La Turquie retrouve les lettres Q, W et X, et ce n'est pas une bonne nouvelle pour tout le monde

Istanbul, juin 2013. REUTERS/Yannis Behrakis

Istanbul, juin 2013. REUTERS/Yannis Behrakis

Deux gestes de l'Etat illustrent le pas de plus vers la rupture de l'AKP avec le régime d'Atatürk: la suppression du serment des écoliers et la réhabilitation des lettres Q, W et X.

«Je suis Turc, droit et travailleur. Je dois protéger les très jeunes, respecter les anciens, aimer ma patrie et ma nation plus que moi-même

D’Ankara, la capitale, jusqu’au moindre village d’Anatolie, les écoliers entonnaient à l’unisson presque mot pour mot le même serment. Alignés et en uniforme, ils s’adressaient au «Grand Ataturk», dont le buste impassible et moulé dans le bronze leur faisait face, pour promettre au général-fondateur de la République de «poursuivre sans répit» les «buts» qu’il leur a «fixés». Avant de s’exclamer dans un dernier élan: «Comme il est heureux celui qui peut se dire turc!»

Que les écoliers soient lazes de la Mer noire, arabes à la frontière syrienne, grecs orthodoxes d’Istanbul ou Kurdes de Diyarbakir, des plaines de l’ouest aux montagnes de l’est du pays, leur petite cérémonie, suivait chaque lundi matin, voire quotidiennement parfois, le même rite quasi-immuable depuis 80 ans. Jusqu'au 8 octobre, date de sa suppression officielle.

Née dans une famille turque-musulmane –son grand-père fut l’un des cadres du parti Union et progrès, au fondement du kémalisme– Maya Arakon était écolière juste après le coup d’Etat de 1980. Elle se souvient:

«Chaque matin, c'était une étape obligatoire, une chose dont je voulais me débarrasser le plus vite possible pour ne pas me tenir debout en pleine cour de l'école pendant des heures! Je n'y trouvais aucun sens, je récitais ce serment  juste comme un poème appris par coeur, sans vraiment comprendre le contenu nationaliste

«J’ai même dû le réciter dès la maternelle», décrit à son tour Igal Aciman la trentaine, qui appartient, lui, à une famille turque et juive d’Istanbul:

«Ça n’avait pas grand sens pour moi. Je n’ai jamais trouvé ce serment adapté à un pays qui veut devenir démocratique. Sans parler du fait que la loi le rendait obligatoire pour les enfants.»

Tandis que Maral, Arménienne d’Istanbul, pointe l’absurdité:

«A l’école, je devais dire que j’étais heureuse d’être turque alors qu’à la maison on me racontait qu’une partie de ma famille avait disparu dans le génocide perpétré par les Turcs en 1915. Il y avait de quoi devenir schizophrène.»

Vainqueur face aux forces alliées, qui s’apprêtaient à réduire l’empire ottoman en pièces à la sortie de la Première Guerre mondiale, Mustafa Kemal veut que la Turquie adopte le modèle de l’Etat-nation. L’école devient le creuset de cette renaissance nationale. «La Turquie est une grande salle de classe», écrit le National Geographic. Le fondateur de la République de 1923, transformé pour les besoins de la cause nationale en instituteur, pose devant le tableau où est tracé le nouvel alphabet latin qu’il impose en 1928 pour remplacer les lettres arabes de l’alphabet ottoman. Les tableaux noirs sortent des écoles, ils sont partout: dans les banques, les postes, les gares... Les Turcs réapprennent à lire et à écrire.  

Mustafa Kemal en 1928 / Wikimedia Commons

On ne réalise pas toujours la violence psychologique que cette ingéniérie sociale et politique a fait subir à la population. Le musicien Togay Senalp raconte par exemple qu’il n’a jamais pu écrire ou lire de lettres à ses grands-parents lesquels ne connaissaient que l’écriture ottomane, qu’ils n’ont jamais pu lire une histoire dans le même livre que leur petit fils.

Lors de sa première visite à Istanbul, il y a quelques années, le professeur et juriste palestinien Camille Mansour n’en revenait pas que les Turcs d’aujourd’hui ne puissent lire et comprendre les multiples inscriptions ottomanes  sur leurs monuments, qu’ils aient été ainsi comme amputés d’une partie de leur héritage culturel.

La nouvelle République voulait faire des Turcs les ancêtres universels et de la langue turque la matrice de toutes les autres, expliquait le géo-politicien Stéphane Yerasimos. Alors, on proscrit les lettres Q, W et X qui sont utilisées dans la langue kurde, parlée par environ 20% de la population. Impossible par conséquent de donner un prénom kurde à son enfant ou de garder le nom kurde des villes puisque ces lettres ne peuvent être ni écrites ni prononcées.

Jusqu’à qu’elles soient réhabilitées le 30 septembre dernier par le gouvernement turc, l’utilisation de ces trois lettres était frappée de sanctions, pouvant aller jusqu’à l’emprisonnement. L’enjeu, obtenir une certaine homogénéité culturelle et assimiler les minorités, était immense. Et faisait peu de cas de la vérité historique.

Certaines anecdotes tronquées participent également de cette ingéniérie sociale et politique. Ainsi l’histoire qui circule à propos de la signature d’Ataturk.

En 1934, une loi exige que tous les Turcs aient un nom de famille, ce qui n’était pas le cas, hormis chez les chrétiens et les juifs. Pour Mustafa Kemal, ce sera Ataturk «le père des Turcs». Et il se raconte qu’en choisissant l’initiale de son prénom, Kémal Ataturk aurait hésité entre le «Q» et le «K» pour finalement préférer l’élégance du K, et décider d’interdire le Q.

L’histoire est apocryphe, rappelle Yasmine Seale. D’abord parce que cela faisait déjà sept ans que ces trois lettres «kurdes» avaient été interdites. Ensuite parce que c’est un Arménien, professeur de mathématiques, de géographie et de calligraphie, Hagop Vahram Çerçiyan, qui durant toute une nuit conçut cinq modèles de signatures. Au petit matin des officiers de police en prirent livraison à son domicile pour les apporter au palais présidentiel.

Malgré une photo qui montre un Kemal Ataturk aussi appliqué qu’un petit garçon à signer en caractères latins, le premier Président de la république de Turquie n’eut qu’à faire son choix parmi les cinq propositions du calligraphe arménien.

La signature de Kemal Ataturk est très à la mode depuis deux ou trois ans. De nombreux militants kémalistes se la font désormais tatouer sur le corps comme en signe de défiance à l’égard du parti de la Justice et du développement (AKP) au pouvoir.

La suppression du serment des écoliers ainsi que la réhabilitation des lettres interdites peuvent paraitre anecdotiques. Moins politiques par exemple que l'autorisation de porter le foulard pour les députées, comme l'a montré la photo de quatre d'entre elles s'installant, rayonnantes, sur les bancs du Parlement, le 31 octobre.  Plus consensuelles, l'abrogation du serment et la réapparition du Q,W et X rencontrent l’adhésion d’une grande partie de la population, en particulier des kurdes et des Arméniens ainsi que des milieux libéraux. Mais ce pas de plus dans la rupture avec le kémalisme peut aussi être compris comme une manœuvre supplémentaire du pouvoir islamo-conservateur pour affermir son emprise et liquider l’héritage de ses prédécesseurs. Au nom du libéralisme.

 Ariane Bonzon

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