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Introduction à la cause végane

Philippe Gargov, mis à jour le 17.11.2013 à 11 h 34

Si on vous dit «carnisme» ou «spécisme», vous ouvrez grands les yeux d'un air interrogatif? Cet article est fait pour vous.

Une activiste de la cause animale, à Mexico le 30 octobre 2012. REUTERS/Bernardo Montoya

Une activiste de la cause animale, à Mexico le 30 octobre 2012. REUTERS/Bernardo Montoya

La troisième édition du Paris Vegan Day, qui se tenait au Docks en Seine le 12 octobre, fut le parfait témoin des nouveaux atours que prend aujourd’hui la cause animale. Accueillis dans un haut-lieu de la hype parisienne (à deux marches du Wanderlust et de la Cité de la Mode), les visiteurs néophytes pouvaient notamment s’initier aux arcanes de la cuisine végane (le terme vient de faire son entrée dans le dictionnaire) lors d’ateliers fooding décomplexés. Objectif assumé: attirer les cibles potentielles en leur démontrant les diverses vertus gustatives d’un mode de vie sans animaux. 

L’affaire de la viande de cheval, pour ne citer qu’elle, aura par exemple remis sur le devant de la scène médiatique les problématiques animales (un bel exemple dans Télérama). De même, des livres tels que No Steak, du chroniqueur Aymeric Caron, auront largement contribué à vulgariser les pratiques végétariennes, souvent en mettant en avant des arguments écologiques jusqu’alors en retrait relatif («Bientôt, nous ne mangerons plus de viande. [...] D’abord parce que notre planète nous l’ordonne», dit ainsi la quatrième de couverture de No Steak).

Plutôt logique, compte tenu de démocratisation de la cause écolo dans la population française. Cela suffit-il à convertir les ménages, encore majoritairement rebutés par les difficultés supposées des modes de vie végé/véganes? La question reste en suspens, car subsiste un obstacle d’autant plus pernicieux dont on connaît mal le nom: le «carnisme».

Qu'est-ce que le spécisme?

Théorisé au début des années 2000 par la chercheuse en psychologie sociale Melanie Joy, le carnisme se définit comme une idéologie (le mot est volontairement choisi) légitimant la consommation de certains animaux. En écho au titre de son ouvrage Why We Love Dogs, Eat Pigs and Wear Cows («Pourquoi nous aimons les chiens, mangeons les cochons et portons des vaches»), on pourrait définir le carnisme comme étant le système de pensée justifiant par exemple que l’on trouve normal de manger des vaches ou des œufs, mais que l’on s’offusque à la seule idée de manger du chien ou de porter une veste en chat. Le carnisme se définit alors comme une «sous-idéologie» du spécisme, la discrimination fondée sur le critère de l’espèce, popularisé par le philosophe Peter Singer dans La libération animale (1975).

Pour le lecteur qui se sentirait perdu par cette sémantique militante, les Cahiers antispécistes proposent l’analogie suivante: «Le spécisme est à l’espèce ce que le racisme et le sexisme sont respectivement à la race et au sexe: la volonté de ne pas (ou de moins) prendre en compte les intérêts» de certaines espèces (les animaux non-humains) au bénéfices d’autres (les humains).

De la même façon, le carnisme est au spécisme ce que l'antisémitisme est au racisme, selon Melanie Joy:

«C'est une expression spécifique d'une idéologie plus large. Le spécisme est l'éthos, ou l'arrière-plan culturel, qui rend le carnisme possible.»

Cet arrière-plan culturel, comme Melanie Joy l’appelle, prend des formes aussi diverses que variées. Qu’il s’agisse de perpétuer le mythe de l’homme-prédateur, de donner une image enchanteresse des poulets en batterie ou d’attendrir le spectateur sur des agneaux tendrement bichonnées, les publicitaires s’évertuent depuis des décennies à présenter la consommation de produits d’origines animales (viandes, laits, œufs) comme un péché véniel.

Ce caractère inoffensif de la consommation de produits animaux est ainsi renforcé par l’entretien permanent d’une véritable «simulation». Dans le troisième chapitre de son best-seller, résumé en français par les Cahiers antispécistes, Melanie Joy fait carrément intervenir la métaphore de la Matrice («Nos esprits sont prisonniers du système»), pour expliquer cet ensemble de codes, valeurs ou discours portés par l’ensemble de la société: lobbyistes de l’industrie agroalimentaire, évidemment (c’est leur métier, après tout), mais aussi médecins, coachs sportifs, professeurs, politiciens, etc.

«Nous vivons dans un environnement qui nous conduit à accepter les mythes qui soutiennent le système carniste et à ignorer les incohérences qu’ils contiennent. [...] C’est là qu’interviennent les institutions en tant que “faiseurs de mythes”. En réalité, elles ne créent pas les mythes de toutes pièces –ils sont présents dans notre culture depuis des millénaires– mais elles les entretiennent, les renouvellent et les renforcent. Les mythes ont pour fonction de légitimer le système.»

Pour mieux comprendre les mécanismes de cette légitimation, prenons un instant l’analogie du catch. Les amateurs savent très bien où l’on veut en venir: au catch, on appelle «kayfabe» l’ensemble des mécanismes visant à cacher aux spectateurs les trucages inhérents à ce sport.

Si la plupart des gens sont aujourd’hui conscients que les combats sont arrangés, longtemps les catcheurs présentés comme «ennemis» se voyaient par exemple interdits de voyager ou de manger ensemble, afin de ne pas être surpris par un spectateur. De même, un «méchant» avait pour obligation de rester méchant en dehors du ring, et ainsi de suite.

Le «carnisme» expliqué par le catch

Dans cette perspective, le kayfabe peut s’entendre comme l’entretien d’une mythologie à grande échelle permettant préserver les intérêts économiques d’une industrie dans son ensemble. L’analogie avec le système carniste est donc toute trouvée.

Les principes du kayfabe, s’ils sont spécifiques au catch, peuvent se rapprocher d’autres concepts plus généraux tels que la suspension consentie de l’incrédulité et la dissonance cognitive. Le premier, issu de la narratologie, désigne l’opération mentale par laquelle le spectateur d’une œuvre accepte de mettre en retrait ses croyances pour accepter les postulats du récit, en particulier dans le fantastique et la science-fiction.

Dans le catch, il s’agira ainsi d’accepter les rivalités proposées tout en étant conscient de leur caractère fallacieux, afin de profiter pleinement du spectacle offert.

Là encore, l’analogie fonctionne avec le système carniste: c’est un fait, la plupart des consommateurs français sont aujourd’hui conscients, peut-être pas des réalités véritables de la cruauté animale, mais du moins d’une certaine tragédie des abattoirs et autres élevages en batteries. Sensibilisés à la question par de nombreux reportages (journalistiques ou militants), les consommateurs ont ainsi une certaine connaissance des coulisses de l’industrie agroalimentaire; mais pour des raisons diverses et qu’il ne s’agit pas ici de juger, ils préféreront «suspendre» ces acquis lorsque arrive le moment du repas.

C’est d’ailleurs un reproche régulièrement fait à l’encontre des végétar/liens, accusés de «gâcher» le plaisir de la viande par leur simple présence, celle-ci ayant pour effet de rappeler au dégustateur les conditions dans lesquelles elle a été fabriquée.

Le consommateur aura ainsi tendance à réfuter la brutalité dont a été victime l’animal qu’il s’apprête à manger, celle-ci étant contradictoire avec certaines valeurs éthiques largement répandues dans nos sociétés (souci sincère du bien-être animal, protection des animaux domestiques, etc.).

Il s’agira par exemple de considérer que le steak en question a pu être élevé dans de bonnes conditions (élevage en plein air, à taille humaine, etc.), quand bien même 99,5% de la viande consommée en France serait d’origine industrielle.

On retrouve là un point mis en avant par Melanie Joy et d’autres: qui souhaite vraiment savoir comment son plat a été élevé, abattu et préparé? Il en va de même dans le kayfabe: personne ne souhaite vraiment connaître les fils scénaristiques qui amènent tel ou tel revirement sur le ring...

L'exemple de la lutte anti-tabac

C’est précisément pour limiter l’inconfort suscité par ces dissonances que des associations telles que Paris Vegan Day en viennent à se repositionner sur des créneaux plus «positivistes», moins propices aux rejets et résistances des carnivores. Mais d’autres partagent un point de vue opposé, à l’instar de l’écrivain Jonathan Safran Foer, auteur du superbe Faut-il manger des animaux.

Dans une interview donnée aux Inrocks, il prend ainsi l’exemple de la lutte anti-tabac (sujet à d’importantes dissonances cognitives chez les fumeurs), et plaide en faveur d’indicateurs plus explicites sur l’origine des produits animaux:

«Il faudrait une étiquette disant que manger de la viande issue d’animaux élevés en ferme industrielle est la première cause de pollution de l’eau et de l’air, du réchauffement climatique, que cela rend nos antibiotiques moins efficaces et que manger de la viande provoque les causes de mort les plus courantes. Pourquoi ces informations seraient moins importantes que la composition des cigarettes?»

En poussant l’analogie, on pourrait s’interroger sur la manière dont on pourrait copier les photographies de tumeurs utilisées pour choquer les consommateurs de tabac, à l’instar de ce que font des militants végétariens lorsqu’ils collent sur les paquets de viande.

Faut-il en arriver là? La question est aujourd’hui posée plus ou moins explicitement dans les milieux militants, et finira tôt ou tard par arriver dans les cénacles politiques si les problématiques alimentaires et de bien-être animal continuent leur progression auprès du grand public.

La cause animale dispose ici d’un atout intéressant, pouvant s’inspirer d’autres mouvements ayant connu peu ou prou les mêmes interrogations stratégiques. Au cas de la cigarette, on ajoutera par exemple les nombreux mouvements humanitaires qui préfèrent aujourd’hui ne pas montrer d’images-choc (enfants affamés, victimes de la guerre, etc.), abondamment utilisées dans les décennies précédentes, afin ne pas choquer le donateur potentiel.

Ces associations privilégient ainsi les canaux détournés, tels que les grands événements –festifs plutôt que caritatifs– ou le street-marketing plus aseptisé, mais peut-être plus efficace.

Rappelons toutefois qu’il n’y avait rien d’aseptisé lors du Paris Vegan Day, une fois quittés les ateliers fooding occupant une petite moitié du salon. De l’autre côté se trouvaient en effet les stands plus engagés, magasins spécialisés ou associations militantes (dont certaines issues de la mouvance dite radicale). Un joyeux mélange, qui aura donc permis aux visiteurs les moins concernés de se frotter aux théories animalistes sans craindre de perdre l’appétit.

Philippe Gargov

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