Economie

La France ira sûrement mieux en 2017, mais ce n'est pas pour ça qu'elle va bien

Eric Le Boucher, mis à jour le 05.11.2013 à 18 h 03

Une étude de l'institut COE-Rexecode nous apprend que la France a cessé de perdre des parts de marché à l'exportation. On aurait tort de s'en tenir à cette bonne nouvelle. Page après page, la même étude témoigne de nos retards et du massacre de notre appareil productif.

Tournesols. REUTERS/Pascal Rossignol

Tournesols. REUTERS/Pascal Rossignol

Restez tranquilles, les choses vont aller mieux. Le désordre actuel, le tohu-bohu général, la curée médiatique, la crise de nerfs fiscale, s'expliquent par les difficultés économiques passées. Mais celles-ci sont en train de peu à peu disparaître. La reprise mondiale est faiblarde, mais elle se confirme, la courbe du chômage s'est infléchie, elle pourrait même, grâce aux emplois subventionnés, s'inverser. Le déficit public pourrait parvenir à se réduire un peu, malgré les abandons à répétition de projets fiscaux. L'institut COE-Rexecode nous a même appris la semaine dernière que la France cessait de perdre des parts de marché à l'exportation, le solde commercial se stabilise[1]. Information de première grandeur: preuve est faite que la fameuse «compétitivité» s'améliore.

Ajoutez, pour finir de peindre le tableau hollandais en rose, que la Commission de Bruxelles est un «canard boîteux» qui ne se plaindra plus de la faiblesse des réformes françaises à cause des élections toutes proches. Les marchés financiers sont calmes et ils devraient le rester à cause de cette apparente éclaircie macroéconomique, comme le note justement Patrick Artus[2].

Tous ces résultats sont sur le bureau du chef de l'Etat. Ils vont l'encourager à laisser passer l'orage, à laisser s'affoler tout le monde, sauf lui, et à attendre avec philosophie que les choses s'arrangent d'elles-mêmes. La France a la peau à vif, ne changeons plus rien, laissons tomber les réformes qui brûlent et patience: la macroéconomie va dans la bonne direction.

Politiquement, c'est une issue possible. Il est vrai que l'élection présidentielle est dans trois ans et demi. La probabilité est grande que les chiffres de 2017 soient meilleurs que ceux de 2012: le bilan apparaîtra positif. Nicolas Sarkozy a eu la scoumoune avec la crise, François Hollande a la baraka avec la sortie de crise. Et voilà tout.

La lecture détaillée du remarquable rapport du COE-Rexecode démolit cette vision optimiste.

Certes, la France a cessé depuis trois ans de perdre des parts de marché. Au passage, on lit «depuis trois ans», François Hollande n'y est donc pour rien, mais soit. Certes, depuis un an, compte tenu du Cice, les coûts salariaux ont progressé de +0,4% en France contre +1,6% outre-Rhin. Et l'Elysée peut se réjouir de voir les camarades du SPD exiger, pour participer à une grande coalition avec la chancelière Merkel, l'introduction d'un smic à 8,50 euros l'heure dans toute l'Allemagne. Certes.

Mais ce résultat est trompeur. Les chiffres du rapport donnent en réalité l'ampleur de ce qui a été un massacre de la production française après 2000 et le passage aux 35 heures. Martine Aubry n'a pas de quoi se frotter les mains devant les difficultés de François Hollande: elle a laissé un PS en incapacité intellectuelle et technique de gouverner, on le voit dans les bugs quotidiens, et les courbes disent que c'est bien la réduction du temps de travail qui a marqué le début de l'effondrement productif français.

Source: COE-Rexecode (cliquez sur le tableau pour le voir en plus grand)

Entre 2000 et la mi-2013, les coûts salariaux ont progressé de 45% en France et de 24,1% en Allemagne. En conséquence, la part de marché des exports de la France dans celle des Dix-Sept de la zone euro a été réduite de 17% en 1999 à 12,8% en 2013.

Globalement, la France a vu le poids mondial de ses exportations divisé par deux. Et il ne s'agit pas d'une défaillance de la seule industrie française coupable d'on ne sait quel «abandon des élites», comme le clame le bateleur Arnaud Montebourg, mais bien d'une affaire de coût: les exportations de services ont subi exactement le même sort que l'industrie avec un recul de leur part de marché à l'exportation de 3,5% par an.

En outre, le rapport examine de façon approfondie l'argument d'une dégradation de la «compétitivité hors prix» des produits français mis en avant par la gauche comme plus importante que la hausse des coûts du travail. La France ne serait pas assez dans le haut de gamme. On apprend que la qualité des produits français est jugée «bonne» par les importateurs, leur contenu technologique est jugé favorablement, leur notoriété est réelle. C'est le rapport qualité-prix qui est insuffisant. Les automobiles françaises, pour résumer, sont «bonnes», mais trop chères pour ce qu'elles valent. Autrement dit le mal est bien dû aux prix, c'est-à-dire aux coûts.

Depuis trois ans, le choc des 35 heures a fini par être encaissé et on observe une stabilisation. Mais, d'une part, si la compétitivité s'améliore par rapport à l'Allemagne, elle se dégrade aujourd'hui avec l'Espagne ou la Grande-Bretagne. Le coût d'une heure de travail manufacturier est de 37,20 euros en Allemagne, 37,10 en France, mais seulement 28 en Italie, 22,70 en Espagne. Voilà les nouveaux concurrents à suivre, on le voit dans l'automobile pour reparler d'elle.

Source: COE-Rexecode (cliquez sur le tableau pour le voir en plus grand)

Surtout, les dégâts du massacre productif sont terribles. On lit que l'excédent brut d'exploitation (le désormais célèbre EBE que voulait taxer le gouvernement avant de reculer) de l'industrie française ne représente plus que 44 milliards d'euros contre 180 milliards pour l'industrie germanique. Cet EBE français pesait 56% de l'allemand en 2000, il ne représente plus que 24%. La France n'a plus que le quart des capacités d'investissement privé de l'Allemagne. On ne saurait mieux dire la dévastation…

Tout va mieux? On songe à il y a juste un siècle, en 1918. La France sortait victorieuse de la Guerre. En fait, elle était exsangue, elle venait de perdre son rang de grande puissance, elle ne s'en remettra jamais. Aujourd'hui la France paraît sortir de la crise... Surtout François Hollande: ne soyez pas tranquille!

Eric Le Boucher

Article également paru dans Les Echos

[1] La compétitivité française en 2013, document de travail n°44 [PDF]. Retourner à l'article

[2] Natixis Flash Marchés, 28 octobre 2013. Retourner à l'article

Eric Le Boucher
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Cofondateur de Slate.fr
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