Sports

Au golf, que celui qui n'a jamais triché jette la première balle

Yannick Cochennec, mis à jour le 10.11.2013 à 16 h 36

Une grande partie de la beauté de ce sport tient dans la stricte observation des règles. Mais entre la complexité du jeu et la longue liste des tentations, il peut être facile de replacer sa balle ou d'oublier une pénalité.

REUTERS/IAN WALDIE

REUTERS/IAN WALDIE

Heureuse Turquie. Pour la deuxième année consécutive, mais cette fois pour un tournoi du circuit européen tout ce qu’il y a de plus officiel offrant une dotation supérieure (7 millions de dollars) à la plupart des tournois américains du PGA Tour, elle accueille Tiger Woods sur ses rivages jusqu’au 10 novembre. Cette épreuve marque le retour à la compétition du n°1 mondial après le petit scandale dans lequel il s’est retrouvé entraîné, malgré lui, aux Etats-Unis.

L’histoire en deux mots: Brandel Chamblee, un journaliste américain, qui notait la saison 2013 du champion pour le site golf.com, lui a accordé un F alors que Woods a tout de même remporté cinq tournois et été sacré joueur de l’année par ses pairs de l’autre côté de l’Atlantique. Cette évaluation sévère, et même complètement disproportionnée, était justifiée par un court texte où Chamblee, un ancien joueur habitué des antennes de Golf Channel où il officie, insinuait que Woods avait triché lors des derniers mois en se montrant, soulignait-il, «cavalier avec les règles».

Elle était accompagnée aussi d’une étrange référence à l’enfance de Chamblee puni un jour à l’école pour avoir justement triché et... alors sanctionné d’un F.

Cette «accusation» en direction de Woods faisait référence à trois tournois sur lesquels il est intéressant de revenir. A Abu Dhabi, en début d’année, Woods s’était accordé un free drop alors que sa balle s’était égarée dans une partie sablonneuse du parcours.

Mauvaise interprétation de sa part du règlement comme le lui notifia plus tard un arbitre qui lui indiqua qu’aucun drop sans pénalité n’était valable dans ce cas précis. Résultat: deux points de pénalité pour Woods qui rata ainsi sa qualification pour le week-end final.

Au Masters ensuite, en avril, ce fut l’immense affaire que l’on sait sur le trou n°15 où l’Américain droppa sa balle au mauvais endroit. Tandis que des rumeurs de disqualification se propageaient à Augusta, Woods s’en tira à nouveau avec deux points de pénalité qui contribuèrent très certainement à le priver de la victoire. A Chicago enfin, en septembre, Woods écopa encore de deux points de pénalité pour avoir fait bouger sa balle en nettoyant la place autour d’elle. Hélas pour Woods, un caméraman avait filmé la scène dans les sous-bois. «Lorsqu’il a voulu enlever l’obstacle, il a fait bouger sa balle, expliqua ensuite l’arbitre après avoir visionné le moment à de multiples reprises au ralenti. La vidéo était sans équivoque.»

Pour Woods, la balle avait juste oscillé et était revenue dans sa position initiale. La sanction lui avait, doux euphémisme, souverainement déplu.

Trois fois, la probité de Tiger Woods fut donc, en quelque sorte, mise en doute. C’est pourquoi Brandel Chamblee sortit la grosse artillerie avec son F avant de battre en retraite et de s’excuser face à l’énormité de la polémique et de la réaction plus que courroucée du camp de Woods qui le menaçait d’un procès.

Malgré ses excuses, le soufflé de la polémique n’est toujours pas retombé car être plus ou moins qualifié de tricheur est une infamie pour tout golfeur à commencer par le meilleur d’entre tous.

Sport prétendument de gentlemen, le golf pousse l’éthique jusqu’à l’extrême limite dans la mesure où le joueur est à la fois acteur du jeu et son propre arbitre dans une discipline farcie de règles en tous genres que les pratiquants se doivent de connaître ou au moins de ne pas ignorer.

Par quelle perversité peut-on à la fois se dépenser sans compter pour gagner et s’infliger une pénalité dont on est parfois seul témoin et seul juge? C’est la question que peuvent se poser beaucoup d’amateurs et de joueurs du dimanche comme les plus grands champions comme Tiger Woods sachant que celui-ci est en permanence traqué par des caméras sur les parcours et qu’il est notamment sous la surveillance de milliers de téléspectateurs qui peuvent, comme c’est leur droit, téléphoner depuis leur canapé au bureau d’arbitrage du tournoi en cours pour signaler une infraction au règlement qu’ils auraient décelée.

«Une grande légèreté»

C’est exactement ainsi que le mauvais drop de Woods au Masters d’Augusta fut débusqué même si, nuance importante, le coup de fil provenait d’un acteur du monde du golf qui voulait justement alerter les organisateurs qui jugèrent dans un premier temps que rien ne s’était passé d’anormal, avant de se raviser ensuite, valse-hésitation qui avait sauvé Tiger alors même que celui-ci avait commis ce qui est d’habitude irréparable: signer une carte de score erronée en sa faveur.

Dans ces circonstances de harcèlement télévisuel, il est plutôt fort de café d’imaginer que Woods tricherait à dessein. Tout juste peut-on le soupçonner d’avoir été quelque peu négligent en ces circonstances. Ce que confirme Christian Gresse, en charge du comité des règles à la Fédération française de golf. «Si on peut l’absoudre pour Abu Dhabi car il s’agissait d’une règle plus complexe, je suis plus étonné, en revanche, pour Chicago où la balle a vraiment bougé, souligne-t-il. Au moins a-t-il fait preuve de grande légèreté.»

Quitte à paraître trop élitiste, le golf exige le respect des règles du jeu de manière très stricte. Selon les textes, «il en revient à chaque joueur de se montrer respectueux envers les autres et de se conformer aux règlements. Tous les golfeurs doivent se montrés disciplinés et afficher de la courtoisie et un esprit sportif en tout temps».

Mais dans un sport aussi psychologiquement complexe que celui-là, il est «facile» pour tout commun des mortels de perdre les pédales quand vient le temps de s’arbitrer. Qui, au milieu d’un trou catastrophique, n’a pas inscrit sur sa carte un 9 au lieu d’un 10 quand, de toute façon, votre partenaire de jeu a fini par perdre le fil de vos déboires parce que lui-même doit se concentrer sur son propre jeu? Qui, d’un léger mouvement de pied, n’a pas ramené sa balle sur un terrain moins hostile que celui où elle se trouvait? Qui, alors que sa balle semble perdue, n’a pas laissé tomber de sa poche une autre balle «miracle» afin de remplacer l’introuvable? Qui, après un magistral air shot, n’a pas oublié de compter ce coup affreusement manqué transformé en coup d’essai?

Quel genre de golfeur était Maddof selon vous?

La liste des tentations est grande pour qui ne sait pas y résister, ce qui n’est pas le cas, heureusement, de la majorité des golfeurs. «Le phénomène de la triche reste très résiduel, confirme Christian Gresse. Il est pour ainsi nul chez les professionnels et très limité chez les amateurs très attachés à l’éthique de leur sport. Mais les joueurs peuvent se perdre de bonne foi dans toutes ces règles qu’ils connaissent assez peu finalement parce qu’il y en a beaucoup trop. Depuis des années, un allègement en la matière est annoncé, mais on ne voit rien venir. Pourtant, ce serait souhaitable

Le terrain de golf est, dit-on, un vaste champ d’observation de la nature humaine. «Si un homme est un tricheur, le golf le démontrera», avait résumé l’acteur Jack Lemmon, joueur passionné. En 18 trous, vous apprendrez peut-être plus sur votre partenaire de jeu qu’en passant de longues conversations avec lui. Lorsqu’il a été débusqué, Bernard Madoff a ainsi vu ses cartes de golf examinées à la loupe et elles étaient «parlantes» selon certains observateurs. Alors, la prochaine fois, ayez l’œil sur votre partenaire ou faites carrément votre propre introspection personnelle dans l’hypothèse où vous auriez tendance à faire, parfois, preuve de faiblesse avec votre propre carte.

Yannick Cochennec

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Yannick Cochennec (574 articles)
Journaliste
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