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Non, «La Guerre des mondes» d'Orson Welles n'a pas paniqué les Etats-Unis

Orson Welles en 1937, un an avant «La Guerre des mondes». Carl Van Vechten via Wikimedia Commons.

Orson Welles en 1937, un an avant «La Guerre des mondes». Carl Van Vechten via Wikimedia Commons.

Contrairement à ce qu'on croit, la célèbre pièce radiophonique n’a pas suscité d’hystérie collective en 1938. Comment se fait-il que la légende perdure?

Ce mercredi 30 octobre marquait le 75e anniversaire de La Guerre des mondes, célèbre pièce radiophonique d’Orson Welles interprétée par la troupe du Mercury Theatre on the Air et racontant l’invasion de la Terre par des Martiens. «Plus d’un million de personnes ont cru, même brièvement, que les États-Unis étaient réellement la cible d’attaques extraterrestres», nous conte le narrateur Oliver Platt dans un tout nouveau documentaire de la chaîne PBS commémorant la première diffusion du programme.

La panique suscitée par La Guerre des mondes a sans doute fait de la pièce de Welles l’évènement le plus marquant de l’histoire de la radiodiffusion aux Etats-Unis. C’est l’histoire que nous connaissons tous, celle qui est reprise par les livres d’histoire et les articles de magazine.

Avec ses acteurs jouant la réaction d’auditeurs terrorisés (en se fondant sur des lettres contemporaines), ce nouveau documentaire, qui s’inscrit dans la série American Experience de PBS, renforce l’idée selon laquelle les Américains de 1938 étaient si naïfs qu’ils pouvaient être terrorisés par leur radio. C’est aussi ce qu’a fait l’épisode de cette semaine de Radiolab, sur la chaîne de radio NPR, qui a débuté en affirmant que le 30 octobre 1938, «les États-Unis connurent une sorte d’hystérie collective sans précédent».

Il y a juste un problème: la panique en question fut si ridicule le soir de la diffusion qu’il est quasiment impossible de la chiffrer. Contrairement à ce qu’affirment, ou répètent, les programmes de PBS et NPR, quasiment personne ne fut dupé par l’émission d’Orson Welles.

La faute des journaux

Comment cette histoire d’auditeurs affolés a-t-elle débuté? La faute est à rechercher du côté des journaux américains. En siphonnant les revenus publicitaires de la presse papier durant la crise de 1929, la radio leur avait gravement nui. Aussi, ces derniers sautèrent sur la chance fournie par le programme de Welles pour discréditer la radio comme source d’informations.

La presse papier dramatisa la panique des auditeurs pour prouver aux annonceurs et aux autorités que les radios étaient pleines d’irresponsables à qui l’on ne pouvait pas faire confiance. Dans un édito intitulé «La terreur par la radio», le New York Times reprocha aux «responsables de la radio» d’avoir accepté de mêler «fiction à glacer le sang» et flashs d’informations «présentés exactement comme s’il s’agissait de véritables informations».

Un des titres de une du New York Times après la diffusion de l'émission

L’Editor and Publisher, magazine professionnel du secteur de la presse papier, prévint que «la nation dans son ensemble fait toujours face au danger d’informations incomplètes et mal comprises sur un média qui doit encore faires ses preuves… quant à sa compétence à traiter l’information».

Le contraste entre la manière dont les journalistes de la presse papier vécurent la panique supposée et le récit qu’ils en firent est frappant. En 1954, Ben Gross, le chroniqueur radio du New York Daily News, publia ses mémoires, dans lesquels il se souvenait des rues désertes de Manhattan et de son taxi fonçant vers les bureaux de CBS alors que La Guerre des mondes touchait à sa fin. Cela n’empêcha pas le Daily News de faire cette une sensationnaliste quelques heures plus tard:

«Une fausse “guerre” à la radio sème la terreur à travers les États-Unis»

Depuis ces articles du 31 octobre 1938, l’apocalypse apocryphe n’a été qu’une affaire de redite. Il s’est passé un phénomène étonnant (mais prévisible): au fil du temps, la pièce d’Orson Welles a gagné en célébrité et de plus en plus de personnes ont prétendu l’avoir écoutée. Au long des semaines, des mois et des années, l’auditoire de l’émission a gagné une telle ampleur que l’on aurait pu croire que la moitié des États-Unis était branchée sur CBS ce soir-là. Mais c’était loin d’être le cas.

L’émission fut écoutée par beaucoup moins de gens que l’on ne le croit aujourd’hui (et ils furent donc encore moins nombreux à être terrorisés). Comment le savons-nous? Le soir de la diffusion, le service de mesure d’audience C.E. Hooper téléphona à quelque 5.000 foyers pour son évaluation nationale. À la question «Quel programme êtes-vous en train d’écouter?», seuls 2% des interrogés répondirent «une pièce», «le programme d’Orson Welles» ou quelque chose de similaire indiquant qu’ils étaient branchés sur CBS.

D’après le résumé paru dans le magazine Broadcasting, personne ne répondit «les informations». En d’autres termes, 98% des personnes interrogées écoutaient soit un autre programme, soit rien du tout ce soir du 30 octobre 1938. Cela n’a rien d’étonnant: la pièce d’Orson Welles était programmée en même temps que l’émission comique Chase and Sanborn Hour, du ventriloque Edgar Bergen, l’un des programmes les plus prisés dans le pays à l’époque.

Une légende qui n'a cessé de croître

Le nouveau documentaire de PBS reconnaît que «sur les dizaines de millions d’Américains qui écoutaient leur radio ce dimanche soir, peu étaient branchés sur La Guerre des mondes» lors du début du programme, en raison de la popularité de Bergen.

Toutefois, il affirme ensuite que «des millions d’auditeurs commencèrent à changer de fréquence» lorsque l’émission comique fut interrompue par un interlude musical. «À ce moment précis, des milliers, des centaines, on ne sait combien d’auditeurs tournèrent la molette de leur radio et atterrirent sur le Mercury Theatre on the Air», nous expliquait Radiolab ce week-end.

Bien sûr, aucun historien n’a jamais recensé, ni même estimé, le nombre de personnes qui auraient «tourné la molette» de leur poste ce soir-là. Les données collectées ne sont tout simplement pas assez précises pour savoir combien d’auditeurs ont pu prendre la pièce de Welles en route —tout comme nous ne pouvons estimer combien de personnes ont éteint leur poste ou sont passées du Mercury Theatre on the Air à la Chase and Sanborn Hour de NBC (dans son documentaire, Radiolab a passé l’interlude musical de la Chase and Sanborn Hour, comme si la chanson était une preuve en elle-même que les auditeurs avaient zappé sur La Guerre des mondes).

Les documentaires American Experience et Radiolab omettent aussi le fait que plusieurs chaînes importantes affiliées à CBS (dont la WEEI de Boston) anticipèrent le programme de Welles en programmant des émissions commerciales locales qui réduisirent encore un peu plus son audience. Le lendemain de l’émission, CBS commanda un sondage à l’échelle nationale et les responsables de la chaîne furent soulagés de découvrir à quel point l’audience avait été faible. «Il faut dire d’abord que très peu de gens l’ont écoutée, s’est plus tard souvenu Frank Stanton, de CBS. Mais ceux qui l’ont écoutée ont pris ça comme une farce et ils l’ont acceptée comme telle.»

Néanmoins, la légende de la panique n’a cessé de croître dans les années qui ont suivi. En 1940, un universitaire reconnu renforça le mythe dans l’esprit du public. En s’appuyant lourdement sur un rapport faussé établi six semaines après l’émission par l’American Institute of Public Opinion (AIPO), Hadley Cantril, de l’université de Princeton, estima dans The Invasion From Mars qu’un million de personnes environ avait été «effrayées» par La Guerre des mondes.

Toutefois, l’enquête de l’AIPO, comme l’admet Cantril en personne, offrait un taux d’audience «représentant plus du double de toute autre mesure connue de cette même audience». Cantril défendit sa confiance dans les chiffres de l’AIPO en avançant que l’institut avait aussi enquêté auprès des foyers qui n’avaient pas le téléphone, ainsi que dans les petites localités souvent ignorées des agences de mesure d’audience. Cependant, ces données méticuleusement compilées avaient clairement été influencées par les unes sensationnalistes des journaux qui avaient suivi l’émission (une possibilité également admise par Cantril).

Pire encore, Cantril avait commis une erreur de catégorisation évidente en confondant les auditeurs «effrayés», «dérangés» ou «excités» par le programme avec les auditeurs «paniqués». À la fin des années 1930, il n’était pas rare que le public soit «excité» ou «effrayé» par les pièces à suspense.

Mais ce qui distingua la pièce d’Orson Welles, ce fut la «panique», et même la terreur, qu’elle suscita prétendument sur le public. Les quelques auditeurs qui écoutèrent La Guerre des mondes furent-ils excités par ce qu’ils entendirent? Sans aucun doute. Cela ne veut pas dire pour autant qu’ils se mirent à courir affolés dans les rues en redoutant la fin de l’humanité.

«Je n'ai rien vu, rien de rien»

Pourtant, comme le souligne le documentaire de PBS, ce comportement fait désormais partie intégrante du mythe de La Guerre des mondes. «Alors que Welles finissait l’émission, le déluge d’appels continuait à affoler les standards de tout le pays, explique la voix d’Oliver Platt. Dans certains quartiers, on parla même de suicides et de morts dues à la panique.» Mais, tout comme l’audience du programme, les comptes-rendus faisant état d’hystérie d’auditeurs ont été grandement exagérés.

Les agences de presse relayèrent bien des histoires sensationnelles d’auditeurs (anonymes) qui, affolés, furent sauvés de justesse par l’intervention d’un ami ou d’un voisin, mais aucun journal ne fit état d’un cas vérifié de suicide lié à l’émission. Les chercheurs du bureau de recherches sur la radio de l’université de Princeton, qui travaillaient sous la direction de Cantril, cherchèrent à vérifier une rumeur selon laquelle plusieurs personnes auraient été reçues en état de choc à l’hôpital St. Michael de Newark, dans le New Jersey, mais la rumeur s’avéra inexacte.

Les mêmes chercheurs enquêtèrent auprès de six hôpitaux new-yorkais six semaines après le programme. Résultat: «aucun n’avait enregistré de cas lié spécifiquement à l’émission». Aucune mort ne put non plus être attribuée à la pièce.

Le Washington Post rapporta bien le cas d’un auditeur mort d’une crise cardiaque durant l’émission, mais, malheureusement, personne ne suivit l’affaire pour confirmer l’histoire ou apporter des éléments supplémentaires. Une auditrice intenta un procès à CBS en réclamant à la chaîne 50.000 dollars pour lui avoir causé un «choc nerveux», mais elle fut rapidement déboutée.

«Le lendemain matin... la panique engendrée par l’émission faisait la une des journaux à travers tout le pays, avec des histoires d’accidents de la circulation, de quasi-émeutes, de hordes d’Américains paniqués envahissant les rues… à cause d’une simple pièce radiophonique», raconte le documentaire de PBS. Des citoyens en armes se rassemblèrent-ils vraiment à travers tous les États-Unis? Les rues furent-elles prises d’assaut? Pas vraiment. Si les journaux firent bien du 30 octobre 1938 une date mémorable dans l’histoire des États-Unis, il s’agissait en réalité pour le pays d’un dimanche soir d’automne tout ce qu’il y a de plus normal.

Quatre jours après l’évènement, le Washington Post publia la lettre d’un lecteur qui avait descendu F Street en plein pendant l’émission. Il ne remarqua «rien qui aurait pu s’apparenter à une quelconque scène d’hystérie collective. Dans de nombreux magasins, les radios fonctionnaient, mais je n’ai absolument rien vu de la prétendue terreur qui était censée agiter la population. Rien de rien». Le Chicago Tribune ne fit pas non plus état de bandes terrorisées descendant dans la rue, armes aux poings.

Pas de réprimandes

Si La Guerre des mondes avait vraiment entraîné la vague de panique que l’on raconte, on peut imaginer que CBS et Orson Welles auraient été réprimandés. Mais ce ne fut pas le cas.

Il est certes vrai que le président de la commission fédérale des communications (FCC), Frank McNinch, obtint officieusement l’accord des chaînes de radio pour que celles-ci n’utilisent plus de «flashs» d’informations fictifs, mais aucun règlement officiel ne fut promulgué. Et ni CBS, ni Welles ne furent sanctionnés de quelque manière que ce soit (pour tout dire, la FCC interdit même que les plaintes à propos de l’émission soient utilisées lors des auditions pour les renouvellements de licences).

Pour la FCC autant que pour les radios, les unes à sensation des journaux étaient, au pire, une gêne. Le sein de Janet Jackson apparu lors du Superbowl en 2004 a bien plus marqué l’histoire de la réglementation audiovisuelle américaine que la pièce d’Orson Welles.

En 2012, Cathleen O’Connell, productrice et réalisatrice du documentaire de PBS, téléphona à l’un des auteurs du présent article pour parler de cette récente remise en question de la «panique» par des universitaires. Certes, le documentaire évoque ces nouveaux travaux, mais il les relègue à une seule phrase, à la fin du programme: «Dernièrement, explique la voix d’Oliver Platt, on a commencé à considérer que l’ampleur de la panique suscitée par la pièce aurait été exagérée par la presse.»

Cette phrase ne parvient toutefois pas à contrebalancer les scènes de panique dont il est fait état tout le long du script. Réalisateur et collaborateur d’Orson Welles, Peter Bogdanovich nous raconte que Welles «a terrifié la moitié du pays». Le documentaire affirme ensuite que «l’emballement médiatique autour de l’émission… continua durant deux semaines entières, ce qui représenta un total de 12.500 articles».

Pourtant, dans son analyse très complète du rendu contemporain de la «panique», le professeur W. Joseph Campbell, de l’American University, a montré que presque tous les journaux avaient rapidement délaissé l’affaire. «Les articles sur l’émission disparurent rapidement des unes, le plus souvent au bout d’un jour ou deux», écrit Campbell, avançant même que si l’hystérie avait vraiment été généralisée, «il aurait été attendu que les journaux publient encore des jours, voire des semaines après, des articles détaillés sur les dimensions et les répercussions d’un évènement aussi extraordinaire».

À la manière de l’émission elle-même, la couverture médiatique de l’évènement fut théâtrale et sensationnelle —mais éphémère. Le documentaire de PBS, comme tant d’autres récits de La Guerre des mondes avant lui, n’a pas su résister à l’attrait du mythe.

Pourquoi le mythe perdure

Pourquoi ce mythe est-il aussi séduisant et pourquoi perdure-t-il? Cette question est compliquée et comprend certainement plusieurs éléments de réponse, de la structure du système de radiodiffusion américain aux règlements fédéraux, en passant par le scepticisme culturel du grand public qui accompagne toujours l’excitation suscitée par un nouveau média.

Encore aujourd’hui, les médias doivent être à même de convaincre les annonceurs qu’ils gardent le contrôle sur leur public. Ainsi, CBS célèbre régulièrement la diffusion de La Guerre des mondes et de l’effet supposé qu’elle a eu sur le public. En 1957, Studio One, une série sur l’histoire de CBS, a réalisé une adaptation de cet épisode intitulée «La nuit où l’Amérique trembla» et lors du 75e anniversaire de la chaîne, en 2003, La Guerre des mondes fut citée parmi les évènements marquants de son histoire.

D’un autre côté, les régulateurs fédéraux doivent persuader les politiques de l’importance de leur rôle de gardiens des ondes. Pour les médias comme pour les régulateurs, La Guerre des mondes fournit donc une excellente preuve du pouvoir potentiel des médias.   

Une partie de la responsabilité doit aussi revenir à Hadley Cantril, dont l'ouvrage a entériné cette vision de l’événement dans la mémoire populaire. Il a donné du crédit à l’histoire de la panique, il l’a même chiffrée. Il demeure le seul universitaire à assurer que l’émission a provoqué un affolement considérable.

Sans sa validation, le mythe ne figurerait sans doute pas dans les manuels de psychologie sociale et de communication de masse, comme c’est encore le cas aujourd’hui —quasiment tous les lycéens et les étudiants en sciences humaines l’ont étudié à un moment ou un autre de leur cursus (aussi bien American Experience que Radiolab reposent d’ailleurs en partie sur son travail). Même si vous n’aviez jamais entendu parler de Cantril auparavant, c’est en grande partie à lui que nous devons le mythe de La Guerre des mondes.

Mais si le mythe perdure, c’est aussi peut-être parce qu’il symbolise parfaitement notre gêne face au pouvoir qu’exercent les médias sur nos vies. «“L’émission de la terreur” a peut-être autant une fonction de fantasme que de fait historique», écrit Jeffrey Sconce, de la Northwestern University, dans Haunted Media, suggérant ainsi que le mythe de la panique permet simplement un déplacement: ce n’est pas une invasion des Martiens sur Terre qui nous fait peur, c’est l’invasion et la colonisation de nos esprits par ABC, CBS et NBC. Pour lui, la panique a une «fonction symbolique» dans la culture américaine: nous continuons à raconter cette histoire parce que nous avons besoin d’un exemple édifiant du pouvoir des médias.

Et ce besoin n’a pas vraiment diminué: tout comme la radio était le nouveau média des années 1930, qui permettait de découvrir une nouvelle manière de communiquer, Internet est aujourd’hui autant porteur de la promesse d’un avenir de communications dynamiques que de la crainte de voir émerger de nouvelles formes de contrôle de l’esprit (de la perte de la vie privée aux attaques de forces effrayantes et mystérieuses). C’est cette peur qui anime nos fantasmes de foules paniquées. Aujourd’hui comme hier.

Jefferson Pooley et Michael Socolow

Traduit par Florence Delahoche

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