Monde

Pour l'Internationale socialiste, c'est vraiment la lutte finale

Olivier Faye, mis à jour le 17.11.2013 à 14 h 12

L'organisation fondée par Engels vient d’être supplantée par une autre bien plus œcuménique, l’Alliance progressiste. Un reflet de la façon dont Blair, Schröder et maintenant Hollande ont poussé la social-démocratie vers le centre.

Aux moqueurs qui accusent Ségolène Royal de passer son temps à singer les tableaux de Delacroix ou à assister à des concerts de Joyce Jonathan, il convient de rappeler ceci: la dame du Poitou occupe un rôle-clé dans la marche du monde, celui de vice-présidente de l’Internationale socialiste (IS).

Vous ne savez pas à quoi sert cette institution? Georges Papandréou non plus. L’ancien Premier ministre grec en est le président depuis 2006 et de nombreuses voix se sont élevées contre l’incurie de son action. Il lui a été reproché son incapacité à rendre audible l’organisation au moment de la crise de 2008, puis de celle des dettes européennes (il est vrai qu’il avait peut-être d’autres chats à fouetter). Tant et si bien que de nombreux dirigeants de partis socialistes, sociaux-démocrates et travaillistes, membres de l’IS, en ont profité pour fonder une organisation parallèle, l'Alliance progressiste.

Créée par Friedrich Engels en 1889, l’Internationale socialiste a constitué pendant plusieurs décennies un rassemblement influent de leaders mondiaux au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Tout le monde a voulu en faire partie: le RCD tunisien de Ben Ali, le Parti national démocratique de Moubarak en Egypte ou encore le Front populaire ivoirien de Laurent Gbagbo y ont ainsi adhéré.

Ces partis ont été exclus de l’institution au fur et à mesure que les autocrates tombaient. Plus personne ne voyait vraiment le rapport avec le socialisme. Aujourd’hui, l’Internationale conserve un certain lustre en Afrique mais est déconsidérée en Europe.

Ces critiques ont servi de déclencheur à la création de l’Alliance progressiste, qui a tenu son congrès fondateur en mai dernier, à Leipzig, à la veille de la fête célébrant les 150 ans du SPD allemand (Harlem Désir y a pris part comme premier secrétaire du PS). La voilure a été considérablement réduite puisque seuls 70 partis la composent, contre 154 pour l’Internationale socialiste.

Qui mieux que le SPD, le plus vieux et le plus important représentant de la social-démocratie européenne, pour enclencher le changement? En 1959 déjà, avec le congrès de Bad Godesberg, les Allemands avaient montré la voie pour une certaine gauche en se débarrassant des références marxistes.

La nouvelle organisation présente un profil centriste et œcuménique, ce qui lui permet d’ouvrir ses portes à des puissances jusque-là ignorées. Le Parti démocrate américain, le Parti du congrès indien ou encore le Parti des travailleurs brésilien suivent ainsi les travaux de l’Alliance. «Dans la mondialisation, il est important de nouer des coalitions avec des forces qui ont un caractère progressiste, même si elles n’ont pas d’histoire socialiste», justifie l’historien Alain Bergougnioux, conseiller d’Harlem Désir.

Une première réunion de travail s’est tenue fin octobre à Stockholm avec pour thème «le nouveau deal mondial». L’Internationale socialiste existe toujours, mais ses principaux bailleurs de fond —dont la France— ont fortement réduit leur dotation.

«Ce projet d’Alliance progressiste est évoqué depuis vingt ans, rappelle le politologue Marc Lazar, qui a notamment dirigé un ouvrage sur le socialisme en Europe. L’idée est de sortir des frontières traditionnelles du socialisme et de la social-démocratie. C’est un virage stratégique qui consiste à dire "Nous sommes plus de centre-gauche que de gauche. Dorénavant, les alliances se feront avec les centristes et non plus avec les autres partis de gauche."»

A la fin des années 1990, cela s’appelait la troisième voie. Théorisée par le britannique Anthony Giddens et mise en pratique par Tony Blair, elle dessinait un chemin entre libéralisme et socialisme. En Allemagne, elle s’est dénommée neue Mitte (Nouveau centre), sous la gouverne de Gerard Schröder. Le chancelier imposa notamment, avec son Agenda 2010, une flexibilisation du marché du travail.

Tout ce beau monde se retrouva à Florence en novembre 1999 pour un «sommet des modernisateurs», avec en plus Bill Clinton ou encore le Premier ministre italien Massimo d’Alema. Les tocsins sonnaient alors clairement le succès de la troisième voie, au pouvoir dans la plupart des grandes économies mondiales.

Invité lui aussi, Lionel Jospin, alors Premier ministre, joua d’une musique plus étatiste, avec en arrière-plan son fidèle premier secrétaire François Hollande. Ce dernier connaissait alors quelques frictions avec la ligne du SPD, surtout par considérations tactiques. «A l’époque, se revendiquer social-démocrate, c’était se placer à la droite du PS», rappelle Frédéric Cépède, historien du parti.

L’air a depuis bien changé. A l’occasion de l’anniversaire du SPD en mai dernier, François Hollande a rendu hommage aux réformes «courageuses» de Schröder et s’est défini comme «un socialiste qui sait ce qu’il doit à la social-démocratie». Un message fort pour un homme qui n’a jamais souhaité mener la bataille culturelle à l’intérieur du parti qu’il a dirigé.

Les dix-huit premiers mois de son mandat à la tête de l’Etat sont en tout cas venus confirmer ce que beaucoup savaient déjà à son propos: le président de la République est un social-démocrate assumé. Si besoin était, le crédit d’impôt de 20 milliards d’euros alloués aux entreprises a illustré cet état de fait.

L’économiste Bruno Amable, professeur à l’université Paris-I, a exhumé dans une récente tribune à Libération une interview donnée par le jeune François Hollande, alors candidat aux élections législatives en Corrèze, en 1986. En substance, l’impétrant déclare, quinze ans avant Jospin, que l’Etat ne peut pas tout et qu’il convient de laisser les entreprises gérer le marché de l’emploi.

Hollande «président des patrons»? Avec sa politique de l’offre, le chef de l’Etat assume en tout cas un agenda social-libéral qui ne jure en rien au sein de la nouvelle Alliance progressiste.

«C’est un changement de stratégie politique, avec une réorientation vers la satisfaction des attentes d’une base sociale plus aisée, moins en difficulté avec la mondialisation, juge Bruno Amable. Ce n’est pas spécifique au PS français, la même chose s’est produite en Italie dix ans avant nous. Du Parti communiste, ils sont passés au Parti démocrate de gauche et aujourd’hui simplement au Parti démocrate.»

Au PS, la ligne bouge, reste les mots. Il y a quatre ans, un de ses élus entendait rayer l’adjectif «socialiste» du nom du parti. Il s’appelle Manuel Valls, et les sondages le désignent aujourd'hui comme le favori à gauche pour prendre la suite du président de la République.

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