France

Gang des barbares: nouveau procès pour un verdict en partie controversé

Alexandre Lévy, mis à jour le 14.07.2009 à 12 h 09

48 heures après le verdict controversé, c'est déjà la confusion. Pressée par les parties civiles, la garde des Sceaux Michèle Alliot-Marie a demandé au Parquet un nouveau procès.

Le rendez-vous chez la garde des Sceaux était prévu à 14 heures. Une délégation du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) devait être reçue par Michèle Alliot-Marie pour «faire un peu le point» sur l'affaire Ilan Halimi, comme l'avait expliqué avec une fausse nonchalance son président, Richard Prasquier. Le verdict du procès du «gang des barbares», jugé trop clément envers certains complices de Youssouf Fofana, avait suscité l'émotion de la famille de la victime et, au delà, des représentants de la communauté juive de France. Mais le rendez-vous a été annulé, sans explications.

Peut-être que la rencontre devenait sans objet depuis que la garde des Sceaux avait demandé, en fin de matinée, que le Parquet face appel de ce verdict controversé ouvrant la voie à un nouveau procès. Les condamnations, prononcées vendredi dans la soirée, avaient pourtant été saluées par la grande majorité des avocats de la défense comme «justes» et «équilibrées». Chose plus rare, l'avocat général du procès, Philippe Bilger, avait défendu pendant le week-end débats et verdict «exemplaires». Le haut magistrat s'en prenait au passage à l'avocat de la famille Halimi, Me Francis Szpiner qui avait jugé le verdict trop «indulgent». En faisant appel, le Parquet donne aujourd'hui plutôt raison à ce dernier... Ainsi, à peine 48 heures après l'annonce de la sentence d'un procès tant attendu, c'est à nouveau la confusion qui, comme une malédiction, accompagne cette affaire depuis ses débuts. Reprenons.

Des peines exemplaires?

La polémique porte uniquement sur les peines infligées aux complices de Fofana, ce dernier étant condamné à la perpétuité assortie d'une période de sûreté de 22 ans, conformément aux souhaits de l'avocat général et des parties civiles. Dans ses réquisitions, Philippe Bilger avait aussi demandé des peines échelonnées, allant de 20 ans de réclusion criminelle pour les principaux lieutenants, d'une dizaine d'années pour les geôliers et de peines plus légères pour les membres périphériques du gang. L'avocat général avait déjà été critiqué par Me Szpiner qui s'était dit «scandalisé» par la faiblesse de certaines peines; la mère d'Ilan avait exprimé un sentiment «d'amertume et d'abandon». A la surprise générale, les peines à l'encontre des complices de Fofana ont été revues encore à la baisse par les jurés. «L'arrêt a suivi mes réquisitions ou bien gardé l'esprit de celles-ci en maintenant une échelle cohérente des responsabilités», a expliqué Philippe Bilger.

Toujours est-il que certains membres emblématiques du groupe ont bénéficié de peines bien plus clémentes que ce qu'il avait lui même demandé: la jeune femme qui a servi d'appât a été condamnée à 9 ans de prison (contre 10-12 requis), «Craps» (Jean-Christophe S.), le gros bras de Fofana a pris 18 ans (contre 20), «Smiler» (Samir A.) 15 ans (contre 20). Pour l'un des accusés, Franco L., suspecté d'avoir escorté en moto les kidnappeurs, la peine a été divisée de moitié: 5 ans plutôt que les 10 requis par l'avocat général. C'est cet écart qui a provoqué «l'effarement» de la famille Halimi et les vives réactions de plusieurs associations juives et antiracistes qui se sont adressés à la garde des Sceaux pour «casser» ce verdict.

Duel Bilger-Szpiner

Dans un long entretien accordé à Mediapart, Philippe Bilger avoue avoir «rongé son frein» pendant tout le procès. Quelques heures après la délivrance du verdict, le haut magistrat, qui est aussi blogueur, commence par tailler un short à Bernard Henri-Lévy qui s'en prenait à son réquisitoire qu'il jugeait «confus» et «incohérent». «Imprécisions et outrance», s'énerve le magistrat sur son blog. Ensuite, il livre le fond de sa pensée sur le rôle joué par Francis Szpiner: «Il m'a semblé que Me Szpiner n'a cessé, durant et après le procès, au nom d'une étrange politique du pire, de soutenir médiatiquement que ce procès était condamné à l'échec quand le fil des audiences démontrait le contraire. C'était attiser les tensions au lieu de les apaiser. Cette sérénité n'aurait pas rendu la justice moins sévère», poursuit Philippe Bilger à Mediapart.

Le magistrat exprime ainsi un sentiment largement répandu parmi les avocats de la défense qui ont dénoncé, à mots couverts, la volonté de Me Szpiner de vouloir tout diriger, «prendre le pouvoir» dans ce procès. Si Michèle Alliot-Marie n'avait pas décidé d'appuyer sa demande d'un nouveau procès, Francis Szpiner se serait retrouvé dans une solitude juridique sidérale après le verdict. Et pour que tout le monde puisse sauver la face à ce stade, la garde des Sceaux a demandé au procureur général de faire appel uniquement des condamnations «inférieures aux réquisitions de l'avocat général». Mais son appel n'efface pas le sentiment confus que, confrontée à des affaires comme celle d'Ilan Halimi, la justice française bégaie.

Justice et politique

Ce premier verdict a été une douche froide pour Ruth Halimi. Elle a évoqué le «retour de la Shoah» en référence à la clémence de la justice envers les «petites mains» du crime, ceux qui par leur zèle et leur silence l'ont rendu possible. Le CRIF a demandé la tenue d'un nouveau procès et a regretté, une fois de plus, le huis clos du premier: «Nous pensons que ce procès a été une occasion perdue et qu'il a escamoté un certain nombre de caractéristiques qu'il était important que la société française se révèle à elle-même», a dit son président, Richard Prasquier.

Puis, la colère a immédiatement fait place à la «satisfaction» au sein de la communauté lorsque Michèle Alliot-Marie a pris position sur cette affaire, ouvrant la perspective d'un nouveau procès malgré la résistance des magistrats. Dans une rare unité de voix, les deux syndicats de magistrats, l'Union syndicale des magistrats (USM) et le Syndicat de la magistrature (SM) ont jugé cette décision «inquiétante» au regard de l'indépendance de la justice. Il y un peu plus de trois ans, c'est également un représentant du gouvernement, le Premier ministre Dominique de Villepin qui, lors d'un dîner du CRIF, a révélé que la dimension antisémite avait été retenue dans ce dossier, plus d'une semaine après la découverte du corps supplicié d'Ilan Halimi. Là aussi, une annonce faite dans le brouhaha d'une impressionnante confusion judiciaire et policière, mais qui avait le don du mettre du baume sur le cœur des Juifs de France, persuadés que les autorités étaient tentées d'étouffer cette affaire.

Le nouveau procès

Le nouveau procès, qui devrait se tenir d'ici un an devant une nouvelle cour d'assises, concernera une quinzaine de prévenus. Les parties civiles ont d'ores et déjà formulé leur souhait qu'il ne se tienne plus à huis clos. Elles espèrent aussi que, cette fois-ci, le débat sur l'antisémitisme pourra se tenir devant l'opinion publique française et non derrière les portes closes d'un tribunal. N'étant pas concerné par l'appel, le principal accusé, Youssouf Fofana sera en revanche absent, à moins qu'il fasse lui aussi appel du verdict. Il a jusqu'au 20 juillet.

Alexandre Lévy

Image de une: tribunal de Paris, vendredi 11 juillet. REUTERS

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