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GRIPPE A(H1N1): mon virus, je me le garde (MàJ)

Jean-Yves Nau, mis à jour le 23.07.2009 à 10 h 31

Attraper volontairement le virus est une mauvaise idée.

Dans un article de mardi 21 juillet intitulé «Comment les médias ont inventé des grippe parties», le site Arrêt sur images retrace l'étonnante histoire de cette légende urbaine. Dans cet article ci-dessous, publié une semaine plus tôt sur Slate, Jean-Yves Nau (prudent, il estimait que le phénomène devait concerner assez peu de personnes) expliquait pourquoi ce réflexe intuitif avait déjà conduit à des varicelle«parties» de vouloir être contaminé par un virus avant qu'il mute et devienne plus pathogène est dangereux et éthiquement discutable.

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Souhaitez-vous pouvoir vous infecter délibérément avec le A(H1N1)? Plus la pandémie de grippe progresse et plus la question prend de l'ampleur; une question d'autant plus dérangeante qu'elle est tout sauf absurde. C'est ainsi qu'à l'opposé de toutes les stratégies développées par les autorités sanitaires partout dans le monde on voit aujourd'hui se développer la pratique des «swine flu parties». Le phénomène semble tout particulièrement être présent en Grande-Bretagne, pays particulièrement touché par la vague pandémique. Au point que les autorités médicales britanniques viennent de mettre en garde ceux qui voudraient d'adonner aux plaisirs de la contamination virale volontaire.

«Swine flu parties»? Le principe en est simple: réunir pendant quelques heures dans une même pièce une ou plusieurs personnes contagieuses, infectées par le A(H1N1) et d'autres qui ne le sont pas mais veulent le devenir coûte que coûte. On ne sait pas si les organisateurs monnayent ou non leurs services. L'objectif principal est simple à comprendre: parvenir à s'infecter (et donc à s'immuniser) contre le virus  à un stade de la pandémie où ce dernier ne semble guère dangereux et où ne disposons pas de vaccin préventif. Se «vacciner  naturellement» en quelque sorte avant l'hiver et l'apparition de possibles mutations qui pourraient le rendre nettement plus pathogène.

La chance d'être contaminé tôt

«Cette pratique me fait songer aux conférences que je donnais il y a quelques mois, quand nous nous préparions à faire face à une pandémie grippale qui n'avait pas encore émergé, explique le Pr Antoine Flahault, spécialiste d'épidémiologie et de santé publique. J'expliquais volontiers à cette époque que les premières personnes infectées seraient plutôt chanceuses et ce que l'infection soit sévère ou pas.»

Pour le Pr Flahault, dans le cas où l'infection virale serait de faible intensité, avec peu de symptômes voire même sans symptômes du tout, la personne infectée sortirait de cet épisode immunisée, protégée à moindre frais. Et elle serait de ce fait prête à traverser la pandémie sans plus avoir à la redouter, conserver une activité professionnelle, pouvoir s'occuper de ses proches. Le tout sans masques, sans vaccins, sans Tamiflu. Le confort total, ou presque.

«Dans l'autre hypothèse, celle où  l'infection serait intense avec de possibles complications je faisais valoir qu'il serait sans doute préférable d'être pris en charge assez tôt dans le cours de la pandémie, poursuit le Pr Flahault. En effet, pendant cette première période le système de soins serait sans doute moins engorgé que par la suite. Les traitements seraient  encore disponibles, les virus et les bactéries encore sensibles aux antiviraux et aux  antibiotiques, et les équipes moins saturées pour accueillir des malades encore peu nombreux. »

Combien de personnes ayant aujourd'hui recours à la pratique des «swine flu parties» ont-elles assisté aux conférences données par le Pr Flahault pour le prendre au mot? Fort peu sans doute. Pour autant il semble clair qu'elles développent de raisonnements voisins. Pour le spécialiste français qui, comme la plupart de ses collègues, met en garde contre les conséquences sanitaires de telles pratiques, ce n'est pas la première fois dans l'histoire que l'on cherche à contracter une maladie pour, d'une certaine manière, se protéger du risque d'avoir à souffrir ultérieurement sous une forme plus grave.

Fêtes de varicelle

Il y ainsi aux USA ou au Royaume-Uni des «chickenpox parties»: des goûters où un enfant infecté vient «partager» avec d'autres enfants invités ses virus de la varicelle. «Même en France, où ces pratiques nous semblent peut-être étrangères, plus d'une mère de famille a déjà songé à envoyer son petit à un goûter d'anniversaire en apprenant qu'un jeune cousin, ou ami, varicelleux y serait invité», assure le spécialiste français. Cette pratique est sans doute éthiquement plus discutable aujourd'hui.

D'abord parce qu'il existe désormais un vaccin disponible. Ensuite parce que la maladie est douloureuse, fébrile et fortement inconfortable même s'il est vrai aussi qu'elle est toujours bénigne chez l'enfant en bonne santé. On n'imaginerait pas la «chickenpox party» s'il y avait un risque, même infime, d'une complication chez son enfant. Mais il est vrai aussi que ce type de pratique peut aussi être perçu comme une solution permettant, à ceux qui y sont opposés, de ne pas avoir recours à la vaccination.

Qu'en est-il pour le A(H1N1) pour lequel nous n'avons pas, précisément, de vaccin? Pour les responsables américains des Centers for Disease Control and Prevention, comme pour le Pr Flahault, le fait de vouloir chercher à attraper volontairement cette grippe au cours d'une «party» constitue une grave erreur. «Il s'agit là d'une nouvelle maladie émergente et nous en apprenons chaque jour à son sujet, expliquent-ils. Mais la façon dont un individu sera touché par cette pathologie n'est pas quelque chose que nous connaissons.»

De la grippe à la spéléologie

Les spécialistes observent notamment au Mexique, aux USA ou en Argentine des cas mortels inexpliqués chez des personnes jeunes et qui étaient en bonne santé. Un cas de ce type vient pour la première fois d'être observé au Royaume-Uni dans un hôpital du comté d'Essex. Les autorités n'ont donné  aucune précision sur l'identité ou l'âge de la victime. On ne sait donc pas si elle s'était sa contamination était ou non volontaire.

«Ce cas souligne malheureusement que, même si le virus se révèle  généralement peu agressif chez la plupart des gens, il peut être plus grave dans certains cas, a fait valoir Sir Liam Donaldson, l'un des principaux responsables sanitaires du Royaume-Uni. A l'instar de tous les virus de la grippe, certaines personnes sont plus à risque que d'autres. Malheureusement, les personnes qui sont en bonne santé  peuvent également tomber gravement malade ou, plus triste, mourir.»

Exposition de l'entourage

Certes, mais que répondre à ceux qui estiment qu'ils peuvent faire ce qu'il veulent de leur corps, qu'ils agissent en pleine connaissance du risque? Ou encore à ceux qui observent que le fait de s'infecter volontairement n'est pas moins dangereux que certains jeux des fêtes foraines, la pratique du ski hors piste ou celle de la spéléologie? Tout simplement que parce qu'il s'agit de contagion, on ne peut rester ici à l'échelon individuel. En participant à des «swine flu parties», on participe aussi volontairement à l'accélération de la dynamique pandémique exponentielle en augmentant le taux de reproduction naturel de la maladie.

«Sortir pour essayer d'attraper le virus ne fera que l'aider à se propager», déclarait il y a peu à la BBC le Dr Richard Jarvis, président du comité de santé publique de la British Medical Association. Pour le Dr Jarvis, les personnes concernées prennent des risques mais aussi en font prendre à d'autres, tout particulièrement aux enfants. La question ici est celle de la responsabilité de celui qui, après s'être volontairement contaminé, contamine à son tour en retour une personne de son entourage, femme enceinte, jeune enfant, personne fragile, vulnérable ou très âgée avec toute les conséquences que l'on peut redouter.

En analysant ce phénomène, nous découvrons qu'en nous protégeant nous protégeons aussi les autres, nos amis, nos proches, nos voisins, résume le Pr Flahault. En m'exposant au risque, je sais désormais que j'expose aussi mon entourage. Certains prennent peut-être plaisir à considérer cette pandémie comme  un grand jeu. Ils oublient malheureusement que si c'est un jeu il est éminemment collectif.»

Il est sans aucun doute inenvisageable d'interdire les expositions volontaires au A(H1N1). Mais il n'est nullement trop tard pour exposer les termes de l'équation virale.

Jean-Yves Nau

Image de une obtenue par une caméra thermique, à l'aéroport de Sofia, en avril 2009. REUTERS/Stoyan Nenov

Jean-Yves Nau
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Journaliste
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