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Ouvrir un chemin vers la paix en Afghanistan

Jean Glavany, mis à jour le 13.07.2009 à 12 h 50

L'Afghanistan est un pays complexe et le conflit est parfois difficile à comprendre, tant ses implications régionales sont nombreuses, notamment avec l'Inde et le Pakistan. Les répercussions internationales sont également considérables et touchent d'autres dossiers, comme les négociations avec l'Iran sur l'enrichissement d'uranium et les missiles balistiques de ce pays. Comme le rappelait le 8 juin dernier le chercheur et essayiste Gilles Kepel, «c'est le djihad dans l'Afghanistan des années 80, financé par les Etats-Unis et les Etats arabes du Golfe persique pour vaincre l'armée rouge, mais aussi pour offrir une alternative antisoviétique et philo-américaine à la révolution iranienne en pleine expansion, qui a intégré cette région au Moyen-Orient au sens large. Et ce sont Oussama Ben Laden et Ayman Al Zawahiri, enfants de l'Arabie et de l'Egypte, passés par ce djihad, qui ont relié à leur manière l'Afghanistan, le Golfe, la Palestine avec les Etats-Unis dans le cataclysme du 11-Septembre».

L'histoire de l'Afghanistan incite à l'évidence à la modestie. Elle révèle la permanence des problèmes et des concepts stratégiques qui ont eu cours chez les responsables civils et militaires qui ont abordé ce pays. «Engagement durable, nécessaire afghanisation du conflit, construire des écoles et des routes», sont des termes utilisés sous la Grande-Bretagne impériale comme sous l'ère soviétique. La lecture de Churchill fait ainsi résonner en nous bien des analogies avec la situation actuelle dans cette région du monde, notamment au Pakistan. Correspondant de guerre à l'âge de 23 ans auprès de la Malakand field force dans la vallée de Swat, Churchill écrivait pour le compte du Daily Telegraph, à la fin du XIXe siècle, les quelques lignes qui suivent: «Sur près de 400 miles en largeur et 1600 miles en longueur, cette région montagneuse (les territoires du Nord-Ouest du Pakistan, ndlr) sépare les grandes plaines du Sud de celles d'Asie centrale... ». Après avoir décrit la luxuriance de la nature, Churchill ajoute : « Sous ce ciel bleu se met en scène un théâtre de guerre... Les habitants de ces contrées sauvages, mais riches, vivent dans des conditions similaires. Les récoltes abondantes provenant d'un sol fertile abritent une population nombreuse dans un état de guerre permanent. A l'exception des temps de semence et de récolte, querelles et dissensions prévalent à travers tout le territoire. Tribus contre tribus... Gens d'une vallée contre gens d'une autre vallée... Aux conflits communautaires s'ajoutent les conflits entre particuliers... Chacun a une querelle de sang avec son voisin. La main de chacun est l'ennemie de l'autre... Mais tous sont unis contre les étrangers ».

Après avoir décrit un code de l'honneur «à peine moins pointilleux que celui des Espagnols, soutenu par des vendettas aussi implacables que celles ayant cours en Corse», le futur Premier ministre britannique insiste sur le fait «que dans une telle société, toute propriété est détenue par la force. Chaque homme est l'obligé d'un Khan, à l'instar de nos barons féodaux. S'il soumet deux ou trois khans voisins, il devient un pouvoir... Sans doute, après tout, les Etats se sont ainsi constitués, et c'est par de telles étapes, souvent pénibles, que la civilisation a émergé des premiers âges. Mais dans ces vallées, la nature belliqueuse des gens et leur haine de tout contrôle a arrêté la marche du progrès. Le Khan qui s'est constitué un pouvoir sera bientôt détruit par une coalition qui se forme contre lui... ».

S'il est dangereux de faire de la psychologie des peuples, le texte de Churchill constitue toujours une référence quant à l'émiettement des pouvoirs dans un Afghanistan et un Pakistan du Nord constitués de hautes montagnes et de vallées jalouses de leurs particularismes, cimentées toutefois par une lecture de l'Islam «fondée sur l'épée» et peuplées d'hommes pour lesquels la guerre est un mode de vie si commun que leur aptitude au combat est une seconde nature.

Plus récemment, le général Aouchev, ancien officier soviétique en Afghanistan, tenait des propos qui ont la même résonance que les écrits de Churchill: «Nous ne nous attendions pas à ce que la guerre prenne cette tournure... A un certain moment, nous avons commis une erreur militaire qui a conduit à une erreur politique...». Le général juge que l'expérience soviétique pourrait être utile aux occidentaux: «Si nous voulons un Afghanistan stable, nous devons donner aux Afghans l'opportunité de construire leur propre Etat».

La modestie est renforcée par la rapidité d'évolution de la situation. Lorsque nous avons commencé nos travaux, Henri Plagnol et moi, en octobre 2008, le lien entre le conflit afghan et la situation du Pakistan faisait déjà l'objet d'études de la part d'éminents spécialistes pakistanais, indiens, anglo-saxons et dans une moindre mesure français, mais n'avait pas débouché sur la mise en place d'une stratégie globale, telle qu'elle apparaît notamment depuis l'élection du Président Barack Obama. Ce dernier a clairement pris acte de l'échec de l'administration Bush dans cette région (cette dernière avait bien perçu la nécessité de tenir compte du Pakistan dans ce conflit, mais trop tard pour initier un changement de stratégie) et s'est mis à l'écoute de ses partenaires pour poser toutes les bonnes questions... Il reste à apporter les bonnes réponses, mais de ce processus peuvent naître des initiatives qui pourraient rapidement rendre obsolète le présent rapport.

Pour autant, humilité et modestie ne signifient pas résignation. Le conflit en Afghanistan et plus largement en Asie du Sud engage la paix du monde. C'est pourquoi, plutôt que de rédiger une «énième analyse» destinée aux nobles étagères des vieilles institutions républicaines, avons-nous préféré prendre le risque d'émettre des propositions qui dégagent une logique de paix. Il s'agit peut-être de notre part d'une forme d'utopie, mais notre conviction est que le précepte «si tu veux la paix, prépare la guerre» doit être complété par un précepte parallèle: «Quand tu es en guerre, prépare la paix».

C'est pourquoi après 8 mois de travail et plusieurs missions dans la région pour le compte de la Commission des Affaires étrangères de l'Assemblée Nationale, avec mon collègue  Henri Plagnol, nous livrons au débat 25 propositions: Certaines sont à portée générale - les grandes orientations diplomatiques - d'autres sont plus particulières, précises et concrètes qui forment un ensemble afin de tracer un chemin pour la paix dans cette région du monde à la fois complexe et dangereuse.

Ces propositions s'organisent autour de 6 grands thèmes:

1- La nécessité de tenir un discours politique clair sur le sens de l'intervention militaire, que ce soit pour l'opinion afghane ou pour les opinions des pays de la coalition: nous ne sommes ni une armée d'occupation ni une force en croisade pour je ne sais quelle guerre de civilisation; nous voulons contribuer à l'avenir de l'Afghanistan dans la paix

2 - Réorienter la stratégie militaire pour éviter au maximum les victimes civiles, lier présence militaire et soutien concret au développement, et former l'armée afghane pour qu'elle puisse «prendre le relais» au plus vite.

3- Encourager le processus de réconciliation nationale qui doit être l'affaire des afghans eux-mêmes mais est une étape incontournable préalable au processus de paix

4- Créer un groupe de contact des pays frontaliers de l'Afghanistan (notamment l'Iran et le Pakistan!) pour préparer une grande conférence régionale

5 - Réorienter l'aide au développement de l'Afghanistan pour la rendre coordonnée transparente, rigoureuse, concrète. Aider en particulier à la constitution d'un Etat fort.

6 - Sans imposer à l'Afghanistan quelque standard occidental que ce soit, imposer un socle minimum de droit et de démocratie dans lequel, en particulier, la situation des droits de la femme afghane sera l'indication majeure de la réussite politique.

Ouvrir la perspective de paix est une urgence pour Afghanistan. Pour éviter l'enlisement et préparer l'avenir.

C'est aussi une nécessité pour la France et pour nos militaires engagés sur ce terrain périlleux et qui ont besoin d'une visibilité à leur action; et pour le rétablissement du consensus politique autour de l'intervention de nos forces armées. Celui-ci était total en 2001 quand la France s'est portée aux côtés des USA, en situation de légitime défense après les attentats du 11 septembre. Mais il s'est effrité au cours des ans avec l'enlisement. Et il a disparu totalement en 2008 avec le jugement sévère de la gauche sur le suivisme de Sarkozy derrière Bush. Le reconstruire autour de nos soldats ne serait pas négligeable. On le peut si on s'engage sur la voie de la paix.

Jean Glavany

Image de une: un soldat canadien lors d'une opération anti-talibans dans la région de Kandahar, en mai 2009. REUTERS/Jorge Silva.

Jean Glavany
Jean Glavany (3 articles)
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