France

Les journalistes français sont-ils des têtes brûlées?

Anaïs Bordages, mis à jour le 06.11.2013 à 17 h 17

Depuis 2012, nous avons perdu presque autant de reporters de guerre que lors des vingt dernières années. Pourquoi les journalistes français sont-ils de plus en plus exposés?

Le photographe de l'agence Reuters Goran Tomasevic a pris ce cliché au moment de l'explosion d'un obus parmi les lignes de l'armée syrienne libre en janvier 2013. REUTERS/Goran Tomasevic

Le photographe de l'agence Reuters Goran Tomasevic a pris ce cliché au moment de l'explosion d'un obus parmi les lignes de l'armée syrienne libre en janvier 2013. REUTERS/Goran Tomasevic

En 2013, les rédactions françaises ont été endeuillées par la mort de quatre de leurs journalistes: Ghislaine Dupont et Claude Verlon au Mali le 2 novembre, ainsi qu'Yves Debay en janvier en Syrie et Olivier Voisin en février en Turquie après avoir été grièvement blessé en Syrie. Sur les treize reporters français tués dans l’exercice de leurs fonctions depuis 1993, plus de la moitié sont morts depuis 2012. Par rapport aux envoyés spéciaux d’autres nationalités, nos journalistes paient un plus lourd tribut, encore plus lors de ces cinq dernières années:

A cette série de décès, il faut aussi ajouter les enlèvements de reporters. Sur les 70 reporters kidnappés recensés par Reporters Sans Frontières depuis 2007, 10 sont Français. Parmi eux, pas moins de quatre en 2013, enlevés en Syrie –Didier François, Edouard Elias, Nicolas Hénin et Pierre Torres. Il y a aussi les journalistes blessés, comme Edith Bouvier en Syrie.

Comment s'explique ce bilan désastreux, cette «série noire récente pour les journalistes français» selon les mots de Lucie Morillon, directrice de la recherche de Reporters sans Frontières?

Une série, noire, de coups du sort? Une plus grande présence des journalistes français sur les théâtres d'opération? Ou est-ce parce que les reporters français courent ou prennent plus de risques que les autres pour témoigner et rapporter des informations indépendantes?

Les Français couvrent-ils davantage les conflits récents au Mali et en Syrie?

Entre 1992 et 2011, sur les 115 envoyés spéciaux tués dans le monde, 8 «seulement» étaient Français. Peut-être parce que les zones les plus meurtrières durant cette période intéressaient moins nos médias: en Irak, 130 journalistes sont morts, la plupart entre 2003 et 2007. Dans la vingtaine d'envoyés spéciaux tués pendant le conflit auquel la France n'a pas participé, on compte des Américains, des Britanniques, des Allemands, des Japonais, des Italiens, mais pas de Français. Il y a bien eu des Français kidnappés (Georges Malbrunot, Christian Chesnot et Florence Aubenas), mais aucun tué.

En Afghanistan, où le bilan pour les journalistes a été moins lourd (24 tués selon le CJP, dont 15 envoyés spéciaux étrangers), on dénombre une seule journaliste travaillant pour un média français parmi les victimes, Johanne Sutton (de RFI, en 2001). Et deux enlèvements, Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier, pendant plus d'un an et demi.

Tous les reporters français tués depuis 2012 sont morts en Syrie ou au Mali, où la présence de nos médias est considérable: Gilles Jacquier (11 janvier 2012, Syrie), Rémi Ochlik (22 février 2012, Syrie), Nassim Terreri (26 mars 2012, Syrie), Yves Debay (17 janvier 2013, Syrie), Olivier Voisin (24 février 2013, Syrie), Ghislaine Dupont et Claude Verlon (2 novembre 2013, Mali).

Comme l’explique Mohamed Keita, responsable de la communication pour l’Afrique du Committee to Protect Journalists (CPJ), «la couverture française du Mali, parmi d’autres anciennes colonies, est très importante, parce que la France a un plus grand nombre d’expatriés et d’intérêts dans ces pays». C’est aussi l’avis de Lucie Morillon:

«Il y a un passé historique entre la France et la Syrie. Peut-être que le public et les médias français s’y intéressent plus, et que l’on y a envoyé beaucoup de journalistes français pour cette raison.»

Est-ce la raison qui fait que sur les 52 journalistes tués en Syrie depuis le début du conflit, si l'on ne regarde que les 7 reporters étrangers morts dans le pays (pour 45 journalistes locaux tués), 5 sont Français?  

Les journalistes français sont-ils des têtes brûlées?

Le kidnapping de Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier, en 2008, avait soulevé un débat, Nicolas Sarkozy accusant les deux journalistes d'«imprudence». Trop têtes brûlées, nos reporters? Dorothée Ollieric, grand reporter à France 2, tempère:

«Ce n’est pas qu’on prend plus de risques, mais on va plus loin... On essaie en tout cas.»

La reporter admet malgré tout que les journalistes français ont «un côté moins Robocop, plus malin. On est sur le terrain, on ne va pas se contenter d’une simple conférence de presse». Elle se souvient de la prise d’otages de l’île de Jolo, en 2000:

«Il y avait des journalistes français, anglais, allemands. Très vite, les Français ont cherché à se rendre sur le lieu où étaient détenus les otages. Or, ça n’avait même pas traversé l’esprit des Anglais et des Allemands. On a fait des reportages super, mais quand on est revenus, les Allemands nous on dit qu’on était dingues.»

La vraie différence, c’est surtout que la presse anglo-saxonne impose à ses journalistes des règles plus strictes que celles dictées aux reporters français. «Certaines chaînes anglo-saxonnes ont poussé beaucoup plus loin leur dispositif de sécurité», reconnaît Etienne Leenhardt, chef du service Enquêtes et Reportages de France 2. Plus particulièrement, les médias américains ou britanniques font de plus en plus appel à des accompagnateurs, comme nous l’explique Dorothée Ollieric:

«Les anglo-saxons sont beaucoup mieux “armés” que les Français, dans le sens où ils sont de plus en plus souvent accompagnés par des anciens militaires reconvertis dans la protection de journalistes. Ces gens ne sont en général pas armés, mais ils portent le matériel, ils évaluent les risques, ils ont une formation médicale de premiers soins, d’assistance à un blessé dans un contexte de guerre.»

Un accompagnement renforcé, qui s’ajoute à des règles de plus en plus strictes:

«Ils ont de plus en plus de consignes, par exemple les Américains ne vont pas aller à Benghazi après l’assassinat d'un ambassadeur. Récemment, ils ont fait sortir des gens de Benghazi pour les interviewer à l’extérieur de la ville. Alors que nous on va continuer à y aller, même après une attaque sur l’ambassade française.»

En France, l'accent est plutôt mis sur la formation. Chaque année, le ministère de la Défense propose des stages d'information sur les risques en zone de conflit, afin de préparer les journalistes physiquement et mentalement à partir dans un pays en guerre. Au programme: «présentation et démonstration d’armes et d’engins explosifs», «instruction à la protection en milieu hostile», et à partir du mois de novembre, une nouvelle formation sur les armes chimiques, directement liée à la situation en Syrie. Des stages qu'Etienne Leenhardt, à France 2, juge «très souvent utiles». Pour compléter, la direction de l'information de la chaîne a également mis en place ses propres formations, notamment sur les gestes médicaux à effectuer «en cas de coup dur».

Les journalistes free lance sont-ils davantage touchés?

Mais la plupart des journalistes ayant accès à ces formations passent par leur rédaction. Or, parmi les 52 journalistes tués en Syrie depuis 2011, 24 étaient pigistes. On se souvient de Rémi Ochlik, photographe indépendant français, mais aussi d'Edith Bouvier, grièvement blessée lors du même bombardement et bloquée à Homs pendant neuf jours. Sa situation avait mis au jour les conditions de travail difficiles des pigistes, moins encadrés, moins expérimentés, partant plus jeunes sur des zones dangereuses pour se faire un nom, contraints de travailler sans moyens au détriment de leur sécurité.

Un problème qui ne touche pas que les Français, puisque la journaliste italienne Francesca Borri avait publié au même moment un témoignage amer sur ses conditions de travail. Conscients du problème, les organisateurs de stages du ministère de la Défense s'efforcent de former au moins quatre ou cinq journalistes indépendants par session (sur 25), et accueillent même chaque année un étudiant en journalisme. 

Cependant, les stages ne peuvent remplacer les expériences de terrain, et en zone de guerre, personne n'est immunisé. Dorothée Ollieric:

«C'est une phrase un peu bête, mais le risque zéro n'existe pas. Dans un pays en guerre il y a des risques, point à la ligne. Que l'on soit aguerri ou pas.» 

Car au-delà des différences de méthode et de statut, l’évolution de la situation sur le terrain, depuis quelques années, a malheureusement vu une augmentation des risques pour tous les journalistes –et pas seulement les Français. Didier François, enlevé il y a tout juste cinq mois, est un reporter particulièrement expérimenté, qui a travaillé sur la plupart des conflits internationaux, que ce soit à Libération ou à Europe1. Ghislaine Dupont et Claude Verlon comptaient eux aussi des années d'expérience et une bonne connaissance du terrain.

Les journalistes, nouvelle monnaie d'échange

Dorothée Ollieric, qui couvre des conflits armés depuis plus de vingt ans, affirme que le danger est beaucoup plus important aujourd’hui qu’il y a quinze ans. Selon elle, il y a «un avant et un après 2001»: le début de la guerre contre le terrorisme et l’invasion de l’Afghanistan ont effectivement cristallisé les oppositions idéologiques et religieuses entre les deux camps, rendant la situation beaucoup plus délicate pour les journalistes sur place:

«Pendant 10 ans, je n’ai connu que les risques de guerre: le risque de se prendre une balle, ou un obus, c’est-à-dire les mêmes risques que ceux subis par la population civile. Mais depuis 2001, les risques ont changé radicalement, et de plus en plus ces dernières années. Nous sommes pris pour cibles, en tant que journalistes.»

Même constat à Reporters sans Frontières, où Lucie Morillon explique que «les journalistes sont devenus des appâts, des monnaies d’échange».

Selon Vincent Desportes, ces nouvelles attaques contre les envoyés spéciaux relèvent d’une stratégie médiatique:

«On s’attaque à des journalistes, cela produit évidemment plus de buzz que si on tue un collaborateur d’Areva ou un soldat. Stratégiquement, si on veut avoir un impact redoublé, on ne peut pas mieux faire que d’assassiner sauvagement deux journalistes. (...) Aqmi sait bien comment faire réagir les médias.»

Or, c’est cette politisation du conflit qui inquiète Dorothée Ollieric:

«On peut se faire buter, pas parce que c’est une guerre, pas pour du pognon, mais juste parce qu’on représente peut-être l’image de la France.»

Selon Vincent Desportes, ancien général de l’armée française et spécialiste du Mali, la mort de Ghislaine Dupont et Claude Verlon est directement liée aux relations qu’entretiennent la France et le Mali:

«Il est clair que ces journalistes ont été assassinés parce qu’ils étaient français. Les soupçons se tournent aujourd’hui vers Aqmi (Al-Qaida au Maghreb islamique), or Aqmi était notre adversaire essentiel pendant l’opération Serval, et l’est toujours. Aqmi cherche à se venger, et à montrer qu’il n’a pas été réduit à néant.»

Pour faire face à ce contexte de plus en plus dangereux, les chaînes d’information redoublent de prudence, comme l’explique Etienne Leenhardt:

«Nous prenons de plus en plus de précautions pour l'envoi de nos reporters en terrain de guerre. (...) Ils ne partent plus jamais sans matériel de sécurité et sont munis d'un appareil (de la taille d'un téléphone) qui nous permet de savoir en permanence où ils se trouvent.»

L'instabilité dans certaines régions force toutefois les rédactions à s’asseoir sur certains reportages. Une mission en Syrie, une autre en Centrafrique, ont récemment dû être annulées par France 2 car les conditions de sécurité n’étaient pas satisfaisantes.

«Ce à quoi nous nous refusons, affirme Etienne Leenhardt, c'est de déserter ces terrains-là. Mais force est de constater que nous y allons moins.»

Si les journalistes français ont malheureusement été très exposés ces deux dernières années, rappelons par ailleurs que l’immense majorité des journalistes emprisonnés ou tués dans l’exercice de leurs fonctions sont des reporters locaux: Afghans, Pakistanais, Syriens, Mexicains, etc. 

Anaïs Bordages

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