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Enquête: La Syrie fait pression pour conserver ses usines d'armes chimiques

Foreign Policy, mis à jour le 02.11.2013 à 9 h 10

Alors que l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques et l'ONU supervisent la destruction du programme d'armes chimiques syrien, le régime tente de conserver une douzaine d'usines, sous le prétexte de les convertir à un usage civil.

Des véhicules de l'ONU à Damas, le 22 octobre 2013. REUTERS/Khaled al-Hariri

Des véhicules de l'ONU à Damas, le 22 octobre 2013. REUTERS/Khaled al-Hariri

De notre partenaire Foreign Policy

Selon nos informations, le Ministre des Affaires Étrangères syrien, Walid Muallem, a demandé aux inspecteurs internationaux de sauver de la démolition une douzaine d'usines d'armes chimiques. Les Syriens affirment vouloir les convertir en usines civiles. Mais la manœuvre commence à inquiéter certains experts en non-prolifération, qui estiment que Damas pourrait chercher à conserver un arsenal industriel suffisant pour reprendre un jour son programme d'armement chimique.

La demande syrienne –précisée dans un courrier confidentiel envoyé par Muallem à Ahmet Üzümcü, directeur général de l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC)– inquiète aussi certains gouvernements occidentaux, qui y voient une tentative d'empêtrer l'agence d'inspection dans des négociations à n'en plus finir, qui pourraient à leur tour retarder la destruction des armes chimiques syriennes.

L'OIAC –qui, avec les Nations Unies, supervise la destruction du programme d'armement chimique syrien– a souvent permis à des pays acceptant volontairement l'élimination de leurs usines d'agents neurotoxiques de convertir ces établissements en chaînes de production de vaccins, de médicaments et autres produits sanitaires. Mais ces pays devaient tout d'abord justifier de manière «convaincante» la conservation de ce genre d'usines.

Le courrier syrien ne détaille pas l'usage des futures usines chimiques civiles, selon un responsable briefé sur son contenu. La moindre dérogation au programme de destruction des armes chimiques syriennes devra être ratifiée par les 41 Nations formant le conseil exécutif de l'OIAC, dont les États-Unis. Ce genre de décisions se prennent en général à l'unanimité.

La mission de démantèlement entre dans sa phase la plus complexe

Amy Smithson, experte en non-prolifération auprès du Monterey Institute of International Studies, fait remarquer que le conseil exécutif de l'OIAC devra examiner très sérieusement les propositions syriennes. «S'ils veulent faire des chewing-gums ou des produits humanitaires essentiels au bien-être des Syriens, c'est une chose, explique-t-elle. Mais s'ils veulent faire des pesticides ou des engrais, en temps normal de telles usines sont à deux doigts de pouvoir produire des substances de guerre».

Cette demande intervient alors que l'OIAC vient d'annoncer avoir visité 21 des sites chimiques déclarés par les autorités syriennes, et observé que Damas, avec un jour d'avance sur le calendrier, avait achevé la destruction de tous ses équipements permettant le remplissage et le mélange d'armes chimiques.

«Le gouvernement de la République Arabe Syrienne a achevé la destruction fonctionnelle des équipements essentiels à tous ses centres de production d'armes chimiques déclarés, ainsi que de ses usines de mélange et de remplissage, ce qui les rend inutilisables» peut-on lire dans un communiqué de l'OIAC publié le 31 octobre. «La mission conjointe [OIAC + ONU] est maintenant convaincue d'avoir vérifié – et assisté à – la destruction de tous les centres de production de la Syrie et de ses équipements de mélange et de remplissage».

Les déclarations de l'OIAC font écho à l'optimisme du Secrétaire Général de l'ONU, Ban Ki-moon, qui, dans une lettre datée du 28 octobre, informait le Conseil de Sécurité de l'ONU du constat que «le gouvernement syrien fait part d'une coopération totale, conséquente et constructive».

(D'un autre côté, la bonne volonté de la Syrie sur le front des armes chimiques contraste avec les obstacles bureaucratiques que Damas a décidé d'opposer aux missions humanitaires internationales –réduisant le nombre d'organisations œuvrant sur le terrain et retardant la délivrance de visas pour les responsables de l'ONU chargé de l'aide aux populations).

La mission américaine auprès des Nations Unies n'a pas voulu commenter cette nouvelle. Mais Thomas Countryman, Secrétaire d’État assistant pour la sécurité internationale et la non-prolifération, a fait part de son optimisme sur la trajectoire qu'était en train de prendre le démantèlement des armes chimiques. «J'ai de plus en plus confiance dans le fait que nous serons en mesure de réaliser cette tâche – l'élimination complète du programme d'armes chimiques de la Syrie – d'ici à la date butoir du 30 juin de l'année prochaine».

S'adressant devant la commission des Affaires étrangères du Sénat américain, Countryman a aussi déclaré que les États-Unis et la Russie avaient discuté à Genève de la nécessité «d'éliminer de Syrie les dangereux précurseurs chimiques, dont la majeure partie n'est pas militarisée à l'intérieur d'obus», précisant qu'il «sera essentiel de réaliser cette tâche à temps. Le plan de destruction soumis par le gouvernement syrien à l'OIAC se rallie totalement à cette idée et nous avons confiance dans le fait que nous pourrons travailler avec un pays d'accueil pour mener à bien, à l'extérieur de la Syrie, la destruction de ces précurseurs».

Par contre, Countryman a bien mesuré que «si pour l'instant, l'état de ce dossier est acceptable, nous ne partons pas du principe absolu que le gouvernement syrien continuera à respecter totalement ses obligations».

«Nous continuons ce processus les yeux grands ouverts», a-t-il ajouté. «Nous sommes sur le point d'entrer dans ce qui pourrait être sa phase la plus complexe en termes de logistique et de sécurité. Il s'agit d'éliminer d'énormes quantités de précurseurs, de plusieurs sites en Syrie, en les faisant transiter vers la côte avant de les expédier par bateau vers un autre pays».

Peu probable que l’arsenal soit éliminé d’ici l’été prochain

L'optimisme de Countryman contraste avec la prudence de bon nombre d'experts en non-prolifération, qui estiment que les étapes les plus compliquées de la destruction sont encore à venir et qu'il est peu probable que l'arsenal d'Assad soit complètement éliminé d'ici l'été prochain.

«Que la Syrie respecte ses obligations quant à la destruction des munitions vides et des équipements de remplissage et de mélange a toujours été la chose la plus facile à obtenir», déclare un spécialiste des armes chimiques et membre haut placé du Département de la Défense. «Jamais il ne s'est agi d'un calendrier réaliste, fondé sur des estimations techniques, mais bien davantage d'une tentative diplomatique et idéaliste pour que la Syrie cesse rapidement d'utiliser un système d'armement spécifique lors du conflit en cours».

Faiza Patel, ancien responsable au sein de l'OIAC, estime pour sa part que le processus sera probablement ralenti par deux obstacles majeurs. Le premier, c'est que l'arsenal d'Assad contient environ 290 tonnes d'agents chimiques, dont une grande quantité a sans doute déjà été chargée dans des ogives, des obus d'artillerie et des missiles. Ce qui veut dire que les agents chimiques devront être séparés des munitions et neutralisés, un processus fastidieux et dangereux, avant que les ogives et les obus d'artillerie soient eux aussi détruits.

L'autre gageure, selon Patel, est liée à la question toujours en suspens du lieu de destruction des agents chimiques. Éliminer cet arsenal sur le sol syrien requerra la construction de douzaines de centres de destruction, voire d'unités mobiles, un processus qui pourrait facilement prendre une année ou davantage. Les armes pourraient être éliminées bien plus vite si elles étaient expédiées vers des pays comme les États-Unis ou la Russie, qui disposent déjà de ce genre d'infrastructures. Mais dans ce cas, le transport vers un point unique de ces armes sera très délicat si le conflit fait encore rage, et leur expédition vers l'étranger posera des risques de sécurité et de sûreté plus que conséquents.

«Si la destruction doit se faire en Syrie, il n'y a aucune chance que le calendrier soit respecté», explique Patel. «S'ils trouvent un moyen de les transférer légalement en dehors de la Syrie, dans des centres de destruction déjà existants, là les chances seront plus élevées».

Dans sa lettre à Üzümcü, Muallem affirme que le gouvernement syrien endossera toute la responsabilité du transit du matériel chimique des sites d'armement vers le port de Latakia. Il demande par ailleurs que l'agence équipe les Syriens en véhicules blindés, matériel de communication et autres équipements nécessaires à cette expédition.

Des précédents en Irak et en Libye

Selon un diplomate de l'ONU, la Syrie a tout à fait le droit, selon le règlement de l'OIAC, de demander la conversion des usines chimiques militaires en infrastructures civiles, mais il précise que Damas va probablement au devant d'un refus. «Je ne sais pas comment nous pourrions accepter», déclare-t-il, en soulignant que bon nombre des usines sont situées sur des sites militaires qui ne se prêtent que très mal à des activités commerciales. Il ajoute aussi que la demande d'équipement pour le transport des armes chimiques est «considérable» et que certains des éléments requis, comme les radios et les véhicules blindés, seront difficilement consentis du fait de leur «double usage» militaire.

L'OIAC, basée à La Hague, a déjà permis à des pays de convertir leurs unités de production d'armes chimiques, afin de s'assurer la coopération des pays en question sur le démantèlement de leur arsenal. La Convention sur les armes chimiques, entrée en vigueur en 1997, prévoit une clause pour que les États ayant signé le traité avant 2003 puissent adapter leurs usines chimiques militaires à des fins pacifiques. Depuis sa création, l'agence a permis la conversion de plus de 70 centres de production, dans une douzaine de pays.

En 2004, le conseil exécutif de l'OIAC accordait à la Libye, qui a rejoint la convention cette année-là, le droit de convertir un centre de production d'armes chimiques en usine pharmaceutique fabriquant des vaccins et médicaments contre le VIH/sida, la malaria et la tuberculose. «Il y a apparemment ici ou là quelques infrastructures qu'ils ne voudront pas détruire et qu'ils voudront convertir à des usages pacifiques», explique un responsable impliqué dans le démantèlement de l'arsenal non-conventionnel syrien. «C'est possible. Mais nous devrons vérifier ces établissements, et continuer à le faire pendant quinze ans».

Charles Duelfer, ancien inspecteur en armement de l'ONU et directeur de l'équipe de la CIA qui a confirmé l'absence d'armes de destruction massive en Irak, affirme que les inspecteurs ont obligé l'Irak à détruire la plupart de ses usines d'armes chimiques.

«Nous avons passé les usines au peigne fin, pièce après pièce; nous avons pu leur permettre de réutiliser certains éléments dans des usines chimiques civiles», précise-t-il. Mais s'ils tombaient sur des équipements sophistiqués, susceptibles d'être utilisés à des fins militaires ou civiles, là ils avaient «tendance à les détruire».

«Je n'en sais pas assez pour dire si l'OIAC est constitué d'un tas de mauviettes», ajoute Duelfer. «Mais je dirais que sortant de l'enquête post-guerre en Irak, notre impression, l'impression du Groupe d'Inspection en Irak, c'est que l'industrie chimique civile irakienne était reconstruite en intégrant l'option d'une production d'armes chimiques dans un futur plus ou moins proche».

Colum Lynch, John Hudson, Yochi Dreazen

Traduit par Peggy Sastre

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