Culture

Il est temps d’en finir avec le championnat du monde d’échecs

Matt Gaffney, mis à jour le 11.11.2013 à 13 h 28

Magnus Carlsen est le meilleur joueur d’échecs du monde, c’est justement pour ça qu’il ne mérite pas le titre de champion.

Magnus Carlsen et Viswanathan Anand lors d'un tournoi à Bilbao en 2010. REUTERS/Vincent West

Magnus Carlsen et Viswanathan Anand lors d'un tournoi à Bilbao en 2010. REUTERS/Vincent West

A partir de samedi, le challenger Magnus Carlsen va affronter le champion Viswanathan Anand dans le cadre d’une rencontre de 12 parties maximum dans la ville de ce dernier, à Chennai, en Inde. Le gagnant remportera le titre de champion du monde d’échecs. L’événement a des petits airs de couronnement; à 22 ans seulement, le Norvégien Carlsen est déjà comparé à des pointures tels que Bobby Fischer et Garry Kasparov, considérés comme la crème des joueurs de ce royal passe-temps.

Un chiffre suffit pour illustrer sa supériorité: l’écart de points entre Carlsen et l’Arménien Levon Aronian, le n°2 mondial, dans l’actuel classement de la Fédération internationale des échecs (FIDE) est plus important que celui entre Aronian et le n°19 mondial. Très peu ont ainsi dominé la scène échiquéenne et par conséquent, même si Anand est un grand joueur aux qualités humaines remarquables, il n’en est pas moins donné perdant à Chennai.

Même si Carlsen est le meilleur joueur d’échecs en activité du monde, il ne devrait pas se contenter de détrôner Anand dans le cadre d’un événement où le gagnant monte sur le trône. Les échecs ont un champion du monde depuis 1886 mais cet événement unique, ce duel, est un anachronisme qui fait plus de mal que de bien au domaine. Il est temps que la Fédération internationale des échecs (FIDE) la mette au placard. Alors que Carlsen semble sur le point de devenir le prochain roi des échecs, le moment est idéal pour opérer le changement—et je sais exactement quel système permettra de redresser les travers du championnat tel qu’il existe actuellement.

Avant de résoudre les problèmes des échecs, un petit aperçu de ce qui les a coincés dans une position aussi intenable s’impose. La première personne suffisamment culottée et douée pour obtenir le titre de champion du monde d’échecs de façon crédible était un homme originaire de Prague appelé Wilhelm Steinitz.

Avant Steinitz, les échecs étaient principalement un jeu romantique dont l’épique idéal consistait à sacrifier une boîte entière de pièces pour traquer le roi de son adversaire à travers l’échiquier avant de finir par le mettre échec et mat si formidablement que des siècles plus tard, les néophytes s’ébaubiraient encore devant le récit de vos prouesses.

Pour charmante que fût cette notion, elle fut totalement bouleversée par Steinitz—qui fit sa loi à partir des années 1870—lorsqu’il accepta les pièces sacrifiées par ses farouches adversaires et survécut aux épreuves grâce à une défense à la fois calme et rationnelle. Il n’était le joueur favori de personne, mais il était efficace.

Au cours des 60 années qui suivirent, le titre de champion du monde eut tout de la ceinture de boxeur: pour l’obtenir, il fallait battre celui qui la détenait. Ce système n’était pas terrible car un champion pouvait durer dans des conditions assez ridicules, comme la garantie d’un deuxième match en cas de défaite et le maintien de son titre en cas de match nul. Les champions pouvaient, dans une assez grande mesure, choisir leurs adversaires et ainsi esquiver les concurrents dangereux lorsque c’était possible. Voyez Alexander Alekhine, champion du monde pendant presque 20 ans des années 1920 aux années 1940, qui préféra s’acharner sur son bon vieux punching-ball, Efim Bogolioubov, plutôt que d’affronter des adversaires plus crédibles.

Ce fut un bout de steak mal mâché qui réussit là où Bogolioubov avait échoué. Lorsqu’Alekhine s’étouffa à mort en 1946, la FIDE sentit que son moment était venu et standardisa le processus du championnat du monde.

Elle commença par organiser un tournoi avec les huit meilleurs joueurs du monde, remporté par un ingénieur électricien soviétique du nom de Mikhaïl Botvinnik qui fut proclamé champion du monde. Les futurs matchs pour le titre mondial se tiendraient tous les trois ans, les challengers seraient désignés par une série de tournois locaux, suivis par un round éliminatoire de parties en tête-à-tête entre vainqueurs.

Ce nouveau système était sans aucun doute un progrès par rapport à la décennie hasardeuse qui l’avait précédé, mais il avait lui aussi ses failles. Le cycle trisannuel était considéré comme trop long, notamment par Bobby Fischer, meilleur joueur du monde pendant sept ans qui décrocha son titre en 1972[1].

Les spécialistes des matchs—des joueurs qui font la plupart du temps partie nulle, battant très peu leurs adversaires mais se faisant battre encore plus rarement—étaient favorisés par rapport aux spécialistes des tournois qui cumulaient de grands nombres de victoires et de défaites.

Par exemple, l’analyse rétrograde des classements (la FIDE ne lança son système de classement qu’en 1970) montre que si Tigran Petrossian a été champion du monde de 1963 à 1969, il n’a été le joueur le mieux classé que pendant moins d’un an sur toute cette période, tombant parfois même à la 10e place.

Pourquoi? Parce que Petrossian était un joueur de tournoi moyen (pour un champion du monde) mais une véritable muraille pendant les matchs: il était facile de faire partie nulle contre lui, mais extrêmement difficile de le battre.

En 1993, le monde des échecs s’enfonça dans le chaos: le champion du monde Garry Kasparov et son challenger, l’Anglais Nigel Short, envoyèrent promener la FIDE. Ils trouvèrent des financements et se disputèrent le titre sous l’égide de leur propre association nouvellement formée.

A sa grande gêne, la FIDE fut alors forcée d’organiser son propre match de championnat entre deux autres joueurs, tout deux battus à plates coutures par Short lors de son parcours vers Kasparov.

Jusqu’au match de réunification en 2006, les champions officiels et non-officiels coexistèrent inconfortablement. De nouveaux systèmes et paramètres (cycle d’un an, cycle de deux ans, tournoi éliminatoire style Wimbledon, etc.) apparurent et disparurent. L’association de Kasparov s’embourba et les champions de la FIDE devinrent gênants. Un grand maître ouzbèke appelé Rustam Kasimdzhanov, qui n’avait jamais figuré (et ne figurerait jamais) dans le top 10 mondial, devint le champion du monde de la FIDE à cette époque.

Revenons au match de championnat du monde qui se déroule actuellement. Magnus Carlsen est actuellement le joueur le mieux classé du monde. Anand, champion du monde, n’est que n°8. Et ce n’est pas si exceptionnel: l’année dernière, Anand, alors n°4, a défendu son titre contre le joueur classé 20e. Drôle de match de championnat!

Un joueur gagne ou perd des points à chaque partie en fonction du classement de son adversaire, et du fait qu’il ait gagné, perdu ou fait partie nulle. Plus vous obtenez de points, plus ils sont difficiles à gagner et à conserver. C’est ce qui rend l’écart de 69 points entre Carlsen et le n°2 si impressionnant. L’écart entre Carlsen et Anand est un gouffre de 95 points. Descendez de 95 points sous le classement d’Anand et vous atterrissez au niveau du joueur occupant la 64e place du classement mondial.

Le problème avec le titre de champion du monde est que c’est une mesure trop grossière des talents des joueurs d’échecs à une époque de classements mis à jour instantanément, qui engendre des situations gênantes et déroutantes où le joueur qui est clairement le meilleur n’est pas catalogué comme tel.

Avoir un champion du monde a un sens dans le domaine de la boxe, où les matchs peu fréquents rendent difficile de comparer les combattants. Mais aux échecs, comme au tennis, les deux meilleurs joueurs du monde s’affrontent rien moins que quatre ou cinq fois par an.

Le tennis n’a pas de champion du monde, à juste titre. Ce sport mesure la grandeur en élevant quatre tournois (les grands chelems) au-dessus de tous les autres et en y évaluant les résultats des joueurs. Les hauts et les bas sont mesurés par un algorithme de classement mis à jour d’une semaine sur l’autre.

Les échecs ont l’algorithme de classement et les grands tournois. Il ne leur reste plus qu’à éliminer les championnats du monde. Et pour cela, il leur faut quelqu’un à la carrure suffisante. C’est là que Magnus Carlsen entre en scène.

Voici ce que Carlsen devrait faire: battre Anand pour remporter le titre, puis travailler avec la FIDE pour institutionnaliser quatre grands tournois, les grands chelems des échecs, en éliminant du même coup le titre de champion du monde. Les financements des entreprises, même pour les grands événements des échecs, peuvent aller et venir avec une frustrante récurrence, ce qui signifie que la FIDE elle-même doit s’impliquer.

Peut-être les tournois du grand chelem pourraient-ils s’installer de manière définitive dans trois villes—Moscou, Amsterdam et une ville espagnole comme Linares sembleraient naturelles—avec un quatrième lieu qui tournerait d’une année sur l’autre. Cela donnerait aux échecs les mêmes critères de capacité clairs et prévisibles que le golf et le tennis au lieu de ce titre si grossier de champion du monde.

Une telle chose est-elle possible? Certains indices laissent à penser que Carlsen pourrait être enclin à jeter le titre aux orties. Il a boycotté le cycle 2011-12 pour protester contre l’organisation hasardeuse de la FIDE, et dans une interview accordée en juin dernier au magasine britannique Chess il a déclaré: «La différence (entre Carlsen et Anand), c’est que moi j’ai gagné des tournois et que lui il s’est accroché à son titre. Cela sera un affrontement intéressant entre deux conceptions différentes de la notion de meilleur joueur du monde

On peut donc raisonnablement imaginer que Carlsen ne tiendrait pas particulièrement au championnat du monde, dût-il lui-même en être lauréat. Voici mon conseil, Magnus: bétonnez votre héritage en devenant champion du monde puis devenez le champion du monde qui aura compris que les échecs n’ont plus besoin de ce titre.

Dites à la FIDE que vous êtes prêt à abandonner le championnat pour un système de chelems que vous pourrez consacrer les 25 prochaines années à dominer. Vous n’avez que 22 ans, il vous reste donc plein de temps pour devenir le Jack Nicklaus (18 tournois majeurs) ou le Roger Federer (17 chelems) des échecs. Vous avez beaucoup trop de talent pour vous contenter d’être le champion du monde.

Matt Gaffney

Traduit par Bérengère Viennot

[1] Bobby Fischer décrocha bien son titre en 1972. Nous avions par erreur écrit le contraire, et nous nous en excusons auprès des lecteurs. Retourner à l'article

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