Culture

Quand la ville dort, le cinéma se fait: reportage sur le tournage de «Trois coeurs» de Benoît Jacquot

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 04.11.2013 à 10 h 36

L'auteur des «Adieux à la reine» tourne son nouveau film à Valence avec Benoît Poelvoorde, Charlotte Gainsbourg, Chiara Mastroianni et Catherine Deneuve. Cette nuit-là, une idée de la mise en scène qui passerait comme un songe.

Sur le tournage de «Trois coeurs» de Benoît Jacquot / Jean-Michel Frodon

Sur le tournage de «Trois coeurs» de Benoît Jacquot / Jean-Michel Frodon

Ils ne se connaissent pas. Ils marchent dans la ville, la nuit. Ils sont déjà amoureux. Ils ne se le diront pas. Ils diront autre chose, ou rien, toute la nuit. Le matin, il reprendra le train pour Paris.

C’est au début de Trois cœurs, le nouveau film de Benoît Jacquot. Charlotte Gainsbourg et Benoît Poelvoorde sont dans les rues de Valence qui s’endort. Comme le reste de l’équipe, ils savent qu’il y en a pour toute la nuit.

Il n’est pas si fréquent que les conditions du tournage épousent aussi bien la situation que le film raconte. On voit bien que Benoît Jacquot aime ça. Rien de plus difficile pourtant que de donner vie et intensité à des scènes à ce point privées de tout ce qui nourrit d’ordinaire le spectacle.

Chorégraphie impalpable

Des scènes sans rebondissement, sans moment spectaculaire, sans affrontement psychologique ni étreinte passionnée, ni dispute ni bagarre ou poursuite. Une chorégraphie impalpable qui densifie peu à peu la passion surgie de nulle part entre un homme et une femme qui n’étaient pas destinés à se rencontrer.

C’est compliqué, cette abstraction sensuelle qu’il faut construire comme une continuité à partir d’instants nécessairement disjoints, entre lesquels il faut installer la caméra, quelques projecteurs, parfois 3 mètres de travelling, poster des assistants aux carrefours, amener l’appareillage du son, laisser les comédiens se réchauffer puis se remettre en situation.

Pas beaucoup de lumière –«j’éclaire le moins possible, dit Julien Hirsch, le chef opérateur, pour voir la ville, voir ce qu’il y a derrière et autour des acteurs.» Comme tous les autres membres de l’équipe, il a déjà plusieurs fois travaillé avec le réalisateur, ils s’entendent comme larrons en foire:

«Prêt Julien?

— Prêt Benoît!

— On tourne. Moteur.»

Le dernier mot est dit doucement, pas comme une injonction, comme une invite.

«C’est bon, on passe à la suivante.»

Benoît Jacquot a suivi la prise au combo, le moniteur de retour vidéo, il n’a pas besoin de revoir, s’il y avait un souci ses collaborateurs le lui diraient. L’essentiel est de garder le mouvement.

Lorsqu’on lui demande s’il ne veut pas vérifier, si les acteurs n’ont pas peur d’un défaut, il répond en souriant qu’il ne veut pas vérifier pour que les acteurs soient inquiets. Rien de malsain là-dedans, pas l’ombre d’une tension entre eux: la tension est ailleurs, elle est dans le faire du film.

Ne jamais expliquer la scène

C’est une tension fluide comme le mouvement dans les rues de la vieille ville provençale, la circulation de cette étrange caravane d’ombres dont l’existence est un hommage touchant à l’invention de la roue: tout le matériel, tracté par les techniciens, circule en silence dans les rues, les plans s’enchaînent, rarement plus d’un par station. Un seul plan en une seule prise, et aucune sensation de précipitation. Des sourires.

Benoît Jacquot parle souvent aux acteurs, pas longtemps, quelques mots, jamais pour «expliquer la scène ni le personnage». Il les écoute aussi, beaucoup, toutes antennes dehors.

Le scénario, rédigé par Julien Boivent sur une histoire inventée par Jacquot, décrivait pour cette nuit-là une succession d’étapes et de situations. C’est en effet ce qui est filmé, mais pas ce qui est ressenti: un effet de glissement, un suspens du temps que ni le froid du mistral de novembre ni les blagues volontiers provocantes lancées à tue-tête par Poelevoorde ne fragilisent –au contraire, ces éléments exogènes deviennent comme des lubrifiants bizarres mais efficaces, qui unifient un peu plus la collectivité filmante et ce qu’elle fabrique.

Tout comme l’inventivité du réalisateur et de ses collaborateurs à déplacer les habituelles manières de filmer, à utiliser tous les éléments présents, y compris ceux qui auraient été considérés par d’autres comme des obstacles ou des gênes –les ombres et les bruits de la ville. Frigorifiée entre les prises, agrippée à une bouillotte qu’elle serre contre elle, Charlotte Gainsbourg devient une longue herbe gracieuse et sensible, qui semble onduler au fil des émotions, dès que Benoît Jacquot dit «on la tourne».

«J'aimerais la tourner sans essayer»

Cinéma-surf épousant la vague de la ville et de la nuit, même si on n’en connaît pas encore l’effet définitif à l’écran. Mais Jacquot, qui tourne le plus possible dans l’ordre et dont la monteuse (Julia Gregory) «tricote» les plans à Paris au fur et à mesure, parie sur ce cheminement de funambule, où, dit-il, «le scénario disparaît dès lors que les acteurs lui donnent vie» —des acteurs qui sont surtout des actrices, Catherine Deneuve et Chiara Mastroianni étant les deux autres têtes d’affiche du film.

Il y a certes une coordination d’acier qui permet cette libre divagation, et un évident sentiment de maîtrise: ce réalisateur filme et innove sans en faire étalage, depuis quarante ans et 25 films. Il n’en sait que mieux prendre des risques, risques artistiques qui sont toujours du côté de la légèreté et de la vitesse. Quand tout le monde semble s’être fait au rythme une répétition-une prise, il supprime en douceur la répétition –«j’aimerais la tourner sans essayer», a-t-il juste murmuré.

Jean-Michel Frodon (texte et photos)

Jean-Michel Frodon
Jean-Michel Frodon (499 articles)
Critique de cinéma
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte