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Le mythe de l'«Asian Babe»

Slate.com, mis à jour le 31.07.2009 à 19 h 10

La sordide histoire de l'exotisme sexuel oriental.

L'imaginaire érotique occidental est saturé de fantasmes sur la sensualité et la lascivité prêtées aux femmes orientales. Dans l'univers du porno, la mention la plus recherchée sur la Toile est «fille asiatique». Le seul terme suffit à évoquer des légions d'adolescents solitaires et suants dans les sous-sols d'Amérique et d'Europe. Mais ce stéréotype ne date pas d'Internet; il est né en même temps que les grands empires coloniaux. Ces recherches nonchalantes du plaisir sur le Web mutilent la mémoire de cinq siècles d'exploitation coloniale.

Dans son étrange dernier livre, qui traite de la rencontre entre deux cultures sexuelles et de la façon dont l'une et l'autre se sont influencées et s'influencent encore aujourd'hui, le journaliste Richard Bernstein condense en de multiples anecdotes des décennies de recherche sur le sujet. Et les fortes effluves de testostérone et de semence qui se dégagent de l'ouvrage dès les cent premières pages sont assez déconcertantes.

L'histoire est fascinante. Au 16e siècle, les marins portugais commencèrent à quitter l'Europe chrétienne fondamentaliste pour parcourir les mers en quête de ressources et d'épices à piller. Ce faisant, ils découvrirent aussi, en abordant à Goa, Malacca, Sumatra ou au Japon, une manière différente de vivre le sexe qui leur permit de lâcher la bride à des désirs depuis longtemps réprimés. «D'un côté se trouvait la monogamie chrétienne qui chargeait l'acte sexuel de signifiant religieux et d'interdit, et qui le considérait comme impie hors du mariage. De l'autre se trouvait la culture orientale où le sexe était strictement ordonnancé, notamment pour les femmes, mais également dissocié et du péché et de l'amour,» écrit ainsi Bernstein.

Harems

Là où l'Occident associait le sexe au mariage, pour le condamner quand il s'échappait du lit conjugal, l'Orient donnait libre cours à sa libido dans les harems, les maisons closes et une tripotée d'autres endroits consacrés. «En Orient,» s'enthousiasme Bernstein, «il était considéré comme acquis qu'il y aurait toujours une réserve de femmes, souvent suprêmement belles, cultivées et séduisantes, dont le seul rôle consistait à contenter les désirs masculins.» Le fantasme de la «poupée asiatique» était né. Rudyard Kipling fut l'un des premiers à lui consacrer une ode: «J'ai une jeune fille plus délicate et plus douce, dans une terre plus pure et plus verte / Sur la route de Mandalay.»

Depuis les années 1970, et la parution du classique L'Orientalisme: l'Orient créé par l'Occident, dans lequel Edward Said détaille les mille et une condescendances et idées reçues que l'Occident entretient vis-à-vis de l'Orient, ce type d'épanchements est considéré comme une vue de l'esprit moulée par le racisme et l'exploitation de l'homme par l'homme. Selon Said, les marchands occidentaux ont décrit l'Orient comme un creuset de péché et de dépravation pour mieux justifier la colonisation et l'appropriation de ce que bon leur semblait, des épices aux ressources naturelles en passant par les femmes. À cela, Bernstein rétorque que «la vision érotisée de l'Orient renferme un noyau dur de vérité que les partisans de Said répugnent à admettre.»

En Orient - notion fourre-tout que Bernstein utilise pour englober l'Afrique, l'Asie et le Moyen-Orient - les colons ont véritablement rencontré une culture sexuelle différente. La prostitution était véritablement pratiquée à découvert, sans la chape de tabous et de honte que faisait peser l'Europe sur elle. Les dirigeants politiques possédaient véritablement des harems avec des jeunes femmes à disposition. Les hommes n'étaient pas censés être monogames. Tout méprisants et racistes qu'ils aient été dans la description de ces cultures, les Occidentaux ont véritablement vu tout cela.

Les colons ont eu deux réactions contraires face à cette rencontre: la moitié l'ont accueillie à bras ouverts, et les autres se sont agrippés à leur Bible et à leurs chapelets. Bernstein excelle davantage dans l'exposé du premier groupe, avec de longs paragraphes détaillés et d'innombrables références aux «petits seins menus» et aux «hanches étroites» dont je me serais bien passé. L'Europe se passionna pour ces harems remplis de jeunes vierges nubiles, se repaissant à l'envi de ces «révélations sulfureuses». À en lire certains extraits, l'on dénote une projection freudienne riche d'enseignements sur la sexualité frustrée de l'époque. Dans la description des jeunes vierges se rabattant sur les pratiques saphiques dans l'attente du choix du sultan, un désir frénétique affleure sous les gloussements de la morale bien-pensante. Bref, l'Europe plongea dans un rêve collectif humide d'amour libre en terre captive.

Kama Sutra

Bernstein s'attarde sur deux Occidentaux qui ont particulièrement savouré cette liberté au regard des carcans de leur pays natal: le grand romancier Gustave Flaubert et l'explorateur britannique Richard Francis Burton. Tous deux considéraient l'Orient comme une terre de virtuoses du sexe passés maîtres dans la pratique des grands plaisirs de la vie. Mais si Flaubert goûta ces jouissances en privé, Burton en devint un prédicateur hors pair. Rentré en Angleterre, il rédigea une littérature abondante sur ces pratiques sexuelles inexplorées, décrivant avec émotion comment une femme «peut s'asseoir à cheval sur un homme et provoquer l'orgasme non pas en se tortillant ou en bougeant, mais en serrant et en relâchant l'organe masculin avec les muscles de ses parties intimes.» Sir Burton fournit également à la Grande-Bretagne la première traduction anglaise du Kama Sutra, et il fut un ardent défenseur de l'éducation sexuelle.

Cependant, la plupart des hommes passés par l'Orient préférèrent taire leurs explorations sexuelles, du moins jusqu'à ce que les Américains entrent dans la danse, avec tambours et trompettes, à l'approche du 20éme siècle. La pénétration de l'Orient par les Américains sera illustrée pour la première fois par Giacomo Puccini dans l'opéra Madame Butterfly. L'histoire est désolante: un banal lieutenant américain nommé Pinkerton, en poste à Nagasaki à la fin du 19éme siècle, s'octroie la main de Cio-Cio-San, une jeune fille de 15 ans. Le lieutenant reparti, celle qu'on appelle Madame Butterfly donne naissance à un enfant et se languit de son mari durant trois terribles années. Quand Pinkerton revient enfin, c'est accompagné d'une épouse américaine, et pour réclamer sa progéniture. Cio-Cio-San se tranchera la gorge, laissant un drapeau américain claquer en sourdine dans la main de l'enfant.

Sur les milliers de Pinkerton débarqués par la suite au Vietnam, bien peu se sont embarrassés de fausses cérémonies de mariage. Après être passés de la mère patrie du puritanisme à un pays où le sexe était déculpabilisé, ils ont irrémédiablement modifié la culture américaine. La moitié des soldats américains ayant servi au Vietnam y ont perdu leur virginité, laissant dans leur sillage un demi-million d'enfants métis traités en parias. Par un étrange tour de l'Histoire, la progression de l'amour libre doit ainsi peut-être autant à la guerre de Lyndon B. Johnson et Nixon qu'aux hippies et aux libertins.

Bernstein a le mérite d'aborder un sujet tortueux auquel on préfère souvent ne pas penser. Et pourtant... il y a quelque chose de profondément dérangeant dans un ouvrage qui semble parfois si complice de l'exploitation même qu'il entend étudier. Ce n'est pas tant le ton qui est en cause, bien que l'aveu détourné de l'auteur sur ses premières expériences sexuelles dans un bordel asiatique soit quelque peu répulsif; c'est surtout un état d'esprit nauséabond à l'égard des femmes.

À propos du rôle des femmes dans cette collision culturelle et sexuelle, Bernstein tombe dans la myopie à force d'être nuancé. Décrivant des hommes qui ont envahi des pays étrangers, renversé leurs dirigeants, volé leurs ressources et ensuite jeté quelques piécettes aux femmes pour qu'elles écartent les jambes, il écrit ainsi: «Du point de vue politiquement correct actuellement en vogue, [ce comportement] est fortement condamnable et illustre l'iniquité de la domination coloniale. (...) Essayons cependant d'envisager l'histoire érotique de l'Orient et de l'Occident comme partie intégrante de la grande aventure humaine, une aventure dans laquelle les femmes, les filles et les garçons impliqués n'étaient pas nécessairement passifs.»

Des femmes consentantes ?

Faut-il vraiment essayer ? Les arguments qu'emploie Bernstein pour nous convaincre que ces femmes ont été maîtresses de leur destin manquent singulièrement de force. Il nous cite l'exemple d'une reine arabe qui a choisi de faire l'amour avec un voyageur occidental; mais une reine est-elle vraiment représentative ? Si l'auteur concède que «la plus large part de l'offre sexuelle en Orient a toujours été, et reste, fondée sur l'exploitation et l'injustice,» il n'en défend pas moins les hommes qui ont pris part à cette exploitation, tels Burton et Flaubert : «Ils n'ont pas utilisé la force ; ils n'ont maltraité aucun enfant; ils ont fait ce à quoi on les invitait.»

Cela est faux, quoi qu'on en dise. Ces hommes ont pu agir comme ils ont agi uniquement parce que leur gouvernement avait au préalable imposé à la population, par la terreur et par la force, la soumission. Flaubert a évoqué cette «terreur palpable chez tout le monde» en présence de l'homme blanc; et quand un jeune garçon lui proposa de «baiser» sa mère moyennant finances, l'écrivain jugea l'occasion «excellente». De son côté, Burton a certainement décrit les us et coutumes sexuelles des filles asservies d'après l'expérience qu'il en a eue. Comment un acte sexuel avec des personnes réduites à l'esclavage et terrorisées, plongées dans la misère induite par le viol colonial, peut-il être comparé à une «invitation» ? Comment ces femmes auraient-elles pu dire non ?

Cette libération sexuelle n'a libéré que les hommes. Les femmes étaient le plus souvent asservies ou emprisonnées contre leur gré dans des harems ou des maisons closes, et punies par une violence systématique quand elles tentaient de rejeter le rôle de jouet sexuel qu'on leur avait dévolu. Lors de mon enquête sur le trafic sexuel au Bangladesh, je suis allé dans l'un de ces «harems» qui émoustille Bernstein. Situé à la frontière indienne, ce n'était qu'un claque formé de huttes en tôle rouillée abritant des matelas poisseux. Les femmes qui s'y trouvaient avaient pour la plupart été volées à leur famille à l'adolescence, puis gardées captives, droguées et obligées de satisfaire les hommes pour quelques roupies. Celle qui restera à jamais gravée dans ma mémoire s'appelait Beauty, elle avait alors 34 ans. Vendue au bordel à 13 ans, elle y vit depuis et elle y mourra.

Difficile de ne pas penser que Bernstein a écrit ce livre en partie pour apaiser sa propre conscience. Quand il reconnaît que le système reposait sur la répression des femmes, c'est pour balayer la question aussitôt; quand il décrit la libération que ce fut pour les hommes, c'est pour l'approuver avec une conviction jubilatoire.

La réalité est, en définitive, bien plus sombre que ce que veut bien raconter Bernstein. Les hommes européens et américains ont en effet accédé à la libération sexuelle en Orient. De retour chez eux, certains ont contribué à la libération des mœurs dans leur propre pays, et au bénéfice de tous. Mais cette libération s'est faite au prix de l'exploitation éhontée du système patriarcal jusqu'au-boutiste des pays colonisés, et suggérer que des femmes tyrannisées et profondément démunies y ont participé volontairement est révoltant.

Inversion des situations

L'histoire de Bernstein, et la nôtre, s'achève sur une ironie mordante: à l'exception de l'Asie du Sud-Est, les pôles de l'antagonisme sexuel Orient-Occident se sont nettement et brusquement inversés: «Les pays où les Occidentaux recherchaient autrefois le plaisir et l'excitation comptent aujourd'hui parmi les endroits les plus conservateurs de la planète en matière sexuelle.» Burton, qui vit le Moyen-Orient comme un phare de la liberté sexuelle, y serait aujourd'hui décapité pour ses actes.

En Afrique, en Chine, en Inde et au Moyen-Orient, ce retournement s'est fait très vite. À la moitié du 19éme siècle, «une grande partie du monde entretenait la culture du harem; ce n'est que dans les quelques pays occidentaux, dans le petit pré carré de la chrétienté, qu'il n'en allait pas ainsi.» À la fin du siècle, c'était déjà l'inverse.

Comment cela est-il arrivé ? Il est à regretter que Bernstein offre peu de réponses pertinentes, si ce n'est qu'au final, l'Orient colonisé aura attiré plus de missionnaires que de Burton. Dans la nouvelle de Somerset Maugham, Rain, un missionnaire dit ainsi: «Je crois que le plus difficile a été d'instiller, chez les indigènes, le sens du péché.» Mission accomplie, et avec un franc succès. L'Orient, imprégné de ce sens du péché occidental, s'est figé dans une nouvelle frigidité.

Depuis, Babylone, la Grande Prostituée, a retroussé ses jupons pour migrer vers Amsterdam. Le vieux fantasme colonial de la fille orientale qui ne veut, ou ne peut, rien refuser, tombe en poussière un pays après l'autre. Que les onanistes du monde entier se le disent: sur la route de Mandalay, les «poupées asiatiques» sont à présent des poupées qui disent «non».

Johann Hari, chroniqueur pour le quotidien anglais The Independent. Amnesty international lui a récemment décerné le prix du journaliste de l'année.

Traduit par Chloé Leleu

(Photo: madaboutasia, Flickr, CC)
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