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L'Afrique met la technologie au service de la citoyenneté

Une zone de de Wifi gratuit à l'aéroport international de Kigali le 9 août 2010, REUTERS/Finbarr O'Reilly

Une zone de de Wifi gratuit à l'aéroport international de Kigali le 9 août 2010, REUTERS/Finbarr O'Reilly

Alors que les géants du web lorgnent sur le potentiel du continent, les initiatives de citoyens utilisant la technologie pour le bien de la communauté se multiplient.

NAIROBI (Kenya)

Le marché des nouvelles technologies africain se résume en deux chiffres: sept Africains sur dix possèdent leur propre téléphone portable, mais moins de 20% utilisent Internet au moins une fois par mois. Les géants du Web comme Facebook, dont la croissance commence à saturer dans les pays occidentaux, ont bien vu le potentiel d’un continent qu’ils considèrent désormais comme une source majeure de croissance future, et cherchent des moyens d’adapter leurs services aux usages locaux.

Pendant ce temps, des citoyens ont déjà commencé à utiliser les nouvelles technologies, non pas dans le seul but de faire fructifier un marché, mais pour faire vivre des initiatives citoyennes ou sociales et rendre les sociétés dans lesquelles ils vivent un peu meilleures

Début novembre, plusieurs dizaines d’entre eux s’étaient donné rendez-vous à Nairobi pour le Forum 4M, une rencontre de trois jours autour du rôle de l’Internet dans le développement du continent. Rassemblés par CFI, l’agence publique française qui appuie le développement des médias dans les pays émergents. Ils y ont débattu, partagé et présenté des initiatives avec un point commun: mettre l’innovation au service de la société à travers des initiatives gratuites et citoyennes. En voici cinq d’entre elles.

Mobile Parliament | TANZANIE

En France, les citoyens intéressés par les débats parlementaires n’ont qu’à allumer la télé sur LCP et admirer les députés se lancer des moqueries sexistes, des insultes et, parfois, prononcer des discours mémorables. En Tanzanie, seuls quelques débats du Parlement sont retransmis en direct dans l’année, les autres sont résumés et diffusés en différé sur une chaîne câblée que la grande majorité des Tanzaniens ne reçoit pas.

Geoffrey Magila a 21 ans. Ce «développeur social» comme il se présente, qui a créé sa propre entreprise de sécurité informatique alors qu’il n’avait pas 18 ans, a trouvé une solution pour permettre à ses compatriotes de suivre cet aspect central de la vie démocratique qu’est le débat parlementaire. Grâce au service Mobile Parliament, les Tanzaniens pourront appeler gratuitement depuis leur téléphone un numéro qui leur permet d’écouter les débats parlementaires en direct.

Une version beta destinées à un public restreint d’étudiants et d’ONG a réuni 15.000 utilisateurs lors de la dernière session parlementaire. Le service sera disponible pour le grand public lors de la prochaine session, début 2014. Les citoyens pourront même donner leur avis en envoyant un SMS («oui» ou «non»)  dont les résultats sont communiqués en temps réel aux parlementaires avant leur vote.

BareFootLaw | OUGANDA

En Ouganda, la vaste majorité de la population n’a pas accès à la justice. Le fort taux d’illettrisme et le fait que les lois soient en anglais font que celles-ci ne sont pas comprises par beaucoup, tandis que le coût d’un procès (frais d’avocat, transport, coûts supplémentaires liés à la corruption) et le manque d'information découragent la plupart des citoyens à avoir recours à la justice.

C’est pour combler ce fossé énorme entre les citoyens et le système judiciaire que Gérald Abila a fondé lors de sa dernière année de droit BareFootLaw, un service d’aide juridique gratuit qui utilise  les médias sociaux pour atteindre les Ougandais à travers le pays.

«En six mois, BareFootLaw est devenu l’initiative juridique avec la plus grand portée et la plus active d’Afrique de l’Est et du Sud, et nous atteignons 150.000 personnes par mois», se félicite-t-il. L’entreprise à but non-lucratif, qui repose sur le dévouement de ses bénévoles, compte plus de 8.500 fans sur Facebook, propose via Skype des sessions de conseil par téléphone hebdomadaires et est en train de développer une application pour Android.

«En plus d’automatiser et de rationaliser les méthodes traditionnelles du conseil légal, les technologies de l’information redessinent le processus légal tout entier» estime Gérald Abila. Son objectif est de prévenir les litiges à travers une meilleure information avant d'avoir à passer par la case tribunal, et de permettre aux citoyens de mieux gérer les risques légaux plutôt que d’avoir à résoudre les problèmes une fois qu’ils sont apparus.

Mzalendo | KENYA

«Garder un œil sur le parlement kenyan.» Voilà le but du projet Mzalendo («patriote» en swahili), sorte de version kenyane de Nosdeputes.fr lancé en 2005 et qui a connu une nouvelle jeunesse en 2012: avec l’aide de mySociety, une ONG britannique, Mzalendo a relancé son site Internet l’année dernière en utilisant le logiciel libre et open source Pombola, aussi utilisé par des sites d’observation de l’activité parlementaire dans d’autres pays africains (Odekro au Ghana, Shine Your Eye au Nigéria ou encore Kuvakazim au Zimbabwe).

«Chaque parlementaire a une fiche avec son profil, son éducation, un moyen de le contacter directement, ses statistiques de présence, les débats auxquels il a participé, les sujets qu’il aborde lors des sessions», explique Jessica Musila de mySociety.

Jokkolabs | SÉNÉGAL

Fondé en octobre 2010 par Karim Sy, Jokkolabs est le premier espace de co-working d’Afrique de l’Ouest. Son pari de créer un écosystème de l’innovation ouverte en restant notamment fidèle aux principes du logiciel libre et de l’open source est aujourd’hui réussi.

Une autre pierre angulaire de Jokkolabs est la dimension sociale et humaine des projets qu'il accueille. «La priotité absolue de Jokkolabs, c'est la communauté», souligne Karim Sy, qui se définit lui-même comme un serial entrepreneur social.

Plusieurs dizaines d’entrepreneurs, pour la plupart spécialisés dans les nouvelles technologies et originaires de plus de vingt pays, travaillent côte à côte et partagent leurs idées et leurs expériences dans les six espaces de coworking du réseau Jokkolabs au Sénégal, au Mali, au Burkina Faso et en France (à Nanterre). Jokkolabs entretient des liens étroits avec d’autres espaces de coworking comme La Cantine, l’un des plus importants en France.

Les autres hubs de coworking, d’innovation et d’incubation africains: le iHub de Nairobi, lancé en 2010 par l’«Africain blanc» Erik Hersman et qui a co-organisé le Forum 4M, Bongohive en Zambie, Activspaces au Cameroun, MEST au Ghana, KINU en Tanzanie, Hive Colab en Ouganda… 

YourBudgIT | NIGÉRIA

Combien de citoyens ont les moyens de lire et de comprendre les milliers de lignes du budget publié par le gouvernement chaque année? Au Nigéria, une start-up a décidé de rendre le budget du pays accessible à tous les internautes, sans besoin d’un master en finances publiques, et d’obliger le gouvernement de rendre des comptes.

Dans un pays où la corruption et la mauvaise gestion ont englouti des milliards d’euros issus de l’extraction de matières premières, BudgIT permet aux citoyens de découvrir dans le détail les budgets que leurs représentants votent à travers des infographies très réussies.

Les internautes nigérians peuvent chercher sur le site les budgets alloués pour les projets dans leur région, voir les sommes qui ont été votées et même depuis peu suivre l’avancement des projets grâce à un système participatif. «Si une collectivité locale a reçu de l’argent pour construire une route et qu’elle n’est toujours pas achevée, les Nigérians peuvent prendre une photo, la mettre sur le site et ainsi en informer leurs concitoyens et les autorités», explique Oluseun Onigbinde, le fondateur du site.

Grégoire Fleurot

Slate.fr était invité par la CFI pour assister au Forum 4G de Nairobi début novembre.

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