Life

Toussaint: dans «fête des morts», il y a «fête»... au moins aux Antilles

Harry Eliezer, mis à jour le 01.11.2013 à 18 h 17

Alors qu’en Métropole la Toussaint est traditionnellement vécue comme un sombre jour de recueillement, elle constitue pour les Antillais un moment de fête partagé en famille. Une pratique qui résulte d’une approche totalement différente de la mort.

Le cimetière de Morne à l'eau en Guadeloupe / Harry Eliézer

Le cimetière de Morne à l'eau en Guadeloupe / Harry Eliézer

Si vous avez la chance d'être aux Antilles pour Toussaint, vous remarquerez qu'aux abords des cimetières, la musique est présente comme toujours et que les vendeurs de sorbets coco, snow-balls et autres friandises régalent les passants. C'est une ambiance de fête qui règne. Ce jour-là, les familles ne se rendent pas au cimetière avec des chrysanthèmes, mais avec des bougies qui sont du plus bel effet à la nuit tombée sur les monumentaux caveaux familiaux.

Avec le temps, la modernité, la mondialisation, les Antilles françaises ont énormément changé. Les infrastructures mais aussi les rapports humains ont évolué. Un certain nombre d’artistes notamment regrettent la disparition progressive des valeurs ancestrales et des traditions.

Toutefois, il est une chose qui demeure quasi immuable, une coutume qui a su traverser les époques sans véritables dommages: le rituel funéraire. Certes, les veillées mortuaires n’ont plus lieu au domicile du défunt mais dans des «maisons mortuaires» mises à disposition par les pompes funèbres; toutefois, la tradition subsiste quasi intacte.

L’annonce du décès

Dans la société traditionnelle antillaise, la mort ne devait pas être vécue dans la solitude. Le sociologue guadeloupéen Serge Domi[1] explique:

«Il faut être rassemblé pour affronter ce vide, pour juguler par la densité de la communion cette perte, qui pourrait menacer l’équilibre de la famille, voire de la communauté.»

Aussi avait-on l’habitude de proclamer les décès sur la place publique pour que tous puissent se rassembler autour de la famille du défunt et la soutenir dans son deuil. Aujourd’hui, Guadeloupe 1re, Martinique 1re ainsi que Radio Caraïbe Internationale (RCI) ont pris la place du héraut à cheval et diffusent les avis d’obsèques via les ondes jusqu’à trois fois par jour.

Inutile par exemple de passer un coup de fil vers 13h30,  vous aurez très peu de chance de joindre votre interlocuteur. Il est en effet fort probable qu’il soit en train de suivre l’un des programmes radiophoniques les plus écoutés des Antilles. Loin de tout voyeurisme ou d’un quelconque esprit morbide, la diffusion des obsèques n’est qu’une façon de perpétuer la tradition. Laquelle prévoit qu’après l’annonce du décès, on procède à la veillée: une pratique qui, là encore, peut paraître bien singulière aux yeux d’un Européen et qui pourtant est l’une des plus importantes du rite funéraire.

 ITV Laurent Salcède directeur de programme de Guadeloupe 1re:

La veillée ou exposition du corps

Si vous avez l’occasion de vous rendre aux Antilles françaises et d’assister à une veillée, vous vous rendrez très vite compte qu’il n’y a pas de larmes, de tristesse apparente. Bien au contraire, l’assemblée, souvent très nombreuse, est réunie autour de la maison mortuaire, avec tantôt un verre de rhum à la main, tantôt un bol de soupe, voire les deux en même temps, on parle fort, on rit, on raconte des blagues. Si l’on devait être trivial, on dirait tout simplement qu’il règne là un joyeux bordel. Et pourtant...

En y regardant de plus près, on s’apercevra que le défunt est entouré d’un cercle restreint composé de sa famille proche et de personnes (souvent des femmes) venues chanter des cantiques, dire des psaumes ou des prières. L’atmosphère est chargée de tristesse et de douleur.

A l’extérieur de la maison mortuaire en revanche, on trouve la famille éloignée, les amis, les collègues de travail, des connaissances et parfois même des étrangers complets. «Ces personnes effectuent un geste de solidarité en se rendant à la veillée», affirme la socio-anthropologue guadeloupéenne Marie-Hélène Jacoby-Koaly.

Il s’agit en effet de soutenir la famille dans sa peine. Mais pour la soutenir, point n’est besoin d’être triste, au contraire. Alors, on palabre en souvenir des bons moments passés avec le défunt. On se rappelle des anecdotes, son mauvais caractère, ses petites habitudes, ses blagues... Tout est occasion de rire. La veillée n’est pas un événement triste.

 Veillée mortuaire au Gosier - Guadeloupe

Puis vient l’heure du conteur, généralement en deuxième partie de soirée. Son rôle est non seulement de produire des récits et fictions en relation avec le défunt ou la mort elle-même, mais aussi de faire réfléchir sur la place de l’homme dans le grand cercle de la vie. On pourra l’entendre dire par exemple que «la mort est un devoir». Un devoir envers la descendance «car il y aurait nécessité (sur terre) de laisser la place aux générations à venir», indique le sociologue Serge Domi.

Un devoir vis-à-vis des ancêtres:

«Hypothèse qui avant d’être examinée nous oblige à un rappel historique, explique Serge Domi. Durant la période de la traite négrière, les captifs devenus esclaves, devaient avant leur départ se soumettre à un certain nombre de rituels. Le dernier de ces rituels se déroulant autour d’un arbre nommé “l’arbre du retour”. […] Ce rituel leur imposait de tourner un certain nombre de fois (trois fois, sept fois, neuf fois ou plus… les témoignages ne sont pas concordants) de la droite vers la gauche autour de cet “arbre du retour”. Et pendant ce périple, des imprécations leur étaient adressées:

“Nous avons vendu votre corps

mais nous n’avons pas vendu votre âme

quand vous serez mort

quand vous irez rejoindre les mânes des ancêtres

votre âme fera le voyage du retour

pour rejoindre les ancêtres

pour revenir ici.

Là-bas, on enterrera votre corps

Ici, votre âme reviendra

Car Ici, le souffle doit revenir.”»

 Ainsi, en mourant, le défunt permet à son âme de rejoindre les ancêtres restés sur la terre mère: l’Afrique.

Après le conteur, c’est généralement au tour du groupe de Gwo ka –une musique traditionnelle directement issue du folklore africain– d’intervenir. A titre d’exemple, vous pouvez écouter le groupe Jomimi chantant Léli ou pati (Léli tu es parti), une chanson écrite en l’honneur d’un frère décédé suite à un accident de la route.


LÉLI OU PATI (Georges RUGARD alyas JOMIMI (waka... par pawol1lyrics2meaning

La palabre, les contes, la musique semblent être autant de façons d’évacuer la tristesse liée à la perte du défunt. On ne garde pas le chagrin pour soi, en soi, mais on l’exprime au contraire en communauté et dans une atmosphère joyeuse.

Le corps enterré

Le législateur ayant interdit les veillées à domicile, celles-ci s’achèvent désormais à l’heure de fermeture de la maison mortuaire, soit en général à 1h du matin. Le lendemain, la dépouille est transportée au cimetière en passant par l’église. Après l’enterrement, la famille, les proches, les voisins et les amis se retrouvent tous les soirs pendant neuf jours au domicile du défunt pour prier. Il s’agit là d’accompagner la famille dans son deuil et de l’aider à réaliser une progressive atténuation de la douleur. Enfin, le neuvième jour, qui sera vécu de manière festive, une «messe de sortie» (ou «messe de neuvième jour») sera célébrée.

Ainsi s’achèvent les trois grandes étapes du rite funéraire antillais.

Laurent Salcède, directeur des programmes de Guadeloupe 1re:

«Nous avons un rapport à la mort qui est festif […] Elle fait partie de la vie, finalement. C’est une philosophie de la vie qui est appréciable également.»

Cette philosophie de la vie, et par conséquent de la mort, permet de mieux comprendre l’ambiance de fête qui règne autour de la Toussaint. Il ne reste plus qu’à espérer que le temps n’érode pas trop une tradition fondamentale pour la société antillaise et si pleine de charme pour qui la découvre.

Harry Eliézer (texte et photos)

Sons: Marie Piquery


[1] Vécu de la mort et soins palliatifs en Martinique, Communication à la sixième conférence des unions hospitalières des Antilles et de la Guyane. 1er et 2 Février 2001 – Ville de la Trinité – Martinique. Retourner à l'article

 

Harry Eliezer
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