Monde

Pourquoi la NSA a-t-elle mis sur écoute le portable d'Angela Merkel?

Anne Applebaum, mis à jour le 04.11.2013 à 9 h 33

Juste parce que c’est possible. Ce n’est pas une raison suffisante et c'est la preuve qu'il faut revoir les conditions de nos alliances qui n'ont pas bougé malgré la fin de la Guerre froide et le 11-Septembre.

En 2011 à Berlin. REUTERS/Tobias Schwarz

En 2011 à Berlin. REUTERS/Tobias Schwarz

BERLIN

C’était un début de soirée au restaurant, à l’est de ce qui fut autrefois le Mur, et nous étions en train de débattre de l’unique sujet de conversation de la ville en ce moment: si vous espionniez le téléphone de la chancelière Angela Merkel, qu’apprendriez-vous?

Pas grand-chose, avançait l’un des Allemands présents. Il est notoire que Merkel, qui adore son téléphone, ne l’utilise pas pour parler. Elle envoie des textos. Elle serait si experte en la matière qu’elle a déjà envoyé des messages en douce à des collègues à l’autre bout de la pièce, tout en parlant apparemment d’autre chose. Mais ses sms sont courts et sibyllins, expliquait l’Allemand, et sortis de leur contexte ne pourraient être compris par ceux ou celles qui les traquent et probablement les traduisent depuis 2002.

L’un des Américains était d’un autre avis. Selon lui, le contenu de ses messages n’a aucune importance. Il suffit en revanche d’en connaître les destinataires pour savoir qui, dans son entourage, a réellement une influence. Pendant le débat qui s’est ensuivi, il est apparu que plusieurs personnes présentes avaient une idée assez précise des personnes à qui Merkel envoie des sms.

Ce qui nous a laissés sur une conclusion encore plus absurde: oui, un deuxième secrétaire de l’ambassade des États-Unis pourrait éventuellement être fasciné d’apprendre à qui Merkel envoie le plus souvent des textos, même si un bon paquet d’autres gens détiennent déjà cette information. Mais aucun d’entre nous n’a pu déterminer en quoi cela pouvait être d’un quelconque intérêt pour le président des États-Unis ou, d’ailleurs, pour quiconque plus ou moins haut placé dans les relations germano-américaines.

Cette histoire est nimbée de plusieurs épaisses couches d’hypocrisie et d’émotion, pas toujours rationnelles. La presse allemande s’est mise elle-même dans un état d’hystérie pharisaïque; le ministre allemand des Affaires étrangères parle de rompre les alliances et de suspendre les négociations commerciales.

Un élément de mémoire historique post-Gestapo et post-Stasi est à l’œuvre à Berlin, ainsi qu’une certaine jubilation dans le renouveau d’un discours anti-américain qu’on n’avait plus entendu dans la ville depuis des années. Ce n’est pas comme si les services secrets allemands n’avaient jamais mis aucun téléphone sur écoute. Et on ne peut pas vraiment dire non plus que la National Security Agency (NSA) ne collabore jamais avec les Européens.

En outre, diplomates et politiciens ont toujours tout fait pour prévoir les actes des dirigeants étrangers. J’ai suggéré à un ami allemand que Bismarck aurait volontiers mis ses rivaux et ses alliés sur écoute. Il n’a pu qu’opiner à contrecœur.

Mais Bismarck ne pouvait pas mettre les téléphones sur écoute. Contrairement à nous. Et c’est ça, me semble-t-il, qui explique pourquoi nous l’avons fait. Jay Carney, porte-parole de la Maison Blanche, vient de déclarer que le président tenait à assurer «que nous ne recueillons pas des informations parce que nous en avons la possibilité, mais parce qu’il le faut

Pourtant, presque tout ce qui est publiquement connu de la NSA à ce jour indique le contraire: les États-Unis recueillent des informations parce qu’ils le peuvent, que ce soit moral ou pas, même si cela viole la confiance de leurs alliés et que c’est une monumentale perte de temps et d’argent.

Et la NSA n’est pas la seule en cause: depuis les attaques du 11-Septembre, le gouvernement américain dépense du temps et de l’argent pour la «sécurité» à tort et à travers. Comme je l’ai écrit en 2005 et de nouveau en 2010: des milliards et des milliards de dollars des contribuables sont dépensés chaque année pour acheter plus de combinaisons de protection biochimique pour Grand Forks County, dans le Dakota du Nord, que la municipalité n’a de policiers pour les porter.

Et—nous le savons maintenant—des sommes inconnues sont dépensées pour tenter d’interpréter ce que la chancelière allemande veut dire chaque fois qu’elle tape «nein» sur son BlackBerry.

À la lumière de cette histoire, il devient clair également que les technologies de l’information—bases de métadonnées, téléphones portables, guerre cybernétique—ont fini par surpasser définitivement notre capacité à les contrôler. Dans les années 1980, la mise en place d’une écoute téléphonique était un processus très laborieux et pas forcément intéressant dans la mesure où elle ne pouvait servir que si une personne en particulier parlait dans une pièce donnée.

Les téléphones portables—que tout le monde transporte partout, tout le temps—ont changé la donne. Les volumes massifs d’informations recueillies aujourd’hui sur tout et tout le monde ont également changé la définition de ce que nous entendons par la «vérification des antécédents.»

Et nous ne pouvons pas compter sur Google pour protéger nos données: les entreprises privées ont bien plus de raisons d’exploiter les renseignements personnels des utilisateurs—pour contrôler ce que trouvent leurs moteurs de recherche, par exemple, ou influencer leurs achats—que les gouvernements.

Mais nous pouvons commencer à parler sérieusement—avec nos grandes entreprises, mais aussi avec nos principaux alliés—de la création de nouvelles normes internationales. Les États-Unis jettent de l’argent par les fenêtres pour la sécurité depuis bien trop longtemps.

Mais l’Otan prétend également depuis bien trop longtemps que «sécurité» est synonyme de guerre de blindés. Nous n’avons pas su mettre à jour notre alliance à la fin de la Guerre froide, ni après le 11-Septembre. Ce scandale, la pire crise des relations germano-américaines depuis des décennies, en est une des conséquences.

Anne Applebaum

Traduit par Bérengère Viennot

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