Monde

Espionnage: dans la peau d’un chef d’Etat

Moisés Naím, mis à jour le 06.11.2013 à 14 h 09

Le débat sur les révélations de Snowden est sain et souhaitable. Mais il ne sera utile que s’il est réaliste.

REUTERS/David McNew

REUTERS/David McNew

Aujourd’hui, je vous propose un petit jeu. Celui de vous mettre à la place d’un chef d’Etat. Le directeur de vos services de renseignement vient vous voir pour vous demander de prendre des décisions.

Voici deux situations que j’ai inventées et qui ne se sont sans doute jamais produites.

Scénario n° 1: Italie, fin 2008

Le directeur de l’AISE (l’Agence d’information et de sécurité extérieure des services de renseignement italiens) vous informe que ses techniciens ont réussi à s’introduire dans les systèmes de communication de Mouammar Kadhafi et de ses principaux collaborateurs. Il vous demande d’autoriser la surveillance de leurs conversations téléphoniques.

«Mais enfin, la Libye est notre alliée!, rétorquez-vous, indigné. Au mois d’août, nous avons conclu le Traité d’amitié, de partenariat et de coopération avec Kadhafi. Grâce à ce dispositif, la Libye a investi plus de 40 milliards de dollars en Italie. D’ailleurs, c’est le cinquième investisseur de notre Bourse, et il a même injecté des fonds dans la Juventus. Sans compter que les Libyens se sont engagés à nous aider dans la lutte contre l’immigration clandestine provenant de leurs côtes.»

Le général à la tête de l’AISE vous fixe dans les yeux quelques instants. Puis, il vous remet un épais dossier contenant des documents prouvant que le gouvernement libyen a tissé un vaste réseau de groupes armés sanguinaires, opérant dans divers pays africains et disposant d’agents partout en Europe, y compris en Italie.

«Vous savez bien que Kadhafi est très versatile, vous met en garde votre interlocuteur. Aujourd’hui, c’est notre allié. Mais demain, le sera-t-il encore? C’est pourquoi il est de notre devoir de découvrir ses projets. Nous ne pouvons pas courir le risque d’apprendre après coup dans les journaux qu’il a mené des actions qui nuisent à nos intérêts et mettent en péril la sécurité nationale. Là-dessus, nous devons être aussi pragmatiques que les Espagnols. Ce sont les alliés du Maroc, et il ne se passe pas un jour sans qu’un ministre espagnol souligne les liens d’amitié qui existent entre les deux pays. Mais en même temps, pas une seule conversation téléphonique du roi marocain ou de ses ministres n’échappe aux espions espagnols. Les Français en font autant.»

Ainsi s’achève votre réunion. Vous remerciez le directeur de l’AISE, et lui dites que vous le tiendrez informé de votre décision très bientôt.

A vous de décider!

Scénario n° 2: Berlin, 2012

Vous êtes Angela Merkel. Vous envisagez de contribuer au sauvetage financier de Chypre. Les grandes banques de ce petit pays sont en train de s’effondrer, menaçant d’entraîner dans leur chute toute l’économie chypriote et de contaminer les pays, déjà affaiblis, du sud de l’Europe.

La décision semble évidente: il faut renflouer ces banques et éviter un autre choc financier en Europe. Evidente, elle l’était jusqu’à ce que le président du Bundesnachrichtendienst (BND –le service de renseignement extérieur allemand) ne vous transmette un rapport détaillé, révélant que les Russes détiennent des dépôts dans ces banques à hauteur de 26 milliards de dollars. Un montant supérieur au PIB de Chypre. Le patron du BND vous explique que ce qui est problématique, c’est que ces comptes bancaires appartiennent à des groupes criminels russes, dont plusieurs entretiennent des relations avec le plus haut niveau du Kremlin.

Le chef du BND: «Sauver ces banques, c’est sauver la mafia russe et ses complices au gouvernement.»

Vous: «Dans quelle mesure vos informations sont-elles fiables?»

Le chef du BND: «A 100% fiables. Connaître la nature des liens entre les oligarques russes, les mafias et le Kremlin fait partie de nos priorités. De plus, je voulais vous informer que nous disposons de la technologie pour mettre sur écoute Vladimir Poutine et d’autres membres du gouvernement russe. Mais, pour aller de l’avant, nous devons obtenir votre autorisation. Je sais que l’affaire est d’autant plus délicate que vous avez fait de l’amélioration des relations entre l’Allemagne et la Russie une priorité nationale. Seulement, savoir ce que raconte Poutine, et à qui, l’est aussi.»

Alors, donnez-vous le feu vert?

Le débat international qu’ont suscité les révélations d’Edward Snowden –selon lesquelles le gouvernement américain écoutait les conversations d’Angela Merkel et de 35 autres chefs d’Etat et qu’il collectait des informations sur des millions de citoyens du monde entier– est sain et souhaitable. L’une des dimensions les plus controversées est le fait que les Etats-Unis espionnent leurs propres alliés. Mais, en l’absence de réalisme, ce débat ne saurait être utile. On peut trouver ce réalisme dans ce qu’a dit un jour Lord Palmerston, homme d’Etat et Premier ministre britannique du milieu du XIXe siècle:

«L’Angleterre n’a pas d’amis ou d’ennemis éternels. L’Angleterre n’a que des intérêts éternels.»

Cette phrase qui s’appliquait à l’Angleterre du XIXe reste vraie aujourd’hui: les pays n’ont pas d’amis, ils ont des intérêts. C’est peut-être une vérité cruelle, mais l’ignorer ne la rend pas moins incontestable.

Moisés Naím

Traduit par Micha Cziffra

Moisés Naím
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Editorialiste
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