Culture

Derrière «Llewyn Davis»: les figures qui ont inspiré le nouveau film des frères Coen

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 17.11.2013 à 1 h 26

Après avoir vu «Inside Llewyn Davis», on a envie d'en connaître davantage sur les figures historiques de Greenwich Village qui ont nourri les personnages du film.

«OK, supposons que Dave Van Ronk se fasse tabasser derrière Gerde's Folk City. C'est le début d'un film.» Telle est, selon les frères Coen, interviewés par le New York Times, l'image originelle qui a mis en branle Inside Llewyn Davis, sorti la semaine dernière en France, six mois après son Grand Prix du jury à Cannes.

Le seizième film des frères Coen est une reconstitution soignée du Greenwich Village du tournant des années 50-60, où de jeunes chanteurs folk dépoussiéraient la musique traditionnelle américaine. Il est loin de n'être que ça: il sourd du film une inquiétude lancinante qui n'est pas sans rappeler ce chef-d'oeuvre caché sous des apparences mineures qu'était A Serious Man, leur avant-dernier film.

Mais il est aussi ça: une plongée dans un univers dont on a envie de savoir plus, qui donne envie de découvrir les destins qui l'ont inspiré. Portrait des modèles cachés qui ont nourri les personnages du film.

Le héros

Le film s'ouvre sur Llewyn Davis (Oscar Isaac) en train de chanter Hang Me, un classique du répertoire traditionnel américain qu'on retrouve notamment sur l'album Dave Van Ronk, Folksinger, sorti en 1963. La même année, Van Ronk sortait un autre album intitulé Inside Dave Van Ronk, dont la pochette, retouchée pour l'occasion, est reproduite dans le film, auquel elle donne son titre.

Et les frangins Coen se sont officiellement inspirés de ses mémoires (qui viennent d'être traduits en français) pour imaginer leur personnage principal. Comme Van Ronk, disparu en 2002, Llewyn Davis est un passionné de folk et de blues, ancien de la Marine marchande qu'il a quittée pour tenter sa chance dans la musique à New York —même si, contrairement à son modèle, on ne le voit pas vraiment manifester d'intérêt pour la politique dans le film.

Mais le barbu n'est pas le seul folkeux dont on peut déceler des traits derrière Llewyn Davis. Le musicologue Elijah Wald, qui a collaboré avec Dave Van Ronk sur sa biographie, le rapproche aussi de Phil Ochs, l'auteur de l'immortelle protest-song I Ain't Marching Anymore. Comme Davis dans le film, ce dernier avait notamment l'habitude de squatter le canapé de Jim, un ami musicien rencontré au cours de ses années universitaires, et sa compagne Jean.

Les autres musiciens

Ces Jim (Justin Timberlake) et Jean (Carey Mulligan), sur le sofa desquels Llewyn Davis finit régulièrement ses nuits et dont on ne connaît pas les noms de famille, ont réellement existé: ils s'appellaient Jim Glover et Jean Ray. Un couple à la ville comme sur scène, qui sortit une poignée de disques en duo à la fin des sixties.

La pochette de l'album Changes de Jim & Jean (1966)

Mais Glover et Ray sont loin d'être les seuls points de comparaison pour ces deux personnages. Avec sa barbe bien taillée et son air propre sur lui, Jim ressemble aussi à Paul Clayton, un folkeux des années 60.

Toujours dans le registre des couples de musiciens, les deux personnages ont aussi été comparés à Richard Fariña et Mimi Baez, la soeur de Joan. Et la vision de Timberlake et Mulligan interprétant sur scène, avec un troisième chanteur, le standard Five Hundred Miles fait bien sûr penser au trio Peter, Paul and Mary, dont Dave Van Ronk a failli faire partie.

Stark Sands, Carey Mulligan et Justin Timberlake dans Inside Llewyn Davis

La pochette de l'album In Concert de Peter, Paul and Mary

Ce futur numéro trois du trio, Llewyn a la sale surprise de le trouver un jour sur le canapé de Jim et Jean, cheveux ras et uniforme impeccable, répondant au nom de Troy Nelson. Un personnage inspiré de Tom Paxton, une autre des figures du Greenwich Village du début des années 60.

Comme son double fictif dans le film, Paxton était, à l'époque, stationné comme soldat de réserve dans une base de l'US Army. «Il était à l'école de dactylos de l'armée à Fort Dix, dans le New Jersey, et passait ses week-ends à se balader dans Greenwich Village à écouter de la musique et apprendre», raconte dans ses mémoires la chanteuse Judy Collins de celui qui, dans sa propre autobiographie, parle de Dave Van Ronk comme son «prof de guitare».

La pochette de l'album Ramblin' Boy de Tom Paxton (1964)

Parmi les autres musiciens désireux de percer que croise Llewyn Davis, il y a aussi Al Cody, interprété par Adam Driver, que l'on a pu voir dans Girls, Lincoln ou Frances Ha. Ce «faux cowboy» tente de se tailler une crédibilité avec son style blues rural, mais on apprend qu'il est en réalité issu d'une famille aisée new-yorkaise.

Un décalque de Ramblin' Jack Elliott, une des figures marquantes du Village, qui se donnait une image de cow-boy alors qu'il s'appelait en réalité Elliott Adnopoz et était le fils d'un chirurgien juif de Brooklyn. Dans ses mémoires, Van Ronk se souvient que Bob Dylan est «tombé de sa chaise» en «riant comme un possédé» le jour où il a appris le passé de son confrère.

Une des scènes les plus jouissives du film montre Llewyn Davis, Jim et Al Cody interpréter ensemble en studio —dans son intégralité— une chanson intitulée Please Mr. Kennedy sous le nom des John Glenn Singers (le film se déroule peu après l'investiture du président assassiné, et peu avant que John Glenn ne devienne le premier américain dans l'espace).

Oscar Isaac, Justin Timberlake et Adam Driver dans Inside Llewyn Davis.

La chanson, drôlatique, met en scène des hommes refusant d'aller dans l'espace, mais elle a réellement existé au début des années 60 sous une forme plus tragique. D'abord sous la plume d'un chanteur Motown, Mickey Woods, puis —même titre, mais autre chanson— sous celle d'un groupe, les Goldcoast Singers. À chaque fois, il s'agissait de supplier le président pour ne pas aller... à l'armée.

L'industrie musicale

Il s'agit sans doute d'un des «doubles» du film les moins déguisés. Quand Llewyn Davis se rend à Chicago, au club The Gate of Horn, pour passer une audition devant le manager Bud Grossman (F. Murray Abraham), qui lui lâche qu'il «ne voit pas beaucoup d'argent» dans sa musique, il suffit de changer le prénom pour savoir de qui on parle: Albert Grossman, le premier manager de Dylan.

Oscar Isaac et F. Murray Abraham dans Inside Llewyn Davis

Si celui-ci était plus jeune que son reflet fictif, il a bien auditionné un jour Dave Van Ronk à son club après que celui-ci se soit rendu jusqu'à Chicago en stop, comme ce dernier le raconte dans ses mémoires:

«Quand j'ai quitté la scène, Albert n'avait pas bougé un cil. "Tu sais qui travaille ici?", m'a-t-il demandé? "Big Bill Bronzy travaille ici. Josh White travaille ici. Brownie McGhee et Sonny Terry jouent souvent. Maintenant, dis-moi, pourquoi devrais-je t'engager?"»

L'autre personnage marquant de l'industrie musicale dans le film est Mel Novikoff, le vieux patron du label sur lequel Llewyn Davis publie ses disques. Installé dans un bureau poussiéreux, flanqué d'une secrétaire acâriatre, il fait preuve de paternalisme envers son poulain («How are you doin', kid?») et lui propose, plutôt que lui faire un chèque de royalties, de lui donner... un manteau chaud.

Le personnage est inspiré de Moses Asch, fondateur de la maison de disques qui portait son nom, ensuite rebaptisée Folkway Records. Elle comptait notamment à son volumineux catalogue This Land Is Your Land de Woody Guthrie ainsi que (de manière plus ou moins illégale) la légendaire Anthology of American Folk Music compilée par Harry Smith.

Moses Asch et Mel Novikoff (Jerry Grayson) dans Inside Llewyn Davis

«Moe Asch pouvait se montrer exaspérant, et il ne vous donnait jamais dix cents s'il pouvait s'en tirer pour seulement cinq, mais il aimait vraiment la musique», écrit Van Ronk, qui venait parfois se payer chez lui en récupérant gratuitement ses propres disques. D'innombrables anecdotes circulent sur le personnage, qui aurait un jour jeté dans l'escalier un musicien venu collecter ses royalties et a clamé avoir été encouragé dans sa vocation de «documenter» la musique populaire par une discussion avec Albert Einstein lui-même.

Le chat et le Cyclope

Quand il se rend à Chicago pour auditionner au Gate of Horn, Llewyn effectue un long voyage en stop, comme un cauchemar éveillé, avec un jeune homme taciturne (Garrett Hedlund, le héros de Sur la route) et son patron Roland Turner, un musicien de jazz ventripotent qui le titille:

«Qu’est-ce que t’as dit que tu jouais? Du folk? Je croyais que tu avais dit que tu étais musicien.»

Magistralement interprété par John Goodman, le personnage a été lointainement inspiré par Doc Pomus, un songwriter connu pour avoir écrit plusieurs standards pop comme Save The Last Dance For Me ou This Magic Moment.

Mais c'est à un autre personnage énorme (au sens littéral) et menaçant qu'on pense, que Goodman avait déjà interprété pour les frangins Coen il y a déjà près de quinze ans dans O'Brother: le Cyclope de l'Odyssée d'Homère. D'autant qu'un des autres personnages récurrents du film, un chat roux que Llewyn trimballe un peu partout, s'appelle Ulysse. A chacun de jouer, en regardant Inside Llewyn Davis, à imaginer ensuite qui peuvent être Circé, Pénélope ou Télémaque...

Le chat Ulysse et Oscar Isaac dans Inside Llewyn Davis

L'ombre de Dylan

Et si Inside Llewyn Davis est une Odyssée, qui sont les prétendants? Ils sont innombrables, et on les a décrits dans les lignes qui précèdent. Et comme ceux de Homère, ils vont «perdre» face à l'irruption d'un génie qui va les «chasser». On le voit furtivement passer à l'écran, le temps d'une scène de concert à Gerde's Folk City qui vient boucler la boucle. Il s'appelle Bob Dylan.

Natif du Minnesota comme les frères Coen, Dylan était déjà présent dans leur oeuvre: on se souvient de l'inoubliable vol plané du Dude du Big Lebowski au son de The Man In Me. Dans Inside Llewyn Davis, son ombre est partout, du moment où le héros épelle son nom («L.L.E.W.Y.N. C'est gallois») à la façon dont les teintes de l'hiver new-yorkais, magnifiquement captées par le directeur de la photo Bruno Delbonnel, rappellent la pochette de The Freewheelin'.

Ou encore dans les relations que Dylan a entretenu avec la plupart des modèles des personnages du film: Van Ronk et Clayton l'ont inspiré, Ochs était son rival en protest-song, Grossman l'a escroqué, Peter, Paul & Mary ont popularisé son Blowin' In The Wind... Dans ses Chroniques, il raconte d'ailleurs être arrivé à New York, en 1961, pour retrouver des chanteurs comme Van Ronk, le «roi» de Greenwich Village, chez qui il dormira régulièrement.

Tom Paxton se souvient lui en ces mots de sa première vision de l'auteur de Like A Rolling Stone:

«Dave Van Ronk et moi étions à Gerde's Folk City un lundi soir quand Bobby Dylan a chanté les trois premières chansons de sa carrière new-yorkaise. C'était trois chansons de Woody Guthrie, il avait son porte-harmonica et une casquette de velours noir, et il n'y avait pas besoin d'être un génie pour comprendre qu'il se passait quelque chose de spécial.»

Derrière ce «quelque chose de spécial», déjà la fin d'une époque pour ceux qui avaient ouvert la voie à Dylan mais n'allaient pas connaître le même succès. Car les histoires dont s'inspirent Inside Llewyn Davis, avec son héros qui a vu son premier partenaire musical se suicider du George-Washington Bridge, ont une coloration tragique.

En 1966, Richard Fariña se tue dans un accident de moto du même genre que celui dont sera victime Dylan la même année. En 1967, Paul Clayton se suicide par électrocution. En 1976, c'est au tour de Phil Ochs de se pendre. Parmi l'abondante oeuvre de Dylan, les Coen ont choisi pour la BO de leur film un morceau de 1964 intitulé Farewell: «adieu».

Jean-Marie Pottier

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (944 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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