Culture

J’ai revu tous les films de Tavernier

Olivia Cohen, mis à jour le 05.11.2013 à 23 h 52

Ringard, «Tatav»? Alors que «Quai d’Orsay», son petit dernier, sort en salle, c’est le moment d’en avoir le cœur net en se replongeant dans une filmographie plus ambiguë et beaucoup moins poussiéreuse qu'on ne le croit.

Raphaël Personnaz et Thierry Lhermitte dans «Quai d'Orsay» de Bertrand Tavernier (Pathé Distribution).

Raphaël Personnaz et Thierry Lhermitte dans «Quai d'Orsay» de Bertrand Tavernier (Pathé Distribution).

Ses amis le surnomment «Tatav» ou «Big Bear». Son œuvre est à son image: excessive et attachante, bavarde et engagée. On entre dans le cinéma de Bertrand Tavernier comme on s’inviterait à la table d’un bon vivant: pour en jouir, il faut avoir du temps devant soi et un appétit gargantuesque.

À 72 ans, le cinéaste, tête en l’air et pieds sur terre, est un bouffeur de pellicule, un puits de cinéphilie plus incollable qu’Allociné. Les situations désopilantes l’amusent, les bons petits rades le comblent, les belles actrices l’émeuvent. Pourtant, avant les femmes et le vin, il y a le grand écran: ce colosse à lunettes ne raterait une séance pour rien au monde.

Cette passion dévorante est l’une des clés de sa filmographie: ce qu’il a aimé dans le septième art, le réalisateur a voulu l’insérer dans chacun de ses 22 longs-métrages (et deux documentaires). Loin de nier ses influences, Tavernier rend hommage à ses mentors, de l’américain John Ford à son contemporain Claude Sautet, sans oublier les figures de proue du cinéma des années 50, Tourneur, Autant-Lara ou Clouzot.

C'est un «passeur» dans son acception la plus noble, le trait d’union entre ses aînés et la modernité. Il l’a prouvé en tirant de l’oubli Jean Aurenche et Pierre Bost, duo de scénaristes-dialoguistes enterrés prématurément par la Nouvelle Vague, mais néanmoins auteurs des mythiques Jeux interdits et La Traversée de Paris. Leur plume connaîtra un second souffle en accouchant de son premier opus, L’Horloger de Saint-Paul, adapté d’un roman de Simenon. Côté casting, Noiret est partant, mais confiera plus tard:

«J’avais peur que Bertrand travaille par références. La cinéphilie est une très belle chose, mais c’est un ennemi redoutable quand il s’agit de créer son propre objet.»

Le cinéma de Bertrand Tavernier s’inscrit dans une longue tradition de classicisme à la française, dont il saura s’émanciper. La patte tavernienne, trop longtemps dépréciée, existe bel et bien: dialogues ciselés, reconstitutions historiques filmées à la steadycam, humour vachard et personnages fouillés. Le militantisme et la poésie affleurent sous le réalisme.

Le tort de Tavernier? Revendiquer l’héritage hexagonal. Une posture qui lui a valu des quolibets par rapport, par exemple, à un Truffaut qui, révolutionnaire sur le papier, n’en a pas moins pondu une œuvre, certes admirable, mais de facture très classique.

Trop franc, trop cultivé, pas assez rock, «Tatav»? Le procès semble un poil expéditif et mérite qu’on rouvre le dossier. Avec pour motif tout trouvé la sortie, ce 6 novembre, de Quai d’Orsay, tiré de la déjà culte BD créée par Blain et Lanzac.

L’Histoire avec un grand H, une spécialité tavernienne

Que la fête commence (XVIIIe, 1975), La Passion Béatrice (XIVe, 1987), La Vie et rien d’autre (entre-deux-guerres, 1989), La Fille de d’Artagnan (XVIIe, 1994), Capitaine Conan (Première Guerre mondiale, 1996), Laissez-passer (Seconde Guerre mondiale, 2002), La Princesse de Montpensier (XVIe, 2010), Quai d’Orsay (2002-2004, 2013).

L’étiquette était facile, sinon incontournable. De la moyenâgeuse Passion Béatrice aux tickets de rationnement dans Laissez-passer, de la Régence de Philippe d’Orléans au discours anti-intervention en Irak, Bertrand Tavernier en connait un rayon en matière d’Histoire de France. Le cinéaste semble cependant avoir fait sienne la formule d’Alexandre Dumas:

«Il est permis de violer l’Histoire, à condition de lui faire de beaux enfants.»

Restituer scrupuleusement le contexte et l’esprit d’une époque ne fait pas nécessairement un bon film, soit: Tavernier a négocié avec la vérité historique et s’est plus ou moins accommodé de ses contraintes.

Le résultat est variable. Dans Que la fête commence, les petits soupers et la débauche crasse orchestrés par le duc d’Orléans font mouche, tandis que la romance gentiment aseptisée de La Princesse de Montpensier ne rend pas justice au génie de Mme de La Fayette, auteur de la nouvelle originelle.

L’impertinence et le mordant du premier s’évanouissent dans le second. Est-ce à dire que nos années 2010 feraient face à un regain de pudibonderie? Plausible.

Dans sa «trilogie guerrière», le cinéaste livre une copie plus aboutie, se servant de la petite histoire pour dépeindre la grande. Ses héros cristallisent les maux du siècle. Torreton campe avec (un peu trop de) ferveur l’impétueux Conan et à travers lui, Tavernier s’interroge:

«Le vrai sujet du film, ce n’était pas d’être pour ou contre la guerre, mais de confronter des soldats à la paix.»

Au front, Conan est un meneur intrépide. Dans le civil, son inertie le ronge et l’assassine. Au-delà des scènes de combat, le désespoir du soldat au repos: c’est aussi cela, une «drôle de guerre»…

Chez Tavernier, tout est plus ambigu qu’il n’y paraît, ce qui ne l'empêche pas de s’essayer à la pochade divertissante avec La Fille de D’Artagnan. Le pitch? Des mousquetaires décatis sont ragaillardis par l’arrivée d’une jeunette, à savoir la mouflette du chef.

L’humour et l’autodérision sont de sortie: Frey-Aramis juge l’attitude chevaleresque de ses compères «héroïque, mais absurde!», Noiret-D’Artagnan se qualifie de «lame un peu rouillée»… On se marre, mais on ne criera pas au génie.

Enfin, tombons la perruque et abordons l’Histoire contemporaine: Quai d’Orsay narre les états de service d’un ministre des Affaires étrangères et de son conseiller aux «langages». Ceci n’est pas un scoop: le ministre, c’est Dominique de Villepin.

Pas facile d’adapter une BD et d’en reproduire la dimension cartoonesque. Les dialogues sont soignés (notamment la scène du «stabilo qui peluche»), la palette de seconds rôles aussi, Niels Arestrup est magistral en éminence grise et l’immersion en bureaucratie politicienne est bien vue. Filmer les intrigues de cour comme les prises d’assaut, Tavernier sait faire.

Seule ombre au tableau: le rôle-titre. Thierry Lhermitte n’a pas les épaules, ni la folie inspirée, ni la fougue pour donner vie à son personnage. Le réalisateur avait bien songé à Jean Dujardin, mais ça, c’était avant l’Oscar. Dommage… Dominique de Villepin a vu le film. Il paraît qu’il a aimé.

Figures sacrées, sacrées figures

L’Horloger de Saint-Paul (1974), Le Juge et l’Assassin (1976), Des enfants gâtés (1977), Coup de torchon (1981), Autour de minuit (‘Round Midnight, 1986)

On aurait aussi pu titrer «Philippe Noiret dans tous ses états», même si ce serait faire injure aux autres. Au compteur, sept Tavernier, dont cinq grands rôles, pour celui qui a longtemps tenu la place de l’acteur-alter-ego dans une œuvre qui fait la part belle aux personnages.

Cinéma psychologisant peut-être, mais pas que. Encore une fois, Tavernier aime endosser les carcans pour mieux les abolir: revisiter des «mythes» en est un. De la figure paternelle dans L’Horloger à celle, inlassablement déclinée, du justicier (Le Juge et l’Assassin, Coup de torchon), sans oublier le musicien d’Autour de minuit et le scénariste des Enfants gâtés: autant de visages inspirants que le metteur en scène se plaît à réinventer.

Lesdites «figures» ne sont pas toutes logées à la même enseigne: le «père» et le «scénariste» sont les plus autobiographiques. Des enfants gâtés frôle l’autofiction en décrivant un auteur en mal d’inspiration, tandis que L’Horloger parle des rapports père-fils.

On reproche constamment à Tavernier d’être trop explicatif et démonstratif. Dans ces films-là, ni jugement, ni méthode à suivre: le cinéaste ne donne pas de réponse, il se contente de capter les non-dits. On ne saura jamais pourquoi le fils de Michel Descombes assassine un homme. On ne saura jamais pourquoi un père et un fils s’éloignent inexorablement, dans une France post-soixante-huitarde en déroute. «Je me demande ce qu’on leur a fait, aux jeunes…», lâche un Jean Rochefort impeccable en commissaire fort peu conventionnel.

Sur ce lien père-fils, les confidences de Tavernier sont parlantes:

«Si j’ai choisi le cinéma, c’est certainement parce que j’ai très mal vécu certaines choses de mon père, notamment son dilettantisme. J’ai voulu m’opposer à lui, tout en recherchant son aval.»

L’Horloger est pétri des mêmes contradictions.

Il existe enfin dans l’univers tavernien un personnage récurrent, disséqué sous toutes les coutures: le paladin plus ou moins blanc, l’antihéros auto-investi d’une mission. À ce jeu-là, le cinéaste excelle à brouiller les codes et se fait glaçant de perversité.

Dans Le Juge et l’Assassin, entre un représentant de la loi manipulateur et un serial killer se proclamant «anarchiste de Dieu», qui est le plus amoral? On s’y perd.

«Quelle beau métier tu fais, mon grand! La chasse à l’homme…», balance-t-on au juge Rousseau, ce carriériste sûr de son bon droit. Michel Galabru, jusqu’ici habitué aux rôles de gendarmes, se frotte à son premier contre-emploi, qui sera salué par le César du meilleur acteur.

Quant à Coup de torchon, probablement LE chef-d’œuvre, on y atteint des sommets en matière de vilénie sous le soleil d’Afrique. «Je ne voulais pas tourner un de ces films coloniaux à la Clouzot ou Allégret, où la noirceur prédétermine chaque plan. Je trouvais plus intéressant de faire surgir cette noirceur de façon bizarre et inattendue», expliquera le cinéaste.

Chaque séquence est l’un des rouages de la machine machiavélique échafaudée par Lucien Cordier, ce flic désœuvré auquel Noiret prête sa fausse bonhomie. Tuer parce qu’il faut bien faire le sale boulot: les héros taverniens ont une bien curieuse façon de sauver l’humanité. Dans Coup de torchon, pas de psychologie, mais des êtres qui obéissent à leurs pulsions. Et la nature humaine d’en prendre un coup.

La seule faiblesse d’un «Tatav» cœur d’artichaut? Les innocentes! Autour des protagonistes décadents traîne toujours un personnage angélique (institutrice, pute au grand cœur, grisette ou syndicaliste) qui rachète les fautes et fait office de bonne conscience. La règle du «tous pourris» ne prévaut donc pas. Incorrigible idéalisme…

Chroniques de la vie réelle

Une semaine de vacances (1980), Un dimanche à la campagne (1984), Daddy nostalgie (1990), Ça commence aujourd’hui (1998), Holy Lola (2004)

Chez Tavernier, c’est souvent «photo de familles et «vis ma vie». Deux thématiques frisent l’obsession: la chronique sociale et le cocon familial, piliers d’un cinéma narratif enclin à suivre le quotidien d’un instituteur, de parents adoptants ou les difficultés relationnelles d’un géniteur avec ses rejetons.

Pour se prendre de plein fouet les failles d’une famille, ses grandes injustices et ses petites névroses, rien de mieux que revoir Un dimanche à la campagne. Le film, éclairé à la manière d’un tableau impressionniste, brosse le portrait d’un chef de famille au soir de sa vie, recevant au cours d’un déjeuner dominical son fils, un petit bureaucrate terne, et sa fille, une pétillante jeune femme qui rue dans les brancards.

La communication difficile, les maladresses, l’incapacité de dire «Je t’aime», le mépris implicite… Chaque fêlure transpire sous les convenances. Et la justesse de ces observations rend l’identification inévitable. Le silence est lourd, malgré les visages impassibles. Chacun se complaît dans un rôle, mais semble s’interroger à chaque seconde: et moi, ai-je la vie que j’ai toujours voulu mener?

Que Tavernier filme Dirk Bogarde en «Daddy» fuyant ou Jacques Gamblin plein d’un furieux désir de paternité, il ne cesse ainsi de questionner la cellule familiale, cette matière névrogène et protéiforme.

Autre source d’inspiration: l’Éducation nationale, toile de fond d’Une semaine de vacances et de Ça commence aujourd’hui. On est loin de l’image d’Épinal médiatisée par Être et avoir, le documentaire de Nicolas Philibert. Tavernier est un républicain convaincu, qui défend les valeurs de l’école… mais ça n'est pas simple tous les jours!

Dans la maternelle de Ça commence aujourd’hui, au pays des corons, les instits font plus de social que d’enseignement. Et les collégiens désabusés que tente désespérément de réveiller leur prof (Nathalie Baye) ne font vraiment pas envie. Mention spéciale à Gérard Lanvin, son petit ami agent immobilier, visiblement dépassé par les angoisses existentielles de son intello de compagne.

Morale de l’histoire: envers et contre tout, il faut continuer. Profession de foi du cinéaste:

«Je suis metteur en scène, je n’ai pas de solutions. Tout ce que je peux faire, c’est mettre un coup de projecteur sur des situations qui me choquent et espérer des résultats par la suite.»

Série noire

La Mort en direct (1980), L.627 (1992), L’Appât (1995), Dans la brume électrique (In the Electric Mist, 2009)

Clap de fin sur les Tavernier les plus trash, entre cruauté et science-fiction. Ici, pas de happy end ni de vannes faciles.

Dans La Mort en direct, le réalisateur, 21 ans avant Loft Story, met en scène une chaîne de télé qui pousse le cynisme jusqu’à offrir de l’argent à une femme à l’agonie (Romy Schneider) afin de filmer en direct sa déchéance. Pour ce faire, un «homme-caméra», Roddy (Harvey Keitel), est chargé de la suivre.

L’idée, obscène et dérangeante, est plus que jamais d’actualité. «La mort nous intimide, c’est la nouvelle pornographie: on ne cache plus les sexes, mais les mourants», assène le concepteur du programme.

Tavernier multiplie les trouvailles visuelles et les effets de mise en abyme. On tombe dans le piège du faux climat intimiste et de la romance naissante, pour retrouver un peu plus tard les mêmes images diffusées sur un mauvais poste de télé, à destination du grand public. Plusieurs scènes sont bouleversantes, quand Roddy sabote le jeu en s’aveuglant par amour pour celle qu’il filme, ou lorsque celle-ci, incontinente et honteuse, hurle: «Vous ne voyez pas que je meurs?»

Roddy-l’homme-caméra incarnerait-il le double trouble de Tavernier ? La fonction de cinéaste vous transforme-t-elle en voyeur utilitariste ? Peut-être…

Autre exemple flirtant avec le fantastique: le très réussi Dans la brume électrique, où Tommy Lee Jones est plus vrai que nature en shérif mal léché qui ne croit pas aux fantômes. Photo et BO sont superbes. L’atmosphère brumeuse du bayou imprègne la pellicule de ses relents nauséabonds. Une trame solide pour un polar de haut vol, sur fond de magouilles mafieuses: certainement le meilleur Tavernier de ces dernières années.

À sa sortie, L’Appât, autopsie d’une génération désenchantée, avait fait grand bruit. Inspiré de faits réels, il dépeint la lente descente aux enfers d’un trio de copains qui, pour conquérir leur rêve américain, tombent dans l’engrenage de la violence. Marie Gillain prête sa bouille d’ange et sa juvénile insouciance à la petite «vendeuse-mannequin» qui servira d’appât pour attirer les vieux richards.

Ces jeunes chiens fous n’ont pas conscience de leurs actes. La fracture entre leurs illusions et la réalité, morbide, se lit à chaque plan, inscrite dans la mise en scène. Pour aboutir à un épilogue glaçant, le lourd silence qui s’installe quand la jeune fille comprend qu’elle ne pourra pas sortir de prison pour son prochain Noël.

Après l’école et le tribunal, un autre sacerdoce: la brigade des stups de L.627. Le héros, cette fois, c’est Didier Bezace alias Lulu, «tête de lard mais bon poulet». On plonge avec lui dans le quotidien d’une petite équipe de la PJ. Entre deux interrogatoires musclés, les blagues volent haut, notamment ce chef qui fait un usage compulsif de bombe à merde: «Ben oui, ici, on est con!»

Chez les flics, la fin justifie les moyens. «Qu’est-ce-que tu nous emmerdes avec ton cadre juridique?», aboie Lulu le vieux briscard à son blanc-bec de collègue. La chronique policière est un sujet porteur, qui fascine le septième art. Dans le genre, L.627 est un excellent cru, notamment grâce au jeu sans affèterie de Didier Bezace. Ce Lulu est un bon flic, qui partage son temps entre sa femme, sa caméra et une petite pute toxico qui lui sert occasionnellement d’indic’.

Au-delà de l’aspect «reportage à la PJ», le film est une nouvelle parabole sur le thème du justicier ni blanc ni noir. Lucien Marguet oscille constamment entre légalité et petits arrangements, bas-fonds et réunions officielles, belle façade et part d’ombre. Il joue un jeu dangereux et finira par perdre. Le côté obscur l’emporte quand il se découvre amoureux de sa petite indic’.

Une double-lecture poétique… et tragique. Et une nouvelle preuve que Tavernier est un cinéaste plus subtil que sa réputation le laisse entendre. Comme dans toute œuvre, il y a du bon et du décevant. Mais de la poussière ou du verni, ça non.

Olivia Cohen

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