Culture

«Inside Llewyn Davis», ballade pour une défaite

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 17.01.2017 à 16 h 39

Chronique du Greenwich Village folk des années 60, le nouveau film des frères Coen est le récit complexe et touchant de l'échec d'une certaine idée de la musique populaire à un tournant de son histoire.

Oscar Isaac dans «Inside Llewyn Davis» de Joel et Ethan Coen (StudioCanal).

Oscar Isaac dans «Inside Llewyn Davis» de Joel et Ethan Coen (StudioCanal).

Inside Llewyn Davis raconte l’histoire de Llewyn Davis, musicien folk à New York au tout début des années 60, mais n’est pas un biopic. Non seulement parce que Llewyn Davis est un personnage de fiction, ce qui ne serait pas forcément un problème, mais parce que ce personnage est moins le sujet que le moteur du film.

Un film qui se rattache à un schéma classique du cinéma américain (et de l’idéologie de l’american way of life), la success story. Mais pour en prendre l’exact contrepied: le nouveau film des frères Coen est, de manière rigoureuse, une failure story.

Accompagnant les tribulations peu glorieuses de ce musicien habité de rêves qui ne s’accompliront pas, les auteurs de Miller’s Crossing et de No Country for Old Men s’abstiennent délibérément de tous les numéros de bravoure dans lesquels on les sait exceller. Grâce aussi à l’admirable prestation de l’acteur principal, Oscar Isaac, ils accomplissent quelque chose d’autrement complexe, d’autrement touchant.

Touchant parce que les Coen n’ont aucun surplomb, aucun posture de jugement ou de domination. A ce qui arrivent, ils portent une qualité d’attention rare.

Un type en train de chanter

On le voit dès la séquence d’ouverture, où il se passe une chose toute simple et très forte. Dans un bar, un type qu’on ne connaît pas (c’est Llewyn Davis) chante une chanson. Et on l’écoute, on l’écoute en entier.

Il est très rare, au cinéma, qu’on prenne le temps d’écouter et de regarder en entier une chanson sans qu’elle soit inscrite dans une dramaturgie, simplement parce que c’est de ça qu’il s’agit à ce moment là: écouter une chanson, s’intéresser à un type en train de chanter.

Les péripéties situées dans la bohême new-yorkaise, le road trip aller-retour à Chicago sur des routes enneigées, les arnaques à la petite semaine pour survivre, y compris aux dépens de ses amis et de ses protecteurs, la mise en jeu d’une musique que de jeunes compositeurs, instrumentistes et compositeurs réinventaient alors avec passion, tissent une trame très riche dont le personnage central est l’araignée besogneuse, parfois hautaine et souvent misérable.

Les images charbonneuses, presque dépourvues de couleur, deviennent alors des outils pour sentir ce qui se joue là, et qui est loin de ne concerner que la scène musicale: une idée du succès, une idée de l’authenticité, une manière particulière de vouloir faire tenir ensemble la réalité et l’imaginaire, une certaine exigence de soi et du monde. Sans rien enjoliver —Davis n’est certainement pas un héros, même «négatif», ni un anti-héros, il n’est même pas particulièrement sympathique, il est simplement une figure autour de laquelle cristallisent les courants et les enjeux d’une époque.

Un emploi comparable à celui de la couleur ou du personnage est fait, au sein d’une reconstitution très convaincante du Greenwich Village de l’époque, de certains décors à la limite de l’expressionnisme, comme le couloir incroyablement étroit qui mène à l’appartement que Davis squatte le plus volontiers, bien qu’y habitent son ami, le chanteur propre sur lui que joue Justin Timberlake, et la compagne de celui-ci (Carey Mulligan), à qui le demi-vagabond mal embouché a —peut-être— fait un enfant.

Extrême honnêteté artistique

Habité d’une ambition qu’il formule en des termes qui n’ont aucune chance de s’imposer, doté d’un talent et d’une lucidité dont on voit bien qu’ils sont sans cesse trop ou pas assez en accord avec son environnement, Llewyn Davis fraie une course lente et qui fait mal, à lui-même et aux autres. La virtuosité, ici, est vaine, comme en témoigne la seule scène où cinéastes et acteurs se laissent aller à jouer les codes de la success story, celle de l’enregistrement d’un futur tube, qui ne rapportera pas un dollar à Davis.

Vaine car il s’agit bien du récit d’un échec, celui de la carrière musicale d’un poète de la guitare comme il y en eu cent au même moment (le film est lointainement inspiré des mémoires du musicien Dave Van Ronk), d’où émergèrent quelques-uns qui eurent droit à une certaine reconnaissance. Et un, le jeune Robert Zimmerman dit Bob Dylan, qui conquit une gloire immense et qu’on voit surgir à la fin du film.

Cet échec est aussi et surtout celui d’une collectivité et d’un état d’esprit, qui tenta avec une extrême honnêteté artistique (honnêteté qui n’implique de respecter ni les lois ni la morale) de réinventer tout un rapport à la création, à la mise en forme et en commun par la musique et les chansons de l’expérience vécue par des dizaines de millions de personnes.

C’est-à-dire que, plus secrètement, plus profondément, Inside Llewyn Davis est en fait l’histoire d’une défaite: celle d’une certaine idée de la musique, musique qui était alors populaire, non parce qu’elle vendait des millions de produits mais parce qu’elle venait du peuple, des ouvriers, des paysans, des marins et qu’elle parlait d’eux. Observateurs attentifs de la folk culture américaine (musique, polar, western…), Ethan et Joel Coen construisent sur un mode obstiné, formidablement attentif et totalement dépourvu de complaisance, une histoire invisible des racines de ce qui allait devenir une culture de masse —concassant au passage ces racines populaires dans le broyeur de la marchandise.

Cassure sans retour

De ce point de vue, Llewyn Davis est un personnage intermédiaire. Il incarne une impossible transition. Il vient du peuple —et continue d’ailleurs d’essayer de gagner un peu sa vie comme marin mais il est exclu aussi de ce monde-là, par le syndicat et par son père— tout en travaillant à la fabrication d’un statut de baladin moderne, savant, mais pas de ce savoir en train de devenir érudit, sinon universitaire, à propos du blues, du bluegrass et du folk, et qu’il refuse.

Les frères Coen racontent une cassure sans retour, celle que métaphorise ce qui se perd au même moment durant les visites du jeune Dylan à Woody Guthrie agonisant à l’hôpital, visites dont la mythologie n’a voulu se souvenir que de ce qui —aussi— se transmet alors. La disparition d’une appartenance, d’une inscription réelle.

Il n’y a ici nul procès à faire, mais des constats pas forcément heureux à opérer. Et bien sûr, la question peut se transposer à d’autres domaines, l’incarnation des idées révolutionnaires par exemple, ou le cinéma. Tout cela vibre en sourdine dans l’histoire de Llewyn Davis, l’homme sombre qui haïssait l’idée de devenir une vedette pour la jeunesse progressiste éduquée, mais ne pouvait plus être un working class hero.

Jean-Michel Frodon

PS: par d’autres voies et dans un tout autre contexte, mais exactement à la même époque, c’est une autre variante de la même défaite que raconte l’exposition «Pasolini Roma», actuellement visible à la Cinémathèque française.

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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