Culture

Une bonne partie du «trésor» de Cornélius Gurlitt appartient à… Cornélius Gurlitt

Anne de Coninck, mis à jour le 11.11.2013 à 19 h 09

Même achetées sous la contrainte à des prix dérisoires, la plupart des 1406 œuvres retrouvées par hasard dans un appartement de Münich ne pourront, pour des raisons légales, revenir aux descendants de leurs anciens propriétaires.

Deux peintures inconnues de l’artiste allemand Otto Dix appartenant aux œuvres retrouvées chez Cornélius Gurlitt. Leur image a été projetée sur un mur par les autorités allemandes. Reuters.

Deux peintures inconnues de l’artiste allemand Otto Dix appartenant aux œuvres retrouvées chez Cornélius Gurlitt. Leur image a été projetée sur un mur par les autorités allemandes. Reuters.

A qui appartiennent les œuvres d’art retrouvées chez Cornélius Gurlitt? Très vraisemblablement pour une bonne partie d’entre elles et selon les lois allemandes et européennes à Cornélius Gurlitt. Il y a quelques jours, le magazine Focus révélait que les services des douanes allemands avaient retrouvé, il y a maintenant un an et demi, pas moins de 1406 tableaux, aquarelles, lithographies et autres dessins disparus depuis la seconde guerre mondiale. Une grande partie de ces œuvres proviendrait de purges nazies dans les musées de «l’art dit dégénéré» et aussi de la spoliation de juifs. Ces œuvres ont été découvertes presque par hasard dans un appartement à Munich occupé par un homme de 79 ans, Cornélius Gurlitt.

L’annonce de la découverte de ce «trésor» a enflammé l’imagination des amateurs d’art. Les spéculations sur l’origine et la qualité des pièces retrouvées se sont multipliées. Et certains marchands sont passés encore plus vite à l’étape suivante: après la restitution, la mise en vente sur le marché.

Achetées en toute légalité

A New York, avaient lieu la semaine dernière les ventes d’art Impressionnistes et Moderne chez Christie’s et Sotheby’s les deux plus grandes maisons d’enchères. Evidemment les conversations tournaient autour des noms des artistes dont les œuvres ont été retrouvées, de la valeur de l’ensemble de la collection estimée à plus d’un milliard d’euros. De pures spéculations.

Avant de rêver au «trésor», il faudra d’abord déterminer à qui appartiennent les 1406 œuvres récupérées. Selon Uwe Hartmann qui dirige l'Institut für Museumsforschung (IfM) (Institut de Recherches Muséales) basé à Berlin, un grand nombre semble appartenir en toute légalité à Cornélius Gurlitt.

«On peut supposer que M. Gurlitt à légitimement cette propriété». Parce que son père Hildebrand Gurlitt a acheté les œuvres étiquetées sous l’Allemagne nazie comme «art dégénéré» et avait obtenu du ministre de la propagande du troisième reich, Joseph Goebbels, l'autorisation d'acquérir et de vendre ces oeuvres. Elles ont été retirées des collections des musées allemands ou confisquées et vendues sous la contrainte par leurs propriétaires d’origine juive. Si les musées et fondations en Allemagne doivent vérifier la provenance des œuvres de leurs collections, cette règle ne s'applique pas aux collections privées, selon les termes même de la conférence de Washington de 1998 sur les biens confisqués par les nazis... dont 44 pays sont signataires.

«En Europe, ils privilégient les gens qui ont volé»

En clair, peu importe le montant payé par Hildebrand Gurlitt, il a acheté les œuvres. En 1994 dans son livre The Rape of Europa, Lynn H. Nicholas, se basant sur des listes archivées et retrouvées après la guerre, évoquait les prix dérisoires payés par les vendeurs accrédités auprès troisième reich pour acheter de «l’art dégénéré» jugé contraire à la  culture allemande. Il donnait ainsi en exemple un portrait signé Max Beckmann acheté en 1938 par Hildebrand Gurlitt… un franc suisse!

E. Randol Schoenberg, président du LAMOTH (Los Angeles Museum of the Holocaust) explique au Los Angeles Times que «les lois en Europe sont terribles pour la récupération des œuvres. Si elles sont dans des mains privées, il est pratiquement impossible de les récupérer... En Europe, ils privilégient les gens qui les ont volé et les détiennent.»

E. Randol Schoenberg connait bien les batailles juridiques autour des biens spoliés pendant la seconde guerre mondiale. Il a été l’avocat de Maria Altmann dans son long combat judiciaire l’opposant aux autorités autrichiennes pour récupérer la collection de son oncle Ferdinand Bloch-Bauern saisie par les nazis en 1938. Figurait notamment dans cette collection le célèbre portrait d’Adèle Bloch Bauer peint par Gustav Klimt que Ronald Lauder a acheté pour la somme record de 135 millions de dollars  afin de pouvoir suspendre dans son musée la Neue Galerie à New York.

Pour l’heure, aucune liste des 1406 pièces du trésor Gurlitt n’a été rendue publique. Les œuvres sont toujours stockées dans des entrepôts non identifiés près de Munich. Certains noms d’artistes sont apparus depuis une semaine dans la presse : Albert Dürer, Canaletto, Pierre-Auguste Renoir, Toulouse-Lautrec, Gustave Courbet, Chagall, Picasso, Matisse et beaucoup de représentants de d'art expressionnisme allemand et autrichien comme Max Liebermann, Franz Marc, Otto Dix Ernst, Max Beckmann, Ludwig Kirchner Oskar Kokoschka, August Macke, Karl Schmidt-Rottluff, Carl Spitzweg, Emil Nolde.

Il reste 100 000 oeuvres spoliées par les nazis qui n'ont pas été retrouvées

Si une partie de ces œuvres est restituée à des familles, il ne fait aucun doute qu’elles se retrouveront un jour ou l’autre sur le marché. Les héritiers sont rarement d’accord et les frais d’entretien et de garde de ces œuvres sont considérables. Christie’s a ainsi vendu 65 œuvres restituées au cours des trois dernières années et Sotheby’s aurait vendu pour plus d’un milliard de dollars d'art restitué au court des 15 dernières années.

Si aucun héritier n’est identifié, Patty Gerstenblith, professeur de droit, spécialiste de la restitution des oeuvres d'art et auteur de Art, Cultural Heritage and the Law: Cases and Material, estime que ces œuvres doivent être exposés dans un musée jusqu'à ce que un héritier se fasse connaître. C’est ce qu’a fait le centre Pompidou en avril 1997 en accrochant lors dune courte exposition 39 œuvres récupérées après la Seconde Guerre Mondiale et dont personne n’est venu faire valoir la propriété. Depuis un décret de septembre 1949, elles sont confiées à la garde du Musée national d'art moderne.

Des découvertes comme celle du trésor Gurlitt pourraient se multiplier. Des milliers de pièces restent portées disparues pendant la seconde guerre mondiale et pourraient se retrouver dans la succession des personnes ayant vécu à cette époque. Lynn H. Nicholas estimait qu’entre 1933 à 1945, les nazis ont volé 650 000 œuvres d'art dans toute l’Europe, et qu’il en reste encore 100 000 dans la nature.

Anne de Coninck

 

 

Anne de Coninck
Anne de Coninck (68 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte