes œuvres, l’un des enchérisseurs les plus actifs pour le tableau de Bacon était un jeune coréen, Hong Gyu Shin, qui a commencé à rassembler sa collection avec des toiles Impressionnistes japonaises il y a tout juste 4 ans.

La raison pour laquelle le marché de l’art contemporain a plongé dans la démesure et connaît une croissance exponentielle depuis une quinzaine d’années, c’est avant tout parce que les acheteurs ont changé. Le marché est devenu mondialisé. Les nouveaux riches venus de Russie, d’Asie, des pays du Golfe persique, d’Inde ou du Brésil sont vraiment décomplexés face au marché de l’art. Ils remplacent peu à peu les acheteurs Américains. Ils veulent tout et tout de suite ….et ils en ont les moyens. Les nouveaux arrivants commencent souvent par acheter une pièce comme pour tester. Puis quelques mois plus tard, ils se lâchent et ramassent quatre ou cinq pièces en une seule vente, poussant le marché, surtout celui de l’art contemporain, vers de nouveaux sommets. Du coup, ils poussent aussi les artistes ultra-prolifiques comme Jeff Koons à fabriquer des pièces à la chaîne pour les satisfaire. Ces derniers risquent, tout de même un jour de déchanter, ne serait-ce qu’avec le problème sérieux de la conservation des oeuvres.

Juste après la vente du tableau de Francis Bacon, Christie’s a décroché un autre record avec la sculpture géante d’un chien le «Balloon Dog» orange de Jeff Koons, adjugée pour un peu plus de 43 millions d’euros, un record pour la vente d’une œuvre d’un artiste vivant. La pièce est l’une des cinq sculptures identiques réalisées en différentes couleurs par l’artiste américain.

S’il a encore la moindre valeur, à quoi ressemblera dans 20 ans ou dans 40 ans le gentil chien orange de M. Koons? Une question qui ne préoccupe sans doute pas Jeff Koons. Ce record l’artiste l’avait déjà célébré par anticipation le 9 novembre à Brooklyn lors une «artrave» avec Lady Gaga, le duo a récemment collaboré pour la couverture du troisième album, Artpop, de la chanteuse.

Anne de Coninck

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Journaliste
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