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Pas de «New Deal» à Hollywood

Mary Wells, mis à jour le 13.07.2009 à 23 h 06

Le cinéma aura du mal à raconter la crise actuelle aussi bien qu'il ne l'avait fait dans les années 30.

A lire le premier volet de l'enquête de Mary Wells sur la crise et le cinéma

Lorsque Franklin D. Roosevelt intègre la Maison Blanche en mars 1933, il doit prendre acte de la mauvaise santé de l'industrie cinématographique américaine. La même industrie qui semblait deux ans plus tôt à l'abri de la dépression était sur le point de s'effondrer. Les salles se vidaient, le nombre de films produits se réduisait à vue d'œil, et les studios hollywoodiens se trouvaient à court de liquidités. Le président Barack Obama a découvert un paysage similaire après avoir pris ses fonctions en janvier dernier. Le patron de DreamWorks, Jeffrey Katzenberg assurait qu'Hollywood était «depression-proof», immunisé contre la crise. Mais le nouveau pensionnaire de la Maison Blanche a découvert qu'Hollywood n'échappait pas au réel. En ces temps de vaches maigres, Hollywood aussi allait mal.

Comme lors de la victoire Roosevelt, Hollywood s'est efforcé de créer un contexte favorable à l'élection du candidat démocrate Barack Obama. Lors de l'élection présidentielle de 1932, plusieurs films mettaient en cause la classe politique américaine, comme pour mieux légitimer la nouvelle donne promise par le candidat Roosevelt. Washington Merry-Go-Round de James Cruze dépeignait un jeune membre du congrès tentant de débarrasser Washington de la corruption. Gabriel au-dessus de la Maison Blanche de Gregory La Cava imaginait un président américain qui décrétait la loi martiale pour lutter contre le fléau du chômage.

L'âge d'or

L'arrivée d'Obama a été orchestrée par une série de films, The Manchurian Candidate de Jonathan Demme («Un crime dans la Tête»), W d'Oliver Stone, le très récent Jeux de pouvoir de Kevin McDonald, qui décrivent chacun une Maison Blanche corrompue et un pouvoir dégénéré avec lequel il faut rompre de toute urgence. Le règne républicain était le mal, et Obama son antidote.

La comparaison s'arrête là. Barack Obama ne verra jamais les films qu'a pu découvrir Franklin Roosevelt. Au moment où la crise frappait durement Hollywood, dès 1931, les films n'avaient jamais aussi bons, et continuèrent de le rester. En regard de cet âge d'or, le cinéma hollywoodien atteint désormais un nadir artistique. Et l'on voit mal comment la crise pourrait l'aider à en sortir. Pire, avec la raréfaction des sources de financement, le pan haut de gamme de la production hollywoodienne, à la rentabilité incertaine, souffre déjà plus que jamais.

Crime et sexe

Après l'arrivée du parlant en 1929, le cinéma américain manifestait une inclinaison prononcée pour le bruit. Les films de guerre arrivaient en tête du box-office en 1930 (A l'Ouest rien de nouveau de Lewis Milestone, Hell's Angels d'Howard Hughes, La Patrouille de l'aube d'Howard Hawks). Mais ces films coûtaient cher. Hollywood devait continuer à faire du bruit, mais autrement, pour moins d'argent. Il y parvint sans mal. D'abord avec le film criminel - Scarface d'Howard Hawks, L'Ennemi public de William Wellman - le genre le plus en vogue en 1932. Puis avec le sexe. Le quotidien professionnel Variety estimait qu'en 1933, 80% des films produits mettaient en scène une fille facile, dans la lignée du personnage incarné par Mae West dans Lady Lou, arrivé en tête du box-office cette année là. Les plus grandes stars de l'époque incarnaient systématiquement des rôles de prostituées, Greta Garbo dans Mata-Hari, Marlene Dietrich dans Blonde Venus, Jean Harlow dans La Belle de Saigon, Irene Dunne dans Back Street.

La réalité de la crise économique trouvait son incarnation à l'écran. Les banquiers corrompus d'American Madness de Frank Capra, les gamins vagabonds de Wild Boys of the Road de William Wellman, les travailleurs de Notre pain quotidien de King Vidor qui tentent le pari du socialisme pour échapper à la crise et créent une ferme collective, s'inscrivaient autant dans une veine réaliste du cinéma que dans la tradition du film criminel. La lutte des classes était mise en scène comme l'agression d'un gang de possédants contre des innocents. Le capitalisme devenait l'incarnation d'une autre mafia, tout aussi menaçante pour l'ordre public.

Lutte des classes

Cette vogue d'un cinéma réaliste, utilisant le son pour ouvrir grand les yeux et les oreilles du public, se révèle en complète contradiction avec cette idée reçue qu'en tant de crise les films doivent permettrent au spectateur d'oublier les tracas de la vie quotidienne. Hollywood tournait le dos à ce cliché. Non que les producteurs se sentaient investis d'une quelconque mission. Mais la situation désastreuse de leur industrie les contraignait à l'innovation. Ils sont devenus réalistes par désespoir, après avoir épuisé toutes les formules possibles, au risque de donner les clés de leur royaume aux artistes.

On pense souvent à la «screwball comedy», la comédie excentrique, comme le genre le plus emblématique de la période. On ne peut imaginer un genre cinématographique plus en phase avec la crise. Cette comédie empruntait au burlesque des années 1920 ses personnages extravagants, avec une action menée tambour battant et des dialogues très rythmés énoncés à toute allure. Surtout, la «screwball comedy» visait à affronter la crise, tout en restant dans l'«entertainment». La guerre des sexes, au cœur de classiques comme New-York-Miami de Frank Capra, ou L'Impossible M. Bébé d'Howard Hawks, se révèle aussi un affrontement de classes. Il s'agit presque toujours de mettre des bourgeois face à un membre d'un autre milieu, plus modeste, avec une morale qui se révèle toujours la même: c'est en comblant l'écart de classe que l'Amérique parviendra à faire face à la crise.

La 3D pour seul secours

C'est la conclusion stupéfiante de Mon homme Godfrey de Gregory La Cava: le personnage principal du film, déshérité par la crise, finance la création d'un night-club sur l'emplacement du bidonville où on l'a trouvé. « J'ai découvert que la différence entre un clochard et un homme est un emploi » conclut-il. On ne saurait négliger l'effet cathartique produit par ces films, en parfaite harmonie avec le «New Deal». Il y avait la crise certes. Mais surtout, il existait un remède à la crise en tissant des liens nouveaux. Le cinéma montrait le chemin, et le spectateur recevait parfaitement le message.

Hollywood peut-il refaire aujourd'hui ce qui a été accompli autrefois, dans un contexte similaire? Non. Curieusement, la crise survient à un moment où une innovation technologique, le cinéma en 3D, s'apprête à bouleverser le septième art, comme le parlant auparavant. Le son a permis au cinéma de raconter la crise, en plus de résister à ses effets. Il est à craindre que le 3D se contente d'échapper à cette même crise, sans contrepartie, comme le suggère la liste des films tournés dans ce médium: Avatar, un film de science-fiction de James Cameron; Tintin de Steven Spielberg et Peter Jackson; Alice au pays des merveilles de Tim Burton.

Au-delà du contexte ponctuel d'une crise financière, le cinéma n'occupe plus une place aussi centrale dans notre société. Un film n'est plus, ou alors exceptionnellement, cette expérience partagée par tous, de manière massive, transcendant l'âge, l'origine et la classe sociale des spectateurs comme ce fut le cas dans les années 1930. Les jeux vidéo et Internet sont passés par là, rendant de plus en plus difficile la possibilité d'un patrimoine commun. La priorité n'est plus un billet de cinéma, mais un abonnement à un fournisseur d'accès. Les films hollywoodiens sont segmentés en fonction des cibles potentielles, par tranche d'âge le plus souvent. Or, pour parler de la crise, il faudrait que le cinéma reste un art du milieu, se méfiant des catégories inventées par les gourous du marketing. Cette époque est révolue. Barack résoudra la crise, peut-être. Cette saga, qu'elle soit ou non couronnée de succès, ne sera jamais racontée sur le grand écran.

Mary Wells

A lire le premier volet de l'enquête de Mary Wells sur la crise et le cinéma

Image de une: James Stewart dans «Mr Smith au Sénat» de Frank Capra. REUTERS

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